La queue de fer, une affaire d’honneur

Publié le par

 

« Dans l’arène, deux hommes se font face, sexes croisés en érection, liés par un lacet. Un cadre en bois entoure leurs bassins, creusé de chaque côté d’une petite cavité où brûle une bougie. Les billets des paris s’entassent dans un seau. Les acolytes caressent leur poulain et les stimulent en obscénités murmurées à l’oreille. Celui qui fait céder l’autre ou le pousse jusqu’à la brûlure de la bougie, remporte la mise. »

Vous venez de lire un extrait du dernier livre d’Antoine Sénanque, Jonathan Weakshield. Un pavé en forme de plongée dans les bas-fonds londoniens. Un voyage au cœur de l’Angleterre victorienne. Prude et éduquée en surface, violente et cruelle après l’heure du thé et, sous un voile pudique, pas la dernière à imaginer d’improbables pratiques interlopes. Comme la queue de fer.

Là-bas, l’homosexualité a longtemps bénéficié d’une sorte de gentlemen agreement : peu reconnue mais peu poursuivie, malgré la santé florissante de la prostitution masculine à Londres et dans tous les ports de la Couronne jusqu’à ce qu’une succession de scandales ne la jette sur le devant de la scène. En 1870, l’affaire Boulton & Park révèle les pratiques d’un groupe de riches dépravés aimant se travestir. Une affaire qui sera suivie par le scandale de Cleveland Street, en 1889, après la découverte dans la rue éponyme d’un bordel pour hommes fréquenté par la haute société, dont le prince Albert Victor. Entre-temps, l’Amendment Act est passé (1885), qualifiant de délit criminel grave toute indécence sexuelle entre hommes, publique ou non. C’est en vertu de cette loi qu’Oscar Wilde prendra deux ans de travaux forcés pour « grave immoralité ». Il faut savoir qu’à l’époque la délation pouvait faire sauter la case prison pour la balance. Une planche de salut pour certains, un nouveau marché pour d’autres : les maîtres chanteurs. Tout en haut de leur triste tableau de chasse, à jamais le nom du grand Oscar.

Bref, on n’est plus tranquille, même dans les bouges homos les plus fameux : la Rose Tavern dans Covent Garden, connu comme the Black Hole of Sodom et le quartier Saint Giles a.k.a. the Modern Sodom.
 

« Il est question de rites calqués sur ceux de la chevalerie »
 

Discrétion oblige, les témoignages sur ce qui se passait au fond de ces boîtes restent limités. Mais quelques rapports nous en disent un peu plus long. Il est question de rites calqués sur ceux de la chevalerie.

Le baptême d’abord, mais en tenue d’Adam et avec une épée tout ce qu’il y a de plus naturelle. D’abord l’épaule gauche, puis la droite, et plus si affinités. La recherche du Graal, ensuite. L’initié, sorte de nouveau Perceval, cherche la bite sacrée dans l’obscurité, parmi une assemblée débraguettée. Sans oublier les tournois, mettant aux prises plusieurs hommes nus, armés de leurs attributs de naissance dans des combats enragés. Sous les yeux d’un beau prince, cela va de soi. Avant que ce beau monde ne se retrouve autour d’une table, ronde évidemment, pour le débriefing des exploits sexuels des uns et des autres. Le tout dans une ambiance typiquement british et donc bien moins glauque qu’il n’y paraît. Une sorte de phalanstère réservé aux gentlemen où régneraient l’humour et la trashitude. Un cercle de plaisir, en somme.

Parmi cet éventail de réjouissances, la queue de fer était particulièrement appréciée. C’était une épreuve réservée aux chevaliers expérimentés et bien membrés qui prenait bien souvent ses quartiers à la Rose Tavern de Coven Garden. Sénanque en témoigne dans son livre.

Une question m’explose alors à la face : cet esprit de chevalerie est-il encore vivant ?

Le Wild Wild Web saura sans doute mieux y répondre que mes poteaux. Qui, après avoir nié s’y livrer, m’invitent à payer de ma personne pour vérifier l’actualité de la queue de fer. J’ai beau leur faire remarquer que je n’ai aucune entrée dans ce milieu, ils ont réponse à tout : « ton anus ».

Ce sera donc le deep internet.

Un premier obstacle inattendu vient s’interposer : les Pokémons. Onyx, Nidoran, Miaouss, Caninos et consorts – en tout trente-trois petits monstres – ont repris le terme à leur compte. Et emploient l’attaque « queue de fer » pour affaiblir leurs ennemis. Une attaque de type acier, c’est entendu. Grave impair, le seul Pokémon à pouvoir endosser l’esprit de chevalerie, le bien nommé Lançargot, ne dispose pas de notre attaque favorite. Il se console à coups de « double-dards ». On fait ce qu’on peut.
 

« Deux charmants américains ont pris le principe de la queue de fer au pied de la lettre »
 

L’ajout de la mention « gay » dans la barre de recherche nous rapproche du Graal. Deux charmants américains ont pris le principe de la queue de fer au pied de la lettre. Dans leur sexe en érection, ils glissent, que dis-je, ils enfoncent habilement une barre de fer avant d’en faire un usage qui semble les remplir de joie. Rien à dire niveau chevalerie credibility : Excalibur n’a jamais été aussi dure. Question éthique en revanche, force est de constater que ces zigotos ne respectent pas les règles du jeu. Mais que fait l’UCI ?

Malgré cette découverte, les recherches patinent. Il faut se résoudre à traverser la Manche pour revenir sur les terres originelles de la queue de fer. Et c’est peu dire que le jeu en vaut la chandelle : selon l’Urban Dictionary de Sa Majesté, le cock fight ne concerne pas que les poulets. La queue de fer version Sénanque est là, devant nous : deux hommes se battent en duel avec pour seules armes leurs pénis turgescents. Deux belles bites bien comme il faut, gorgées de sang et qui pètent la forme. Mais là encore, ça dérape.

Version contemporaine de la victorienne queue de fer, le cock fight du 21ème siècle met en jeu bien plus qu’une simple brûlure. Voilà deux hommes qui se stimulent mutuellement jusqu’à l’orgasme. Leur objectif ? Tenir le plus longtemps. La récompense ? Enculer le perdant, de préférence en public pour que l’humiliation et le plaisir soient parfaits.

Aujourd’hui comme hier, la queue de fer reste avant tout une affaire d’honneur.