Réseaux sociaux de la haine : interviews croisées d’Ovidie, Samuel Laurent et Lola Hoop

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L’explosion de l’utilisation des réseaux sociaux a eu pour conséquence la libéralisation des propos haineux. Face aux insultes sur la toile : que faire ? Comment réagir ? Nous en parlons avec quatre personnalités actives, notamment, sur Twitter.

 

L’avis de Samuel Laurent – journaliste au Monde, responsable des Décodeurs et chroniqueur au sein de C à vous.

 

Salut Samuel, tu es inscrit depuis dix ans sur Twitter : en tant que journaliste, ne penses-tu pas que ce réseau social est devenu un repaire de tout ce que tu combats – désinformation, menaces, haine… ?

Bonjour, alors déjà si, ce réseau est devenu un repaire de trolls et c’est constitutif de son identité, je pense : c’est LE réseau du militantisme et ça se voit de plus en plus dans ce qu’on subit. Mais au-delà du cas des journalopes, pardon, journalistes, c’est vrai que Twitter est violent, de manière générale : bashing, vannes, sont devenus la règle. On le voit même chez les Community Managers de marques qui font tous leur clash avec un utilisateur, comme si c’était une sorte de passage obligé…

Le format joue pas mal : deux cent quatre-vingt signes, ça laisse peu de place aux nuances. Un autre phénomène, c’est celui du lectorat : sur Twitter, les communautés se croisent, ton tweet pour déconner avec tes potes peut être repris par quelqu’un d’un tout autre univers, qui le lira totalement autrement et lui prêtera des interprétations en fonction de ses propres valeurs…

Pour faire face aux messages haineux ou trollesques, penses-tu qu’il est possible d’entamer une discussion avec leurs auteurs ou est-ce peine perdue ?

Malheureusement, dans 95% des cas ça ne sert à rien, sinon à perdre du temps et des années d’espérance de vie à force de s’énerver. On ne convainc quasi jamais personne sur Twitter et on peut voir des comptes, militants notamment, prêts à toutes les mauvaises fois pour ne pas avoir tort. Le souci de ce réseau, c’est que la vérité n’y est pas bankable : l’échelle de valeur sur Twitter, c’est le ReTweet (RT), avant tout. On voit tous les jours des gens qui ont fait quatre mille RT avec une intox refuser de la supprimer, ou se contenter d’y ajouter une mini précision que personne ne verra…

Les journalistes semblent être une des cibles préférées des cyber harceleurs : as-tu une explication à cela ?

Nous sommes une proie facile. Déjà reparlons militantisme : dans la vraie vie, militer c’est par exemple aller distribuer des tracts sur un marché. Sur les réseaux sociaux, militer se transforme en général en une activité défensive : on n’est pas là pour discuter et convaincre, mais pour marteler des argumentaires et répondre aux critiques envers le mouvement. D’où la tentation d’aller chercher les journalistes, qui sont faciles à trouver et qui écrivent souvent des choses critiques que l’on peut attaquer. Et puis c’est valorisant et facile : tout le monde nous déteste !

 

Au-delà, ça peut avoir un vrai effet : lorsque j’écris un article sur Mélenchon ou sur l’immigration, par exemple, je sais à l’avance que je vais passer trois jours à me faire insulter. Ça finit par faire réfléchir…

 

Au-delà des messages haineux, comment penses-tu qu’il est possible de combattre les fake news pullulant sur les réseaux sociaux, qui semblent être devenues des armes de propagande pour certains partis politiques ?

Malheureusement je crains qu’on ne puisse pas les vaincre. Je ne suis franchement pas optimiste au vu de ce qu’on voit passer chaque jour : désormais c’est le règne du “je crois ce qui me va” ; on a accès à une infinité de sources où personne – ou presque – ne parvient à “trier” le bon et le moins bon… D’où la tentation de choisir finalement la vérité qui nous plaît, en gros.

Et ce n’est pas des partis politiques qu’il faut attendre la moindre amélioration. Quand on voit ce qui se passe en Italie, aux USA, etc., il faut craindre que les prochaines campagnes électorales soient encore pires en matière de désinformation et d’intox, puisque ça semble marcher ailleurs…

 

 

L’avis d’Ovidie – réalisatrice, documentariste, chroniqueuse pour Brain Magazine et Radio Nova.

 

Salut Ovidie, arrives-tu à passer une journée sur les réseaux sociaux sans être harcelée ou insultée ?

Très honnêtement c’est proportionnel à la fréquence de mes publications. Si je ne tweete rien durant plusieurs jours, je vais globalement avoir la paix. Si je tweete, en particulier une parole militante, alors je vais m’en prendre plein les dents. Il ne faut pas perdre de vue que le but de cette violence verbale est de réduire au silence. Et de fait, ça marche, puisque de guerre lasse certaines féministes finissent par déserter Twitter.
Si je passe à la télé, alors là c’est le festival. À la décrédibilisation de mes propos vont s’ajouter des commentaires sur mon physique. Il s’agit d’une tactique classique de déstabilisation des femmes puisque leur rôle premier dans la société est de paraître et non de faire circuler du discours.

Sur Internet, le porno représente 30% du total des données transférées et pourtant, très régulièrement, dès qu’une personne révèle son corps sur un réseau social, elle est victime d’insultes. N’y-a-t-il pas une hypocrisie dans à la fois ce rejet du corps et cette habitude de consommation massive du porno ?

