Le cinéma de genre en France est-il en voie d’extinction ? On en parle avec Erwan Chaffiot de Mad Movies

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Salut Erwan, dans ta vidéo Horreur à l’européenne consacrée au cinéma français, tu expliques que la politique des auteurs est responsable du manque de cinéma de genre dans l’Hexagone. Peux-tu nous en dire plus : Qu’est-ce que la politique des auteurs ? Pourquoi a-t-elle cet impact négatif ? En quoi est-elle une “malédiction culturelle” (pour reprendre tes propos) ?

La Nouvelle Vague, de même que le néo-réalisme italien d’après-guerre, ont été des courants qui ont révolutionné le cinéma européen. La Nouvelle Vague s’est ensuite immiscée partout sur la planète. L’idée était de casser les codes narratifs et filmiques pour réinventer un cinéma plus libre. Cette révolution a été faite par ce qu’on pourrait appeler des punks de leur époque, qui souhaitaient changer les films à la papa. Ces gens ont apporté énormément au cinoche et leur travail influence encore des cinéastes d’aujourd’hui, même commerciaux. Le hic c’est qu’au fil des années, ce qui a été un courant artistique novateur est devenu un dogme institutionnel à tendance dictatoriale. Les grandes écoles de cinéma n’ont juré que par ça, une partie de la critique et des personnes présentes en commissions de subvention également. Ce cinéma libre est devenu une prison pour tous ceux qui ne s’en revendiquaient pas.

L’essence même, et ça reste mon opinion, a été largement déformée au cours des décennies qui ont suivi ce mouvement. Les enfants de la Nouvelle Vague ont tout mélangé : puisque les films de la Nouvelle Vague étaient en équipes légères et peu regardants sur la technique, ces gens se sont convaincus que toute recherche esthétique ou toute intrusion technologique dans un film était à combattre. Le paradoxe c’est que la Nouvelle vague n’a pu exister que grâce à la révolution technique des caméras plus légères et du Super 16 mm. Ils ont également fait l’amalgame entre un certain esthétisme hollywoodien et l’attrape-mouche de l’esthétisme commercial. En gros, si ton film est beau, c’est que tu es un vendu !

La politique des auteurs est le fantasme issu de la Nouvelle Vague qui consiste à se persuader que le réalisateur est le créateur omniscient d’une oeuvre, ce qui est bien sûr une aberration.

 

 

Il y a donc eu des générations d’apprentis cinéastes, de critiques et de spectateurs convaincus que si un film est chiant et moche c’est forcément qu’il est intelligent. C’est bien entendu totalement ridicule ! Finalement les enfants de ces punks des sixties sont devenus de petits bourgeois politiquement corrects, faisant de manière industrielle des films totalement conformistes. Ils ont fait la démarche inverse de leurs modèles tout en méprisant et étouffant ceux qui voulaient faire du cinéma autrement, un comble quand on y réfléchit. Il faut quand même préciser que ces gens sont en voie de disparition, même s’ils ont la dent dure.

Qu’est-ce qui pourrait permettre au cinéma de genre français de connaître le même succès qu’en Espagne ?

On pourrait écrire un livre pour répondre à cette question. Il faut d’abord comprendre que si il y a bien eu une vague de films de genre en Espagne, c’est d’abord à cause d’individus : des créatifs, des producteurs et des diffuseurs qui ont été partants pour le faire. Si ces essais deviennent des succès commerciaux alors cela entraîne d’autres oeuvres et on peut éventuellement parler d’un mouvement. La vague de films de genre espagnols, ainsi que son équivalent français quelques années plus tôt, sont pour moi principalement issus de deux facteurs : l’arrivée dans le business d’une génération élevée aux films de genre, principalement américains, et un investissement financier important dans des films à vocation d’exportation dû à une internationalisation des pôles audiovisuels européens, Canal + en tête.

Il faut également définir ce qu’on appelle le cinéma de genre parce que la France produit pas mal de polars finalement. Si l’on ne parle que de fantastique, alors notre cinéma national a, quoi qu’on en dise, toujours eu du mal avec ce genre. Le cinéma de genre français avait très bien démarré au début des années 2000 avec des films comme Le Pacte des loups (5 millions d’entrées), Les Rivières pourpres (3 millions), Promenons nous dans les bois (1 million) ou encore Dobermann. Avant cela il y a eu Jeunet et Caro, à qui l’on doit énormément pour l’acceptation d’univers fantastiques à la française. Même si la vague de cinéma de genre espagnol est aujourd’hui très en déclin, elle a créé des cinéastes reconnus internationalement (Juan Antonio Bayona vient de réaliser Jurassic World 2) et une école de techniciens et scénaristes. Pas en France ! Pourquoi ? La réponse est peut-être simple et cruelle :

 

Nous n’avons pas eu les talents créatifs qu’a eu l’Espagne ni les producteurs assez solides pour accompagner ce mouvement.

