Ready Player One a baisé la presse

Depuis son premier teaser montré au Comic Con de San Diego en 2017 (le plus grand rassemblement mondial d’obèses déguisés en Batman), Ready Player One de Steven Spielberg fait saliver les geeks de vingt-cinq à quarante-cinq ans. Sur le papier, le projet était l’aboutissement du fantasme d’une vie consacrée à la pop culture : le wonderboy Spielberg adapte le livre somme d’Ernest Cline, bible fourre-tout de la sous-culture des années 1980. Un lupanar de six cents pages où le jeune, qu’on est ou qu’on a été, se repa?t des oeuvres qui ont fait de lui le mec bizarre du lycée, mais qui sont désormais devenus la norme culturel du monde. Bien plus qu’un “retour de Spielberg à la grande aventure”, Ready Player One portait la promesse d’une légitimité de trente ans de culture ultra-commerciale, sur-exploitée depuis quelques années (avec le réalisateur J.J Abrams et la série Stranger Things en tête), mais dans laquelle nombre de jeunes avaient trouvé des bienfaits personnels et des valeurs communes.

 

 

?a, c’est côté pile. Le côté face, lui, a vu la sortie de Ready Player One comme un nouveau cran dans la putasserie marketeuse la plus nauséabonde, avec en point de mire le basculement des nouveaux médias (YouTube, vlogeurs, blogueurs) face à la presse traditionnelle et la poussée défécatoire de la critique pay to win.
 

Quand le marketing te YouTube à sec
 

Deux semaines avant la sortie de la méga production de la Warner, une tempête s’est abattue sur le petit monde des journalistes spécialisés en cinéma : une projection a été organisée pour les soi-disant influenceurs, sept jours avant celle réservée à la presse. Ce n’est pas la première fois que cela se produit et, de plus en plus, les studios américains sollicitent les YouTubeurs/blogueurs/vlogueurs davantage que les journalistes professionnels, en particulier pour les petits films d’horreur de merde produits par les majors. Autrefois à peine tolérée dans les projections de presse, la masse des critiques amateurs a désormais les places prioritaires. On peut se dire que finalement ce changement de cap est la résultante logique d’une nouvelle époque dans laquelle la presse traditionnelle voit son audience diminuer alors que celle de l’online de proximité (celle des gens qui vous parlent directement) voit la sienne exploser. Ouaip… prends-nous pour des cons aussi !

Derrière ce grand changement civilisationnel du partage de l’information se cache encore et toujours l’ombre du marketing. Partant du fait que le film de Spielberg est un supermarché de clins d’oeil culturels aux adolescences passées et présentes (la génération geek des années 2000 étant particulièrement fascinée par les années 1980) et que le prédicateur YouTubeur est autant influençable qu’influenceur, des génies sortis d’écoles de commerce se sont dit que le vecteur numéro uno pouvant soutenir leur belle campagne de promo serait certainement les critiques numériques plutôt que la vieille garde.

Que les stars de YouTube redescendent de leur petit nuage et reviennent à la réalité, leur oasis de privilèges n’est qu’un petit jeu de cases de coeur de cible. Dans Ready Player One, des jeunes rebelles veulent sauver un monde virtuel des griffes d’une multinationale sans scrupule. Un monde virtuel qui, finalement, est un paradis du chacun pour soi et du marche ou crève, à coups de consumérisme débridé : un vrai paradis de l’avatar chacal. Une parfaite métaphore également du YouTubeur coincé entre ses paradoxes impossibles. Celui-ci, regardant désormais les journalistes de la presse écrite et de la télévision de haut, n’a semble-t-il pas compris qu’il était dans le même merdier de séduction du plus grand nombre, la pute à clics remplaçant la pute à audience. D’ailleurs, confession inconsciente mais flagrante, la plupart des vignettes fixes d’illustrations de ces vidéos YouTube représentent une photo de la star les mains sur la tête et la bouche ouverte, prête à accueillir n’importe quel appendice pourvu qu’il appuie sur le bouton abonnement.

Les marketeux comptaient sur la meute numérique pour délirer sur le film et décompter de manière pathologique les références “popardes” dans chacun des plans de cette grand-messe geek. Pourtant, les YouTubeurs (avec plus ou moins de talent et de technique, il ne faut pas mettre tout le monde dans le même sac bien entendu) ont quand même gardé des avis un peu personnels sur le film. Leurs conclusions sur Ready Player One sont plutôt partagées et le piège du fan service de ce doudou eighties (comme disent les jeunes dans le coup) a été en partie désamorcé par les plus malins d’entre eux. Mais cela a-t-il vraiment une importance ? La réponse est déprimante : aucune ! Le rouleau compresseur commercial autour du film se fout royalement de leur avis et de leurs états d’?me. L’important c’est que Ready Player One soit omniprésent sur la toile et dans les discussions. C’est en cela que ce média est une presse pay to win. Le faux débat sur l’indépendance critique du YouTubeur cache en fait un problème plus profond : le manque cruel de curiosité de cette nouvelle génération de cinéphiles.