Je pense que les femmes médiatiquement sexualisées et a fortiori les actrices porno renvoient les internautes à leurs propres tabous et leurs propres frustrations, d’où les réactions violentes à leur égard. Insulter ou discriminer une femme qui nous excite, c’est se débarrasser de sa propre honte de s’être branlé en la regardant. Il existe également un mécanisme chez pas mal d’hommes qui consiste à ne pouvoir s’exciter que sur ce qu’ils méprisent. S’ils commencent à respecter les actrices porno, ça peut mettre en péril leur capacité à bander.
Sauf que, et c’est là le plus cocasse, ça ne sert à rien de nous traiter de “pute” ou de “salope” parce que le plus souvent pour nous il ne s’agit pas d’insultes. C’est du pur slut shaming, un mécanisme que l’on identifie bien, une déstabilisation sexiste destinée à faire rentrer les femmes dans le droit chemin.

En ce qui me concerne l’attaque est systématiquement la même : on me rappelle mon passé d’actrice, comme si j’étais amnésique – peu importe tout le travail que j’ai pu effectuer en parallèle ces vingt dernières années – et on me fait comprendre que par conséquent je ne suis pas légitime pour m’exprimer.

 

À partir du moment où tu as été sexualisée, tu ne peux qu’être réduite à ça. À chaque nouveau documentaire, à chaque nouveau livre, à chaque nouvelle interview, à chaque nouveau tweet, même quand ça n’a absolument aucun rapport avec le porno, ça va être “gneugneugneu ancienne actrice gneugneu”.

 

Encore une fois, c’est une tentative de bloquer la circulation dans l’espace public d’une parole qui ne rentre pas dans les cases.

Les féministes semblent être une des cibles préférées des cyber harceleurs : as-tu une explication à cela ?

C’est une conséquence logique de la création d’un espace de parole sur les réseaux sociaux, il n’est pas étonnant de se heurter à des résistances. On assiste depuis quelques années à une véritable libération de la parole des femmes derrière divers hashtags. Les féministes sont l’incarnation de ce monde en mutation et pour certains c’est absolument insupportable. Il est logique qu’en retour on veuille nous faire taire.

Comment réagis-tu face aux insultes sur Internet ?

Honnêtement, si c’est pour lire que je suis “une salope”, merci bien, je suis au courant, je n’ai pas attendu les réseaux sociaux pour l’entendre. À l’époque où j’ai commencé à être actrice on avait tous des modems 56k et on sauvegardait nos textes sur disquette. Le slut shaming était pourtant déjà bien là et les insultes se faisaient en direct, dans la rue. Quand je lis des insultes, souvent elles me glissent dessus, parce qu’en fin de compte ce n’est pas vraiment moi qui suis visée, c’est Ovidie et donc l’image qu’on se fait de moi. À partir du moment où on donne son image, on ne s’appartient plus complètement. Des gens racontent n’importe quoi sur moi, même mon nom sur Wikipedia n’est pas le bon. Ovidie est un alter ego dont je me suis vite sentie dépossédée. D’où l’intérêt d’avoir un nom de guerre, parce que comme ça, ce n’est pas tout à fait soi qu’on envoie au front. J’encourage sincèrement toute femme médiatiquement sexualisée à prendre un pseudo.

Comment penses-tu qu’il soit possible d’endiguer cette déferlante de haine ?

J’ai suivi avec beaucoup d’intérêt les plaintes de Nikita Bellucci et Nadia Daam. Avant, j’avais suivi la plainte de Rokhaya Diallo, dont elle parle d’ailleurs dans son documentaire Les réseaux de la haine. Je pense qu’il est important de faire passer le message qu’on ne peut pas menacer en toute impunité une personne sur Twitter, qu’il s’agit d’une publication dont on doit assumer être l’auteur.
Après, il ne faut pas se leurrer : plus importantes seront les avancées en matière de droits des femmes, plus virulentes seront les réactions en face. On assiste d’ailleurs au même phénomène concernant les droits LGBTQ. À part tenir bon, je ne vois pas trop quoi donner comme conseil.

 

 

L’avis de Lola Hoop – cam model.

 

Salut Lola, l’humoriste Constance a dévoilé récemment sa poitrine durant une émission de radio et a depuis reçu sur Twitter et YouTube de nombreux commentaires insultants et dégradants. Toi qui partages régulièrement des photos et des vidéos érotiques ou pornographiques de toi, es-tu aussi confrontée à ce problème ?

Tous les prétextes sont bons pour faire du slut shaming ou/et du body shaming hélas, donc oui des commentaires désobligeants j’en ai reçu des tas, sur une photo particulièrement où l’on voyait ma vulve apparement trop “volumineuse” selon certains qui, sans doute, n’en n’ont jamais vu ailleurs qu’à travers des films porno.

Comment réagis-tu quand tu es confrontée à la haine virtuelle et comment fais-tu pour que cela ne te blesse pas ?

Cela dépend du commentaire je dirais, quand on essaye de me faire culpabiliser à travers ma famille ou mes futurs enfants, ça me fait pouffer de rire.

 

Me traiter de pute c’est pour moi un compliment. Les commentaires sur le physique ça dépend selon mon humeur : des fois je me sens au top et rien ne m’arrête, des fois ça pointe du doigt une partie du corps que je n’aimais déjà pas chez moi.

 

Les commentaires du style “t’as pas de seins” : je le sais, je vis avec tous les jours, tu m’apprends rien du tout coco ; après les commentaires qui passent mal c’est genre “escalope” pour parler de mes lèvres du bas et pourtant, je ne suis pas un cas isolé, ce n’est même pas impressionnant ou quoi, mais les films X présentent des vulves tellement parfaites que l’on en vient à complexer pour rien. Sinon, il y a ceux qui tentent de me dire que j’ai grossi. “Je sais mon gars, je suis malade depuis cinq ans, si tu veux on échange pas de soucis, moi mes kilos partiront, toi ta connerie par contre…”

C’est quoi le pire : être insultée ou recevoir une dickpic ?

Être insultée car pour les hommes une dickpic c’est comme une offrande (nope).