 

Attention, je ne dis pas que tous les réalisateurs français qui ont fait du genre sont mauvais, loin de là, mais il faut regarder la vérité en face : où sont nos Juan Antonio Bayona, Alejandro Amenabar, Alex de la Iglesia ? Et si on veut prendre plus large : où sont nos Guillermo del Toro, Danny Boyle, Christopher Nolan, Alfonso Cuaron, Tomas Alfredson ?

Nous avons de très bons réalisateurs en France, mais nous avons encore beaucoup de mal à faire émerger de grands cinéastes techniciens capables de faire du genre populaire et de qualité. Ces cinéastes ont également du mal à se défaire de leurs influences et on a trop souvent tenté d’imiter le cinéma américain pendant que les Espagnols ont façonné un fantastiques à leur image. On a perdu beaucoup de temps et pour l’instant, selon moi, aucun film français purement fantastique filmé ces vingt dernières années n’a marqué le genre au niveau mondial. Quant aux producteurs français, très peu comprennent le genre et savent l’aborder.

 

 

Un autre grand handicap est la sous-évaluation totale de l’étape du développement du scénario. Les auteurs sont mal payés et trop de films sont financés alors que leur script mériterait encore des mois de travail, ce pour quoi personne ne veut mettre la main à la poche. Enfin, sans entrer dans les détails, le système de financement français lui-même n’appelle pas au risque et à l’innovation.

Aujourd’hui il semble compliqué pour un réalisateur d’officier de façon pérenne dans le genre. On a vu récemment des metteurs en scène confirmés et associés au genre (que ce soit le fantastique, l’horreur ou le polar comme Xavier Gens, Florent Emilio Siri ou Fred Cavayé) réaliser des comédies populaires et inoffensives pour continuer de tourner. C’est une situation assez triste, non ?

Pour moi il n’y aucune honte à faire des comédies et je préfère que des réalisateurs talentueux cités dans la question bossent plutôt que des touristes, ce qui est encore trop le cas en France, surtout dans la comédie. Cela traduit bien sûr un certain échec, car les cinéastes qui souhaitaient faire du genre sont obligés de passer par la case comédie pour travailler et finalement c’est le marché qui gagne. En même temps, on ne peut pas revendiquer une culture et un destin de cinéaste d’exploitation et snober la comédie qui est le genre populaire d’exploitation par excellence. Je pense qu’en termes de gestion de carrière il est tout à fait possible de faire de la comédie pour refaire du genre ensuite si on en a l’occasion. La question est : auront ils beaucoup d’occasions ?

Il reste quelques desperados comme Pascal Laugier ou Fabrice Du Welz qui continuent de livrer des films de qualité mais l’un doit s’exiler aux Etats-Unis pour continuer à tourner quand l’autre se cantonne à des productions plus modestes afin de conserver le contrôle de sa vision sur son oeuvre. Aujourd’hui cinéma de genre français rime-t-il inévitablement avec concessions ?

Faire des films n’est qu’une question de concessions, genre ou pas ! Encore une fois, le dogme de la politique des auteurs nous a fait croire qu’un cinéaste pouvait s’enfermer dans une bulle magique et livrer le résultat exact de son film fantasmé. Bien entendu, plus un film comporte d’éléments compliqués à filmer plus il demande de concessions, car il n’y a jamais assez de temps et d’argent et c’est vrai même pour James Cameron ou Steven Spielberg à leur niveau. Pascal Laugier et Fabrice Du Welz se sont posés dès le départ dans une case un peu différente de la plupart des autres cinéastes de genre français car ils ont commencé avec des oeuvres caractérielles. Par cela je veux dire que ces deux réalisateurs sont l’exemple flagrant de la frustration générationnelle due au conformisme du cinéma d’auteur français (même si Du Welz est belge). C’est d’ailleurs un courant dans le courant et les français sont reconnus pour faire des films de genre parmi les plus extrêmes.

