Streamons tant que nous le voulons, le format physique ne mourra jamais

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J’ai été pris d’un grand sentiment de tristesse et de mélancolie l’autre jour quand, au sortir de ma petite boutique de cinéma parisienne préférée, je me suis rendu compte qu’un ancien vendeur de bande dessinée et de goodies bien connu avait été remplacé par une agence d’assurances. Putain, ça m’a fait mal. C’est encore un peu de mon monde qui disparaissait. Une libraire remplacée par une agence d’assurances, c’est à se flinguer quand on y pense, non ? Et en plus dans le Quartier latin, pour accentuer le symbole… Vraiment y a de quoi se la prendre et se la mordre.

En perdant mon temps dans les méandres d’internet, entre deux clips de death metal et trois sites de merch, je tombe sur un vieil article expliquant que Samsung stoppait tout net sa production de lecteur Blu-ray pour tout miser sur la dématérialisation, cette invention du démon. Un deuxième coup au moral, je ne sais pas comment je vais finir la journée. Déconnez pas les gars, mon lecteur commence à se faire vieux et je possède plus de films que je ne peux en regarder. Me laissez pas dans la merde. Pour couronner le tout, j’apprends que certaines médiathèques ne proposeront plus de CD et DVD à la location. Ok, vous allez faire quoi alors ? Louer des liens streaming ?

Non parce qu’une médiathèque qui ne loue ni CD ni DVD c’est à peu près aussi utile qu’un film de Xavier Dolan.

Après quelques jours de dépression – on a les déprimes qu’on mérite – je tombe sur un article qui relate avec étonnement que la vente de cassettes audio a augmenté de 125 % en 2018. Je ne suis pas le seul connard à encore écouter et acheter des cassettes audio. J’apprends par la même occasion qu’il existe l’équivalent cassette du Record Store Day, le Cassette Store Day. Des poids lourds du business comme Ariana Grande sortent leur musique sur ce format. Je savais que dans le punk, le hardcore, le grind et tous ces genres de l’underground musical le revival de la tape était une réalité, mais là, ça dépasse l’entendement. Va falloir apprendre aux petits pré-ados à se servir d’un crayon, d’une paire de ciseaux et d’un rouleau de scotch. On va bien rigoler.

Dernièrement encore, Sony annonce la sortie d’un nouveau walkman pour fêter les quarante ans de l’appareil. Cette information me remonte un peu le moral car, si 99 % des gens se foutent bien de savoir qu’on commercialise encore des cassettes audio et donc des walkmans, moi ça me ravit, parce que même ça ne signifie rien du tout, symboliquement c’est très fort. Ça veut dire que des personnes sont encore prêtes à payer pour posséder un support musical au son aléatoire alors qu’ils auraient pu trouver gratuitement le même bordel avec un son 45.1 Dolby Atmos Ultra HD de ta mère. On ne va pas se mentir, une cassette audio c’est vraiment pas le top pour écouter de la musique. Déjà il faut un lecteur ou un walkman en état de marche, rien que ça, c’est devenu rare donc merci Sony. Le son est moyen, faut rembobiner, on peut pas directement choisir la piste à écouter, c’est fragile et globalement assez moche. Plaçons nous en situation. T’es en sueur après avoir écouté un album de powerviolence sur K7, tu veux partager ça avec ton gars sûr. Le merdier comporte vingt deux pistes, tu veux faire écouter le morceau dix sept, bon courage. Après avoir galéré avec l’avance rapide pendant cinq minutes, tu vas l’envoyer se faire foutre et trouver en dix secondes un lien Bandcamp avec un meilleur son pour partager la puissance. J’entends bien tout ça, mais au fond de toi, tu auras honte de l’avoir fait. Tu seras tout aussi fier de posséder cette belle cassette. La possession, c’est à ce niveau là que ça se joue ? Quand tu es un gros fan de musique, tu veux posséder l’objet parce que c’est important d’avoir quelque chose à quoi se raccrocher. Important d’avoir le souvenir de ces heures passées à écouter un album en lisant les paroles et tous les crédits dans le livret. Puis avec l’habitude de lire son nom tu sais reconnaître la touche d’un producteur, Scott Burns, Ross Robinson, Terry Date, ou la patte d’un studio, Morrisounds, God City, Midas Studio… Quand bien même tu ne saurais pas vraiment pourquoi, tu sais que c’est important de l’avoir. Et là, c’est le petit marxiste au fond de toi qui est en totale sudation.

Personnellement, j’ai l’âme du collectionneur.

