On a discuté de la culture de la défaite dans le sport français avec la Fédération Française de la Lose

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La Fédération Française de la Lose (FFL) est un collectif présent sur les réseaux sociaux rendant hommage à la France qui perd. Interview.

Comment est née cette FFL ?

La FFL est née d’une amitié entre cinq passionnés de sport français qui, après plusieurs traumatismes tels que Kostadinov 1993 ou Paul-Henri Mathieu (PHM) 2002, ont décidé de rire de la défaite plutôt que d’en pleurer.

Vous êtes fort présents sur les réseaux sociaux, comment la page est-elle perçue ?

La grande majorité comprend dès le titre de notre page qu’on se veut avant tout humoristique. Notre chance, c’est qu’en France les gens savent et aiment rire d’eux-mêmes, donc notre autodérision et notre sarcasme sont généralement bien reçus. Après bien sér, il y a toujours des gens pour qui l’autodérision est plus compliquée quand il s’agit de leur pays/club/sportif de coeur.

Considérez-vous la lose plus belle que la victoire ?

L’avantage pour nous c’est que les deux nous font plaisir. Après ça dépend des cas, entre la coupe Davis de PHM en 2002 et la victoire en 2017, on préfère 2002, mais entre le bus de Knysna et 1998, on préfère 1998. C’est une question de frissons.
 

 

On dit souvent que la victoire est pragmatique tandis que la lose est romantique, vous êtes des grands romantiques finalement ?

Enfin quelqu’un le reconnaît ! D’ailleurs, on a déjà h?te d’être le 14 février (Real-PSG).

En novembre 2017, l’équipe de France de Tennis a remporté la Coupe Davis alors que le meilleur joueur du tournoi est.. Belge. Toni Yoka a remporté un combat contre un videur de bo?te de nuit. On a l’impression que même ces victoires portent le sceau de la lose ?

Ne soyez pas mauvaise langue ! On a quand même battu deux fois le vieux et mal classé Steve Darcis et ce dans le même week-end ! Certes, cette coupe Davis était aussi relevée que l’Open de Moselle (et encore), mais ça dans vingt ans, personne ne s’en souviendra. Pour ce qui est du cas Yoka, vous avez déjà osé vous frotter à un videur de boite de nuit, vous ? Et il lui fallait bien une mise en confiance avant de se frotter au boulanger du Auchan de Brive-la-Gaillarde.

Qu’est-ce qui différencie la lose française des autres lose ?

En France, on a cette capacité sans égal à s’enflammer prématurément dès le moindre résultat porteur d’espoir. Du coup, on (surtout nos médias) se fixe des attentes qui dépassent souvent la réalité et on finit presque toujours déçu, abattu, quitte à déverser sa frustration sur nos pauvres sportifs qui eux n’ont rien demandé. Le meilleur exemple a lieu tous les ans en mai depuis trente-quatre ans, avec l’habituel “Roland Garros, l’année des Français?”. La suite, on la connaît.

Qui symbolise le mieux la lose à la française ?

Les exemples ne manquent pas, mais on a quand même un faible pour Poulidor et Paul-Henri Mathieu. Les perdants magnifiques et les presque-vainqueurs sont de loin nos favoris.

Qui ou quelle équipe trouverait-on dans votre Panthéon de la lose française ?

 

 

Bonne question, on n’y a pas encore réfléchi mais à vue de nez ce Panthéon serait largement dominé par le tennis.

Peut-on gagner tout en ayant la lose ?

La lose ne se résume pas qu’au classement, c’est un savoir-être. Prenez Tsonga à Roland Garros 2015 par exemple, qui dessine un coeur dans la terre battue après sa victoire puis se couche dedans, comme Kuerten l’avait fait après son titre. Sauf que Jo, il le fait en quart de finale et se fait sortir au tour d’après.

La France accumule malgré tout de jolis résultats dans les grandes compétitions. Ne vous focalisez-vous pas trop sur la lose alors que les victoires sont là ?

La FFL n’existerait peut-être pas si la France était nulle dans tous les sports, car ça ne serait pas drôle de rire de nos défaites. C’est justement parce qu’on est capable de dominer sans partage certains sports que nos contre-performances dans d’autres sports ont cette saveur FFL.

