Straight edge, hardcore et société

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Depuis quelque temps je constate avec horreur que le monde va mal. Les Internet ne cessent d’exploser. On apprend que des Noirs se font abattre aux Etats Unis, que miss consanguine est désormais miss France, que Jean Marie Le Pen n’est pas borgne, et que Beyoncé est un reptilien. Tout ceci est sérieux, tout ceci est grave. Je rumine, je grogne. Je dois trouver l’origine du mal qui ronge ce bas monde. En parcourant le Marais, le quartier Latin, puis Montmartre, puis Fier Panda qui m’apprend que le Punk est mort, une étrange sensation parcourt mon petit corps : ça sent l’alcool, ça sent la drogue, sa sent le sexe sale. L’Homme et sa femme me paraissent empêtrés dans une sorte de dépravation na?ve et virale. Partout le chaos règne, les uns trop occupés à regarder le fond de leur verre à moitié vide, les autres employés à draguer de jeunes enfants de 14 ans. En refaisant le lacet de ma Air Max, mon esprit déjà clair s’illumine ; j’ai trouvé la réponse à ma question. Le monde n’est pas Straight Edge.

Sujet et mouvance sérieux, en proie à diverses critiques et moqueries, mais aussi empreint d’un certain respect, il conviendrait aujourd’hui d’aborder, d’expliquer, de définir à la face du monde, ce mouvement politico-socialo-musical qu’est le Straight Edge. Un sujet sérieux nécessite pour son traitement une personne sérieuse. J’ai donc fait appel à mon bon ami Vincent Bedu, doctorant en Etudes Culturelles au laboratoire REMELICE à l’Université d’Orléans (ville capitale de France, ville des rois), qui a donc le mérite de mener les premières recherches universitaires sur cette Ç subculture È et ses rapports à la musique Punk Hardcore, à la société, etc.

Il étudie le Straight Edge et en particulier la manière dont cette culture de jeunes s’enracine dans un contexte mondialisé et interculturel. Pour faire court, sa thèse est une étude comparative de la réception et de l’enracinement du mouvement Straight Edge dans différentes cultures nationales. Il cherche à comprendre comment le mouvement a pris racine et a évolué dans différentes scènes. Il cherche aussi à mettre en lumière les similitudes et divergences, dans des cultures nationales, du Straight Edge qui est un phénomène transnational.

Il a déjà mené quelques recherches :

Ç Jusqu’à présent, je me suis surtout focalisé sur les scènes Française, Belge et Néerlandaise mais j’ai quand même pu interviewer des gens venant d’un grand nombre de scènes autour du globe. C’est très enrichissant d’échanger avec des kids qui vivent le mouvement dans un contexte totalement différent du nôtre en France, ou même en Europe plus largement. È

Pour commencer, car c’est un peu ce que tout le monde attend, Vincent a très gentiment consacré du temps pour définir dans les grandes lignes le Straight Edge, dans une perspective historique.

Ç Les principes essentiels du Straight Edge correspondent au refus des intoxicants (drogue, tabac, alcool) et du sexe sans sentiments, comme énoncés par Ian MacKaye (Minor Threat) dans les paroles de Ç Straight Edge È et Ç Out Of Step È (1981).

Cependant, il faut reconnaitre qu’historiquement, le Straight Edge ne marque pas l’apparition de la critique de la consommation d’intoxicants dans la scène musicale occidentale. Des traces du rejet de l’influence grandissante de la culture des intoxicants étaient déjà visibles dans certaines chansons antérieures à Ç Straight Edge È de Minor Threat (1981). Il est possible de citer Ç Cod’ine È de Buffy Sainte-Marie (1964), Ç The Devil is Dope È & Ç Beware of the Man (With The Candy In His Hand) È de The Dramatics (1973), Ç I’m Straight È et Ç She Cracked È de Modern Lovers (1976), Ç I Drink Milk È de The Teen Idles (1980) dont Ian MacKaye faisait partie avant de former Minor Threat. Ian MacKaye et sa chanson Ç Straight Edge È viennent en 1980 définir un état d’esprit opposé aux drogues déjà existant au stade embryonnaire mais qui n’était pas jusqu’alors formulé ainsi.

