Idée voyage : se ressourcer dans une zone commerciale à dix minutes de Saint-Brieuc

On enfile les crampons, on passe une liquette couleur fluo, on saute dans un joggos imitation revêtement de salle de sport, c’est parti pour un petit marathon à la découverte d’un des lieux que je préfère sur cette foutue planète : un buffet à volonté chinois à côté de Saint-Brieuc.

Si j’ai la chance de t’emmener un jour dans ce petit monde tout cotonneux et rassurant, il faudra d’abord que nous passions par une superbe zone commerciale. C’est une zone de mystères. Beaucoup de vitrines annoncent une fermeture prochaine, un déstockage massif et pourtant les parkings complètement déglingués sont blindés de bagnoles. Comme si cet endroit avait été la zone test d’une expérience sur la variole ou les papillomavirus. Et qu’évidemment tout le monde avait succombé, la tête dans l’assiette. Mais non. Ce sont de vrais gens vivants qui se garent devant des magasins vides.
 

Parfois on aperçoit une ?me déboulant sur un passage piéton, une informe masse humaine se dirigeant vers le bord de la quatre-voies.

Si j’ai l’honneur de t’emmener manger avec moi, c’est là que nous irons. Nous zigzaguerons en voiture entre d’anciens temples de la consommation pour enfin arriver au joyau trônant dans cet écrin de tôle et de marquage au sol. Le nom du lieu évoque une aventure de Tintin le reporter dans l’empire du Milieu. En plus on voit passer les bagnoles à toute berzingue sur la N12 toute proche. Comme dans un championnat de NASCAR aux USA. La grande classe, ça fout le frisson du Super Splash. Le parking est jonché de déchets en tout genre, des emballages d’essuie-glace alors que le garage le plus proche est à un bon kilomètre, des paquets de clopes – normal c’est des chinois – ou encore des sacs de course, un guidon de vélo, un dossier de chaise… C’est glauque mais quand tu sais que tu vas t’empiffrer, tu t’en bats les burnes. Tu es dans Bagdad et tu es content de voir un restaurant de l’oncle Sam. Les portes sont lourdes, sans doute afin de stopper les Nike Air qui couraient trop vite avant de régler la note. Une fois l’épreuve de force passée, tu attends dix secondes dans l’entrée. Et là c’est le début du voyage. Air China vient te chercher en personne pour te montrer où tu peux t’installer. La salle est immense, vide et décorée dans le pur goét d’un magasin Gifi à l’heure du Nouvel An chinois. Il y a un monument rouge en bois style vieux Pékin intra-muros. Il y a même des objets soigneusement fabriqués dans un matériau que je ne connais pas mais que l’OMS doit sans doute déconseiller de toucher. Heureusement, ces horreurs d’art sont gardées sous vitrine.

 

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?a sent la bouffe. Tu saurais pas dire si ça pue ou si ça sent le water closet propre. Le plus drôle c’est que le petit bonhomme qui est venu te chercher t’installe dans un coin différent chaque midi. Même si tu es le seul client de la semaine. Le dépaysement en somme. Quand ce gars-là se met à marcher, tu as comme l’étrange impression qu’il aime si fort son carrelage blanc/jaune que lever les pieds en marchant serait un manque d’amour flagrant à l’encontre du sol, il le caresse du plat du pied. Ou alors il s’est fait péter les rotules, et là c’est déjà plus rigolo. Il est tout maigre, épais comme une feuille qui aurait eu la chiasse. Ses bras sont comme des chewing-gums que tu tires entre tes dents. Mais il est super sympa. Enfin sympa dans le sens où il sourit tout le temps, bien qu’il ne comprenne pas du tout ce que tu lui baragouines. Et il s’en tape les couilles. Ce qu’il veut c’est que :
 

melci, table ici s’il vlous pla?t, un menlu bufflet pal clate bantaire, melci aulvoir.

Pour ça il est plutôt cool, c’est pas le casse-couilles qui te présente le court-bouillon des boules du chef noyé dans sa sauce au foutre. Tu choisis ta graille, autant que tu veux, ce que tu veux pour onze euros quatre-vingt-dix. Le bonheur. En plus c’est pas mauvais. Et c’est vers midi et demi que la transhumance des parkings commence. Tous les propriétaires de voitures zombies, que tu as vues précédemment, se réveillent pour remplir leurs bo?tes à caca. Tête de riz se met à courir dans tous les sens, sans perdre le nord. Le pichet de rosé commandé il y a vingt clients auparavant arrive à bon porc (hé hé) dans les cinq minutes. Il danse sur son carrelage chéri, il jouit à domicile (headshot joke), il est tricard dans son jean serré au-dessus des tétons. Jubilation. Les gosses hurlent, se servent orgiaquement ; les parents les regardent, attendris, en en faisant autant. Les assiettes débordent de tout ce qu’il est possible d’avaler sans m?cher, c’est à volonté putain ! Si on peut s’en foutre dans les poches, on le fait. Coller une manchette à une vieille pour le dernier morceau de porc au caramel, c’est dans les habitudes. ?a choque au début, mais c’est le jeu. Plus de pitié, les estomacs veulent leur ration de friture.

 

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La population qui anime cette bo?te de ferraille posée au bord de la route mériterait un article dans le journal de la cour des Miracles. Il y a des vieux qui sont trop séniles pour se faire à bouffer mais trop conscients de leur thune pour payer un restau à leurs enfants. Ils bouffent pour trois jours et se laissent doucement mourir le reste de la semaine. On voit aussi des commerciaux. Ceux-là, ce sont les requins du buffet. Le bide est surtendu, dépassant du pantalon qui semble en chier pour rester fermé. Ils se servent allègrement en plats lourds, s’en branlent de laisser des miettes et, s’il faut, ils pisseront dans les plats pour que personne ne retape dans leurs mets préférés. Ils boivent de la San Pé pour faire glisser la montagne de bouffe qui stagne dans leur trachée. Et ça tombe direct dans la tirelire d’où sortira un gros magot. De gentils monstres qui font peur aux enfants et maltraitent les vieilles dames. Après ça, il y a tous les rebuts sociaux de la banlieue de Saint-Brieuc qui viennent se nourrir pour prolonger leur calvaire de vie et celle de leurs gamins qui n’imaginent pas connaître mieux en terme de nourriture que ces beignets de crevettes qui ont un goét de porc, pendant que le porc a une forme de poire et un goét de ketchup. En même temps, quand tu sais que l’adresse du buffet se situe au n¡ 7 impasse Lavoisier, tu trouveras normal de te retrouver à hésiter entre des sushis mi-frais de la veille et les sushis de l’avant-veille qui sont désormais passés par la friteuse.
 

“Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme”.

Beaucoup de gens sont déformés par la malbouffe. Visiblement, le corps humain encaisse tout et n’importe quoi. Certains flirtent avec l’extrême limite de la monstruosité. Mais j’aime tout ce petit monde pas très sain, tous réunis dans un même endroit pour l’amour de la bouffe bien grasse et bourrative. Comme moi, le temps d’un midi.