Lorsqu’on réalise un film comme Martyr ou Calvaire, on ne peut pas s’attendre à ne pas en chier pour la suite. Dans le cinéma le courage n’est pas forcément récompensé, bien au contraire. Par contre, Laugier et Du Welz sont pour moi les seuls à pouvoir naviguer s’ils le veulent entre oeuvres de genre très exigeantes et cinéma populaire. The Secret réalisé par le premier et Message from the king par le deuxième sont tout à fait capables d’être digérés par le grand public.

 

 

Pour la question de l’exil, ces cinéastes ont compris qu’on ne pouvait pas tout attendre des institutions ou producteurs français (certains diront qu’il n’y a rien à attendre ou pas grand chose) et préfèrent penser leur film directement à l’international. C’est un autre chemin de financement, mais qui va devenir de plus en plus fréquent. Actuellement, la génération suivant ces cinéastes réalise de plus en plus de courts métrages directement en anglais car elle sait que cela ouvre les portes des producteurs du monde entier. La jeune génération n’a aucun problème à se persuader que peu importent l’endroit et la langue, du moment qu’elle puisse tourner des films.

La France possède une tradition solide dans le film de genre avec des cinéastes respectés comme Franju, Tourneur, Méliès, Hunebelle, Duvivier ou Melville, Verneuil, Boisset, Lautner dans le polar. Aujourd’hui on a l’impression que ces genres-là ne sont plus populaires et n’attirent plus le public qui semble ne jurer que par la comédie. Tu partages ce ressenti ?

Je crois que ça ne concerne pas que le cinéma français. Aujourd’hui il y a les grosses franchises et les autres. Si Seven de David Fincher sortait en 2018, il aurait de bonnes chances de se retrouver directement en VOD ou de passer incognito dans dix salles parisiennes. Tous les films qui ne proposent pas du prémâché ont les pires difficultés à exister sans l’appui d’un gros studio. Le cinéma d’horreur s’en sort plutôt bien grâce notamment au producteur Jason Blum, mais uniquement parce que ses films comme American Nightmare, Get Out ou La Nonne sont soutenus par des majors.

Il faut savoir que si ces longs métrages coûtent seulement entre un et cinq millions de dollars, ils en coûtent cinq fois plus en campagne marketing. Tout cela pour dire que si tu es un petit film fragile et que tu as un distributeur fragile, même si tu as la chance d’avoir quelques salles de cinéma, tu te fais broyer.

Quand Luc Besson fait Valerian, on ne peut pas dire qu’il passe à la trappe et c’est pourtant un film de genre français. Le jour où des stars feront un film fantastique à gros budget avec une grosse campagne de marketing, le fantastique français aura une voix. Dans un contexte où quinze films sortent par semaine sur grand écran, une multitude sur le petit et où de gigantesques machines prennent tout l’espace médiatique, il faut faire un sacré film pour espérer attraper les miettes.

Est-il envisageable, aujourd’hui ou dans un futur proche via les nouveaux moyens de diffusions que sont le vod ou le streaming, de revoir fleurir des maisons de production spécialisées dans le genre, du B au Z, comme Eurociné l’était dans les années 1970 et 1980 ?

Il y a une multitude de toutes petites productions d’horreur. Il faut juste savoir où les chercher. Eurociné était une exception dans le paysage français et c’est exactement ce qui manque à notre cinéma fantastique actuel : une offre constante de petites productions relativement faciles à rentabiliser, tournées vers l’international et sur lesquelles ont peut créer une architecture d’auteurs, de réalisateurs et de techniciens. Le cinéma espagnol a eu ça lorsque le producteur américain Brian Yuzna bossait en Espagne avec Filmax. C’est la force du cinéma de genre américain depuis plus de soixante-dix ans. La France n’a jamais réussi à mettre ça en place à l’exception, like it or not, de Luc Besson qui a réussi à un moment donné avec EuropaCorp à s’imposer comme une mini major française au rayonnement international.

Avec MAD in France et le regretté festival Mauvais Genre, tu as pu mettre en lumière de nombreux jeunes réalisateurs français. Au fil des années, as-tu vu une évolution dans l’engouement des jeunes auteurs français autour du cinéma de genre ?