Pour le Straight Edge, tout commence dans le punk et plus précisément dans la transition qui s’est déroulée entre le punk et le hardcore au tournant des années 1980. Deux faits peuvent expliquer l’apparition du hardcore. Dans un contexte déjà dégradé en termes d’économie et de perspectives d’emploi, les mesures de l’administration Reagan (1981-89) ont alimenté le durcissement de la défiance d’une partie de la jeunesse à l’égard de la politique et ont joué un rôle dans l’apparition du hardcore (Greg Bennick, n.d.). D’un autre côté, la récupération partielle du mouvement punk par les médias – l’ayant dans une large mesure édulcoré et transformé en ce que Steven Blush qualifie de Ç New Wave È (2001 : 13) Ð a poussé une partie des punks à durcir leur engagement et à réaffirmer son authenticité. De cette extension/réaction au punk et au monde extérieur est né le punk Ôhard Ð core’ Ð littéralement le Ônoyau dur’. Ainsi, Ç Le Hardcore exprimait un extrême : la quintessence du punk È selon Steven Blush (2001 : 16). Dès les débuts de la scène hardcore, le Straight Edge va s’y enraciner.

Dans cette période d’ébullition, les paroles de Minor Threat ont eu un écho dans l’esprit d’une partie de la scène jusque-là marginalisée par son désaccord avec le tournant nihiliste et hédoniste que prenait le mouvement punk. Minor Threat avait alors ouvert la voie pour le ralliement de ces punks autour d’une idée alternative du mouvement. Ç 1981 ÔStraight Edge’ a donné son nom au mouvement et le refrain de ÔOut Of Step’ en 1983 a fourni son crédo : ÔI Don’t Drink, Don’t Smoke, Don’t Fuck-At least I can fucking think!’ comme le signale Ross Haenfler en 2006. Les premiers à suivre les idées d’Ian MacKaye pensaient que les excès du punk le privaient de sa capacité de résistance.
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L’effet boule de neige autour de Ç Straight Edge È et Ç Out Of Step È n’était pas voulu par Ian MacKaye. En écrivant la chanson Ç Straight Edge È, il ne s’adresse qu’à son groupe d’amis et sa communauté locale de Washington DC dans laquelle il regrette les excès qui rongent la scène punk/hardcore de l’époque. Fidèle à l’esprit punk d’individualité et privilégiant le fait de porter son attention sur sa communauté locale à petite échelle, Ian MacKaye ne part donc pas dans une croisade politique large pour se battre contre le sexe débridé et les excès d’intoxicants :

Ç I guess the movement had sort of started, but in my mind I wasn’t interested in it being a movement. It ran conversely to my initial idea that it was a concert of individuals, as opposed to a movement » (Lahickey, 1997 : 102)

Les idées du Straight Edge vont se répandre dans la communauté hardcore du début des années 1980.

Cependant, elles seront dans un premier temps davantage interprétées comme un besoin de modération dans la consommation d’intoxicants que comme un dogme visant à les interdire. C’est ainsi que certains sympathisants du Straight Edge pouvaient, sans totalement exclure l’alcool, au moins le limiter. La clé était de garder le contrôle sur son esprit, dans la veine des paroles de la chanson Ç Out Of Step È.

Même si Ian MacKaye se défend d’avoir voulu créer un mouvement, les idées autour des chansons Ç Straight Edge È et Ç Out Of Step È vont rapidement se répandre comme une tra?née de poudre et faire des émules autour des Etats-Unis – à Boston avec des groupes comme SSD et DYS, à Reno avec 7 Seconds, à New Yok avec Judge et à Los Angeles avec Uniform Choice – mais pas seulement. Le Straight Edge influence l’Europe dès 1982 avec L?rm (NL) et va par la suite largement s’y propager (Frijns & Hanou, 2009).