En tant qu’amoureux et supporters de la lose, les succès du handball français doivent vous rendre fous ?

Le handquoi ? Jamais entendu parlerÉ

Est-ce que la lose peut faire se réunir les gens comme peuvent le faire les victoires ?

Bien sér ! Regardez à Pierre-Mauroy ou au Matmut Atlantique, tous les quinze jours des milliers de personnes se réunissent pour voir leur équipe perdre. La défaite est une fête.

Pensez-vous que l’injustice provoque des sentiments plus forts que ceux de la victoire ? Je parle de ça car pour beaucoup, Séville 1982 reste un souvenir bien plus vivace et plus puissant que la victoire en Coupe du Monde 1998 ou l’Euro 2000 de foot.

Quand on était enfant, on a plus entendu parler de Séville 1982 que de la victoire en 1984, donc la réponse est sérement oui. Se focaliser sur ce qui ne va pas c’est un peu la french touch en même tempsÉ Après, 1998, en matière de souvenirs ça restera sérement sans égal. Tous ceux qui étaient sur les Champs ce soir-là seront d’accord.

L’histoire du sport regorge de sportifs incroyables qui n’ont jamais rien gagné de significatif mais qui ont été aussi populaires, voire plus, que certains grands champions. La victoire est-elle accessoire ?

Le sport, c’est avant tout une question d’émotions. Et ça, on en trouve dans la défaite comme dans la victoire. PHM n’a jamais rien gagné de grand, mais sera toujours plus adulé qu’un Simon ou un Gasquet pour les frissons qu’il a su transmettre aux fans de tennis.

 

 

Peut-on parler de lose sans y associer la notion de panache ? La beauté de la victoire en demi accentue-t-elle la défaite triste en finale par exemple ?

C’est même notre spécialité, la lose avec panache. En France, on vibrera toujours plus pour le cycliste qui termine quatre-vingtième après avoir mené 99% de la course en échappée que pour celui qui termine 5ème après une course ma?trisée.

Le sportif français pense souvent avoir partie gagnée avant la fin du tournoi, on pense encore à la finale contre le Portugal où tout le monde se voyait champion d’Europe avant même de jouer la finale.

C’est tout dans la tête. Se voir vainqueur avant la fin, c’est la base pour une lose réussie et bien française. Pour ce qui est de l’Euro 2016, c’est presque encore trop frais pour en parler.

Le french flair, on le retrouve finalement beaucoup plus dans la défaite, aujourd’hui ? Il existe une manière de perdre à la française ?

Pour répondre à cette question, vous pouvez vous repasser le replay PHM-Youzhny en finale de la Coupe Davis 2002.

On voit que malgré les milliards dépensés, le PSG continue de cultiver un certain esprit lose. Quelque part c’est rassurant, non ?

Chassez le naturel, il revient au galopÉ

On a aussi l’impression que cette lose n’est pas l’apanage des sportifs mais aussi des supporters qui semblent toujours un peu à côtéÉ

Le sport ne se résume pas au sportif, le public a son mot à dire ! Cette communion dans la lose, on ne va pas s’en plaindreÉ que serait un RG sans les sifflets du Lenglen contre les adversaires de nos Français ?

L’initiateur de la lose française est Pierre de Coubertin, non ?

Sérement, en tout cas l’important n’est pas de gagner. Heureusement !

Connaissez-vous l’histoire de Fred Weis ?

Bien sér, un moment inoubliable ! Fred Weis, c’est le mec qui s’est retrouvé sur tous les posters des fans de NBA des années 2000 mais pour la mauvaise raison : sous l’entre-jambes de Carter.

Quelles sont les plus belles lose de 2017 et qu’attendez-vous impatiemment, niveau lose, pour l’année à venir ?

La duodecima de défaites de Kiki, la remontada du PSG, les vingt-sept défaites consécutives de l’Etoile Noire de Strasbourg en Hockey, les multiples crashes de Grosjean en F1, un Roland Garros masculin exceptionnel avec un Français sur dix-huit en deuxième semaine et aussi notre EDF de Rugby qui s’est muée en XV paillasson. On en a eu pour tous les goéts et on ne peut qu’en redemander pour 2018 !

 

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