Le cinéma de genre est incontestablement un type de films qui attire les jeunes cinéastes, mais il est très difficile à faire. Il faut une grande maîtrise pour ne pas tomber dans le ridicule, le déjà-vu et les clichés. Je trouve quand même que la nouvelle génération, en tout cas pour les plus talentueux, a une plus grande maturité à l’égard de ses aînés en ce qui concerne l’identité culturelle du genre. Je vois de moins en moins de courts qui tentent de faire à l’américaine, ou alors plutôt pour caricaturer ou, au contraire, se fondre dans un conformisme international assumé. Je pense qu’il a fallu attendre une nouvelle génération pour qu’elle s’approprie les codes et les adapte à la France. Un John Carpenter n’apparaît pas magiquement dans le paysage du cinéma, il est le produit d’une continuité culturelle. Si il y a des réalisateurs espagnols de genre solides aujourd’hui, c’est peut-être aussi parce que le cinéma de genre espagnol a été vivant dans son passé, idem pour l’Angleterre. Le destin du genre italien est le plus tragique de tous les pays d’Europe parce qu’il était tout simplement le numéro un et n’est quasiment plus rien aujourd’hui. Tout cela pour dire qu’on ne peut pas construire une tradition du cinéma de genre en une décennie et quelques films, cela va prendre du temps et il faut, de plus, que les bons talents se rencontrent.

 

 

Tu participes au festival Paris International Fantastic Film Festival dont la prochaine édition se déroulera du 5 au 8 décembre. Peux-tu nous en dire plus sur la programmation, y aura-t-il des films français à l’affiche ?

C’est une question qu’il faut poser aux responsables de la programmation des longs métrages, Fausto Fasulo et Cyril Despontin. Ce que je peux vous dire c’est que je garantis qu’il y aura des films français dans la sélection des courts métrages français du PIFFF !

Quels sont les autres festivals fantastiques en France que tu recommandes ?

Malheureusement, je n’ai pas la possibilité de me déplacer beaucoup en festivals. Je vais à Strasbourg car l’accueil y est excellent, l’événement bien pensé et l’ambiance très bonne.

Tu écris au sein du magazine Mad Movies qui, après une campagne de crowdfunding, vient de lancer sa nouvelle formule. Il semble aujourd’hui difficile d’exister en tant que titre de presse spécialisée face à la multitude de contenus gratuits disponibles sur Internet. Penses-tu que les magazines papier sur le cinéma fantastique aient un avenir ?

C’est très délicat d’être un magazine spécialisé aujourd’hui. Mad Movies a pour lui la chance d’être très ancien et d’avoir un lectorat très fidèle. A ce titre, Mad est presque devenu un objet transgénérationnel qui se transmet de parents à enfants ou grands frères à petit frères. Le mag a donc limité la casse de la chute de la presse papier par rapport à beaucoup de titres de cinéma. Il n’empêche que, comme tout le monde, la situation est beaucoup plus compliquée qu’avant. Mad a depuis quelques années investi le net comme la plupart des magazines de cinéma, mais je pense que le véritable avenir est l’investissement dans une application. C’est pour moi ce qui se rapproche le plus d’une expérience de magazine papier. On peut y ajouter en outre de l’affichage dynamique et de l’audiovisuel. C’est la voie naturelle, mais il faudrait de l’argent, de l’énergie et du temps pour la développer correctement et surtout l’enrichir au jour le jour.

 

 

Je crois que Mad (et je parle sous la surveillance de mes collègues et du rédac’ chef) travaille là-dessus d’arrache-pied. La concurrence avec les sites gratuits n’est pour moi qu’un problème provisoire. Déjà, pour le cinéma fantastique, les plus gros films sont en anglais, ce qui n’est pas compréhensible par tout le monde. Ensuite, beaucoup de sites français sont amateurs. J’entends par là qu’ils n’ont pas forcément accès aux mêmes sources que des journalistes professionnels et surtout qu’ils ne sont pas payés, cela fait une énorme différence. Si tu écris gratuitement, c’est que tu dois le faire pendant tes heures libres ou que tu dois vivre chichement. Les deux ne sont pas tenables à long terme.

Pour conclure, le meilleur film de genre français, c’est Le Pacte des loups, non ?

Je me souviens qu’à l’époque on attendait ce film comme le messie, d’autant plus que je travaillais à Starfix Nouvelle Génération, ce qui me liait particulièrement au film. Mes camarades et moi-même étions sortis bien déçus de la projection de presse, voire même en colère. A posteriori, je suis plus indulgent avec le film car il propose de très belles choses, même si cela côtoie des ratages complets. Pour moi, les meilleurs films purement fantastiques français restent La Cité des enfants perdus et Le Roi et l’Oiseau.