Ce n’est que dans le milieu des années 1980, avec la seconde phase du mouvement hardcore que la notion Straight Edge sera précisée et prendra de l’ampleur sous l’impulsion de groupes comme Youth Of Today. Ray Cappo, leur leader et chanteur, après avoir rencontré les idées Straight Edge, juge qu’il aurait été dommage de ne pas les propager pour offrir et faire connaître aux participants une alternative saine en termes de mode de vie. Youth Of Today reprend alors le Straight Edge à sa charge et met un point d’honneur à sa diffusion dans la scène. Ils deviennent des porte-étendards du mouvement dans la scène hardcore.

L’influence de Youth Of Today sur la scène ne s’arrête pas là. A la fin des années 1980 le hardcore entame un virage éthique. Le discours de groupes comme The Smiths et la littérature engagée qui circule à l’époque (celle de Peter Singer par exempleÉ) commençait à s’intéresser à la question de l’exploitation et de la souffrance animale. C’est dans ce contexte que Youth Of Today s’insurge contre l’exploitation animale et sort la chanson Ç No More È assortie de son fameux clip choc en 1988. Cette sortie va agir comme une lame de fond au sein de la scène et éveiller les consciences. C’est alors qu’une partie des hardcore – et notamment Straight Edge – vont progressivement intégrer le végétarisme dans leur identité.

Il est important de noter que si tous les Straight Edge ne sont pas végétariens à l’heure actuelle, il en demeure un certain nombre qui considère que le fait d’être végétarien ou vegan est une extension de l’identité Straight Edge. En Europe, les liens entre le Straight Edge et la politique vont se retrouver très tôt au travers de l’Ïuvre de groupes comme L?rm (dès 1982 aux Pays-Bas).

Marquées par une rigueur politique et sociale, les années 1990 vont voir cette conscience éthique gagner du terrain dans une scène qui devient de plus en plus militante. Des groupes comme Earth Crisis vont faire la promotion active du véganisme. Le paroxysme du militantisme éthique/politique au sein de la scène va être atteint dès le début de cette décennie avec l’apparition du mouvement Ç Hardline È initié par Sean Muttaqi, leader du groupe Vegan Reich et poursuivi par des groupes comme Raid ou Statement (UK). Ces derniers allaient s’organiser autour du label Hardline Records et allaient associer Straight Edge, veganisme et une certaine forme de spiritualité dans une dimension radicale sans précédent visant une certaine forme de pureté et la défense de la terre et de la vie. Le mouvement hardline va rapidement se revendiquer comme un mouvement séparé à part entière, jugeant que le Straight Edge n’est pas assez radical. Il déclinera à la fin des années 1990. Le tournant des années 2000 semble avoir été une période un peu creuse pour la scène avec les arrêts de groupes majeurs comme Earth Crisis etc. (2001). Ross Haenfler souligne qu’aux Etats-Unis à cette époque, l’emocore et l’indie rock ayant percé dans le monde mainstream, influencent le style hardcore au point qu’on donne un nom péjoratif à cette tendance : le Fashioncore (2006 : 17). Le mouvement recule alors en marge de la scène alternative, du moins aux Etats-Unis.

C’est beaucoup moins vrai au niveau local pour la France qui, elle, va connaître la genèse de sa scène Straight Edge. L’étendard du Straight Edge avait déjà été brandi en France par le premier groupe Straight Edge complètement féminin de St-Etienne Uneven dès 1998. A Paris, dès le début des années 2000, une vague continue de groupes hardcore revendiqués Straight Edge va s’établir, d’abord avec Value Driven, suivis de Last Quiet Time et Get Lost. xDIGx va assurer la continuité du Straight Edge dans la scène Parisienne de la fin des années 2000 au début des années 2010. Après leur séparation en 2014, cette série jusque-là ininterrompue de groupes Straight Edge dans la scène allait s’arrêter. Cependant, l’absence de groupe intégralement Straight Edge ou revendiqué Straight Edge dans la scène d’aujourd’hui ne signifie pas la fin du mouvement. En effet, il demeure un certain nombre de personnes Straight Edge en France qui participent, en allant aux concerts, en organisant ou bien en jouant dans des groupes qui ne portent pas l’étiquette du mouvement et sont composés de Straight Edge et non-Straight Edge : Raw Justice à Nantes, Mad At The World à Paris, Hard To Handle, Cut Loose, Mind AwakeÉ L’essence du mouvement demeure bien présente.