 

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“Le meilleur film de l’année des dix blockbusters qu’on a vus”

 

Il est fascinant de regarder les YouTubeurs parler de Ready Player One. Pour l’un d’entre eux, son moral revient car il est fatigué de parler des mauvais films. D’autres n’hésitent pas à dire qu’il s’agit du meilleur film de l’année, comparant “l’oeuvre géniale de Spielberg” avec les “insupportables Marvel”. On comprend rapidement que pour la grande majorité de ces cinéphiles avisés, une année de cinéma se résume aux trente films sortant des moules des majors américaines. Pour la plupart d’entre eux, la curiosité cinématographique est donc avant tout proportionnelle à l’enveloppe de billets verts consacrée à sa promotion. Comment pense-t-on être un influenceur quand on parle de l’évidence ? Un autre YouTubeur confesse même qu’il ne se déplace jamais en salles, avant de tendre un DVD de Metropolis de Fritz Lang pour dire que “ça c’est quand même autre chose que Ready Player One”, histoire de sauver l’honneur intellectuel de sa classe. Coincé entre les méga-budgets et les séries télé aux qualités totalement surestimées, le YouTubeur, en moyenne jeune, dynamique, disponible et partageant avec sincérité ses goéts et ses couleurs, se retrouve donc à parler du même film, au même moment que ses collègues et quasiment sous la même forme.

 

On est bien à Narcisseland.

 

Finalement, quelle importance ? Pris au piège de son média uberisé, le YouTubeur pense avant tout au nombre de clics qu’il va recevoir afin de gagner un peu d’argent après son show, et ce n’est pas avec d’obscurs films d’auteurs qu’on va gagner notre croéte mon bon monsieur. Pire, on se rend compte en passant des heures à les regarder que peu importe le sujet qu’ils abordent, l’important c’est qu’on les voie. Si ce n’est pas le cas, pourquoi l’écrasante majorité des YouTubeurs se filment ? Hein ? Il est tout à fait possible de parler de cinéma, de donner un avis ou de poser une analyse sans jamais montrer son visage et c’est d’ailleurs le cas chez des YouTubeurs spécialisés dans d’autres domaines (en particulier la science et l’histoire). Le show narcissique est partie intégrante du code du YouTubeur cinéma. Le YouTubeur est en fait la vitrine exacerbée du mal de notre société ultra communicante et individualiste : se montrer auprès des autres afin d’exister plus que son voisin.

 

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L’influenceur vidéo se pose donc davantage en chroniqueur qu’en journaliste, distribuant le bon mot à coup de “salut à tous”, “c’est parti” et “n’hésitez pas à vous abonner”. Peut-être dans cinq, dix ou quinze ans reconnaîtrons-nous des ex-stars de YouTube en train d’animer la journée commerçante de la rue piétonne de Loches ou de Biot comme ces anciennes stars de la télé ringardes qui inaugurent les supermarchés. La forme est désespérément presque toujours la même : une ou un individu face caméra qui tente de faire de l’humour avec plus ou moins de succès. Les coupes de montage sont souvent laissées apparentes pour dynamiser le speech et on saupoudre le monologue de virgules d’extraits de films pour faire rebondir la vanne, extraits de films pillés sans se soucier une seconde des droits d’auteur et d’image bien entendu.

Influençable, corruptible, narcissique, conformiste, sans curiositéÉ Je te rassure YouTubeur, ces déviances peuvent être collées à pas mal de journalistes culturels professionnels. Et au fond, tu n’es pas le vrai responsable. Toi qui souhaitais juste partager ta passion pour le cinoche, tu es tombé dans le piège que d’autres t’ont tendu. Je parle des responsables marketing, des bo?tes de com, des e-RP (qui passent carrément des deals financiers avec certains YouTubeurs), de YouTube et du système lui-même qui te caresse pour mieux te presser jusqu’à la dernière goutte. De deux choses l’une : soit le YouTubeur cinéma fait sa cha?ne par passion et doit être conscient de la place qu’il occupe, soit il se prend pour un critique professionnel et doit agir comme tel. Pour citer une petite phrase qui fera écho chez eux : “A grands pouvoirs, grandes responsabilités”. En attendant, sur YouTube, on continue de servir la soupe et on a les dents du fond qui baignent.