Pas pour tout, loin de là, je n’ai ni la place ni la thune, mais j’aime bien posséder les choses qui comptent à mes yeux. En gros les livres, les supports musicaux de la cassette audio au Blu-ray, et les supports vidéo qui vont du VCD malais au UHD 4K. A l’ère de la dématérialisation à outrance, c’est un peu bancal d’avoir cinquante-sept films avec Nicolas Cage, j’en conviens, mais c’est ma façon à moi de lui déclarer mon amour. Je fais partie de ces gens qui estiment que passé trente-cinq ans il faut posséder plus de films qu’on ne pourra jamais en voir. C’est un peu con mais c’est comme ça, c’est de l’attachement, une manière de garder près de soi les choses qui comptent. Je ne suis pas dupe, je sais que je vois beaucoup plus de films que je n’en possède. Rien qu’avec les séances de cinémas le quota explose et si j’achète un film sur les vingt que je vois en salle, c’est bien. Mais pour compenser on achète aussi des films qu’on n’a jamais vu, qu’on découvre, des films pour compléter une collection. Que celui qui n’a pas acheté The Ward afin de posséder tous les Carpenter me jette la première pierre.
L’édition physique a muté, elle s’est adaptée. Elle est aujourd’hui un support de niche, destinée à quelques dizaines de milliers de personnes. Les éditeurs de Blu-ray par exemple proposent des éditions toujours plus belles, toujours plus fournies de films rares et parfois introuvables. Ce qui était un marché de masse est devenu un marché de collectionneurs, de passionnés. Il s’établit presque une relation de confiance entre l’éditeur et l’acheteur. On retrouve l’idée qui a germé derrière le fanzinat où des passionnés parlaient à d’autres passionnés qui les soutenaient aveuglément (le fanzinat qui d’ailleurs revient en force lui aussi) quitte à se faire mal au portefeuille. Mais aimer c’est aussi sacrifier.

A côté des éditeurs français de films de genre qui tirent à quelques milliers d’unités, je vois que ça se gausse parce que Tool vient de passer numéro un des téléchargement sur Spotify, Deezer et autres âneries du même genre. Fort bien. Jean-Jacques Goldman aussi fait péter les scores en France, mais ses fans semblent être beaucoup moins prompts à la ramener que ceux de Tool. Télécharger un album ce n’est pas l’écouter. Pas en entier du moins. On a tous, tous j’insiste, téléchargé ou streamé un disque avant de le bazarder aux ordures numériques. Ça fait une écoute mais rien de plus. Y en a pour qui ça suffit, fort bien, je les envie car ils économisent beaucoup d’argent, d’espace et d’heures de ménage, de classement et de rangement. Mais ils ne connaîtront pas ce petit bonheur de tomber sur un disque ou un film oublié lors d’un énième classement de sa disco ou filmothèque. Plus que regarder ou acheter des films, ce que j’aime c’est en chercher et en trouver. Mais on parle de quelqu’un qui est prêt à claquer de la thune pour une film moyen dont l’édition est superbe ou à racheter une cinquième fois Evil Dead II parce qu’il ressort dans une édition encore plus belle et maousse que la précédente.

Plus que posséder, le vrai bonheur est de chercher, de chiner, de trouver l’inattendu.

J’aime bien me rendre dans des boutiques, des solderies pour le plaisir de fouiller dans des cartons, des rayonnages et tomber sur la petite perle rare. Perdre un après-midi entier à choisir un DVD puis le ranger, en prendre deux autres à la place, me demander si je ne l’ai pas déjà, avant de renoncer et choisir tout autre chose, puis tomber sur un cinquante-huitième film de Nicolas Cage, dans une édition nue, et repartir heureux comme un rat qui va aux pommes. Changer de boutique, entrer dans une gargote d’occas et faire défiler des milliers de CD pour trouver le disque certes moyen dont, si on n’était pas tombé dessus par hasard, coincé entre trois Pierre Perret et deux best-of de Police, on ne se serait jamais souvenu. Ce disque qui pour deux balles va raviver des souvenirs heureux. Il y a quelque chose de proustien dans l’objet qui dépasse le cadre simple du support. Il n’y aucune différence textuelle entre la dernière édition pour liseuse de « Voyage au bout de la nuit » et une vieille édition de poche de 1971 au papier jauni, qui sent un peu le moisi, trouvée en brocante. Aucune différences et pourtant tout est différent. Il y a quelque chose de sensuel dans le support physique, qui fait appel aux cinq sens. La texture et l’odeur du vieux papier, déplier et observer les détails d’une peinture illustrant un vinyle, le son de la K7 qui se rembobine. Ce sont ces petites choses, plus que toutes les autres, qui préserveront le support physique. Une sensation de plaisir égoïste. De fétichisme pur et dur.