Du côté de l’Europe, depuis les prémices du mouvement avec les groupes des Pays-Bas (L?rm, Seein RedÉ), le Straight Edge s’est largement développé. Si le mouvement est présent tout autour de l’Europe à l’heure actuelle, ses principaux foyers historiques ont été la Suède, l’Allemagne, et la Belgique où un Straight Edge Vegan militant appelé le Ç H8000 È (référence au code postal de la zone géographique du collectif) a eu une importance significative.

Qu’en est-il des symboles du Straight Edge ?

Le Ç X È est le symbole majeur du mouvement. Il a été décliné de multiples manières au cours de l’histoire du mouvement, de la diversité de tatouages qui en offrent une représentation stylisée, en passant par les grands Ç X È tracés sur le dos de blousons entre les branches desquelles il est possible de lire Ç H C È (pour hardcore) et Ç S E Èpour (Straight Edge). Michael Azerrad associe l’origine du X à la tournée du groupe The Teen Idles en 1980 sur la côte Ouest des Etats-Unis (2001: 127-132). Selon lui, au cours de leur tournée, les Teen Idles – dont Ian MacKaye faisait partie – étaient supposés jouer au Mabuhay Garden à San Francisco. Le manager du bar s’est aperçu sur place que les membres du groupe n’étaient pas en ?ge de boire de l’alcool et a pris la décision de leur interdire l’accès à la salle. Les membres du groupe et le manager ont tout de même pu formuler un compromis. Il a été alors décidé de les autoriser à faire leur concert dans le bar s’ils portaient un X dessiné au marqueur noir sur les mains pour signaler aux serveurs qu’ils n’étaient pas en ?ge de boire (21 ans aux Etats-Unis). A la lumière de cette expérience, les Teen Idles ont ramené le concept dans leur ville d’origine : Washington DC où il s’est répandu auprès d’une jeunesse qui souhaitait accéder aux salles où les concerts avaient lieu alors qu’on y vendait de l’alcool. Ce X qui apportait une réponse pratique à un problème d’accès aux lieux des concerts est devenu avec le temps l’emblème du Straight Edge, un symbole de résistance à la culture de la consommation d’intoxicants. Par ailleurs, le X est toujours associé dans l’esprit collectif aux Etats-Unis à l’ouverture des salles de concerts au public sans discrimination d’?ge (idée appelée Ç All Ages È chère à Ian MacKaye). È

Cet historique a à mon sens l’avantage d’être concis, sans omettre de choses essentielles. De la même manière que l’on s’est posé la question pour le Punk, et par extension pour le Hardcore, qui sont donc des mouvances musicales, il serait intéressant de voir comment évolue un Straight Edge dans la société française actuelle, à une époque où le fait de consommer de l’alcool, de la drogue (notion que l’on peut étendre de la simple cigarette aux drogues les plus dures) est considéré par les plus jeunes et aussi les moins jeunes comme un facteur d’intégration. Est-ce un mouvement marginal en ce sens qu’il ne se vit et ne se développe que retranché derrière des murs inhérents à la culture Hardcore, est-ce un mouvement plus facilement compris que ce que l’on ne croit ? Pour avoir largement échangé avec Vincent, pour avoir répondu à ses questions, pour avoir moi-même mené une petite enquête, je trouve qu’il est tentant de dire qu’il existe en tous cas une définition du Straight Edge pour chaque individu, qu’il fasse partie du mouvement ou non. Ainsi l’histoire, les symboles du mouvement et la façon de vivre selon le mouvement seraient aujourd’hui plus propres à chacun, ce permettrait d’en finir avec la critique selon laquelle le Straight Edge est régi par des dogmes, des règles ; comme on dit souvent, il n’y a pas de Dieu du Straight Edge, qui abattrait sa foudre sur celui qui aurait Ç breaké È. La notion d’autodérision est aussi importante pour comprendre le Straight Edge, et pour lui permettre de s’épanouir.

Alors, et je pense que c’est là lui rendre toute sa valeur, on peut dire que le mouvement Straight Edge se définit par sa lucidité, ce qui comprend aussi sa lucidité envers lui-même.