L’oblomovisme ou la langueur de vivre

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On s’en met plein la panse pendant le réveillon, on danse, on bâfre comme un gros sac, on festoie, on décompte et on se fait des bisous pour célébrer l’arrivée de cette année qui sera aussi pourrie que la précédente. Puis on prend le temps de se remettre de sa gueule de bois, de se refaire la cerise à coup de Juvamine et de reprendre le taf en pleine forme, frais comme un gardon. Productif, prêt à faire de la maille qu’on ira dépenser une semaine plus tard lors des soldes d’hiver. On est juste un gros tas de cons d’une hypocrisie honteuse et d’une mauvaise foi crasse. Nous n’avons rien compris. Du tout. A rien.

 

« On peut s’occuper, bien sûr, mais quand on a un but. Or je n’en ai pas, vraiment pas. »

 

Oblomov, lui, a tout compris. La vie est si absurde qu’il est inutile de s’y attaquer. Alors autant enfiler sa robe de chambre, retourner s’allonger, s’écouter un petit Shape Of Despair et laisser pisser. Ça c’est l’oblomovisme, la philosophie du spleen, de la flemme, de la langueur. La philosophie d’un mec qui n’a pas la force de lutter pour réussir dans la vie, pour réussir sa vie, pour réussir la vie. Finalement tout ça ne sert à rien, à la fin on va tous crever alors pourquoi se faire chier à se donner une contenance décente ? Il aurait pu être un stoïcien, mais non, le stoïcien se laisse vivre, pas lui qui n’attend pas de vivre, mais de mourir. Et même cela est fatiguant et contraignant. L’Oblomovisme est une espèce d’existentialisme Black Metal poussé à son paroxysme. L’Enfer c’est les autres, l’Enfer c’est moi. L’Oblomovien se touche la nouille sur Jean-Paul Sartre de la main droite et Soren Kirkegaard de la main gauche. ?

 

« Il est si compliqué et difficile de vivre simplement. »

 

Mais Oblomov n’est pas une paillasse avachie pour autant, il est très occupé, tellement occupé même à ne rien faire qu’il n’a le temps pour rien d’autre. Les heures passent, les journées passent, toujours plus vite. C’est compliqué de ne rien faire, ça demande beaucoup d’efforts, énormément d’énergie. Il faut subir les remontrances incessantes des connaissances qui défilent à son chevet, tous des winners qui viennent lui faire la morale sur sa vie, sa tenue, ses amours, son manque d’ambition. Il est épuisé de subir cet incessant manège des vanités qui ne l’intéresse, de toute façon, pas. Poli, il fait semblant d’y porter de l’intérêt. Un peu comme lorsqu’un de tes potes te dit que les films des Charlots sont de la merde ; tu hoches la tête et tu dis qu’il a raison, alors qu’au fond de toi, tu sais que ce pauvre garçon n’a rien compris au cinéma. Il est rentier mais quelle condition difficile que d’être rentier. S’occuper de son argent, de ses terres, c’est l’angoisse mon gars, l’angoisse. Autant laisser les locataires se démerder. Tant pis si tu gagnes moins de thunes ou si les mecs geignent. Ce sont des locataires, geindre est tout ce qu’ils sont capables de faire alors, laissons-les et retournons nous allonger, écoutons un petit Skepticism, n’ouvrons pas leurs lettres, n’écoutons pas leurs doléances.?

 

 « Quand on ne sait pas pourquoi on vit, on vit n’importe comment, au jour le jour ; on se réjouit de chaque journée passée, de chaque nuit venue noyer dans le sommeil l’ennuyeux problème de savoir pourquoi on a vécu cette journée et pourquoi vivra-t-on demain. »

 

On a tous remarqué que les jours où l’on ne fait rien sont bien plus épuisants qu’une journée remplie. S’agiter dans le vide, travailler, sortir, voir des gens, discuter, boire en terrasse… S’occuper n’est rien d’autre qu’une manière de masquer cette fatigue de vivre. Ce que certains appellent « vivre » n’est rien d’autre que la plus habile manière de lutter contre cette fatigue. Autant l’accepter et attendre gentiment que tout ça se termine. Vous me direz pourquoi ne pas en finir alors ? Ben parce que ça demande bien des efforts et des tracas. Des soucis et de l’organisation. Autant attendre que ça passe, franchement c’est moins chiant et beaucoup plus certain. Mais il ne faut pas croire que l’oblomovisme est cool, non, pas du tout, c’est une malédiction, une maladie incurable qui ronge les sangs. On n’est pas dans un stoïcisme bénéfique et zen. Pas du tout. L’Oblomovien subit de plein fouet son état mais refuse de le changer. C’est une lutte acharnée entre cette forme d’ataraxie voulue et l’hypocrisie sociale imposée par le monde. Ilia Ilitch c’est le mec qui rentre dans un tournage porno et, ne sachant pas s’il préfère choper la vérole ou la syphilis, rentre se coucher, claque la porte au nez de ses visiteurs, se remémore sa douce enfance et se fait péter un petit Ataraxie. En d’autres termes, l’inaction sera toujours le meilleur choix.

 

« Depuis la première minute où j’ai eu conscience de moi-même, je me suis senti m’éteindre. »

 

 

 

Je dois préciser qu’Oblomov n’existe pas, c’est un personnage de fiction, le personnage principal du roman « Oblomov » de Gontcharov, un Russe. Il faut toujours croire un Russe quand il parle de spleen, de tristesse et d’absurdité de la vie. Toujours. Oblomov est un personnage kirkegaardien, de par son extrême lucidité, son désenchantement sur la vie et le cauchemar que représente celle-ci. L’existence est une peine, une horreur douloureuse et il n’a pas la force de la combattre. Oblomov refuse d’affronter un monde qui n’en vaut pas la peine, qui ne peut pas le rendre heureux. Alors il dort, il paresse dans sa chambre sale et poussiéreuse, il mange, il lit des livres qu’il ne termine jamais, il écrit des lettres qu’il n’envoie jamais, il s’embrouille mollement avec Zakar, son valet rustre et imbécile. C’est un homme qui passe sa journée allongé, las, épuisé de ne rien faire et paralysé par la lassitude de sa vie et de ce monde qui va trop vite et crie trop fort. L’ataraxie, l’angoisse, le stoïcisme et la procrastination sont les quatre mamelles rondes et fécondes auxquelles se nourrit l’oblomovisme qui, finalement, n’est rien d’autre que la version dépressive du YOLOisme.

 

« Est-ce cela la vie ? Toujours des émotions, toujours des alertes ! A quand donc le bonheur paisible, le repos ?»

 

Ilia Ilitch Oblomov est l’homme dépassionné. Il vit dans l’instant tout en s’angoissant pour l’instant suivant mais pour lui l’instant présent consiste à rester allongé et à réfléchir à ce qu’il ne fera pas. Même l’amour l’ennuie car il est une entreprise trop passionnée et déraisonnée. Les meufs sont chiantes et la sienne, Olga, il l’aimait mais pas suffisamment pour supporter les tracas qui vont avec une relation amoureuse. Il serait un misanthrope amateur de funeral doom, de Bruno Dumont et de philosophes Allemands, tandis qu’elle serait une instagrameuse joyeuse, fan de LEJ, de Zumba et d’Anna Gavalda. Bon, il lui aurait bien fait avaler son sabre mais sur le long terme ça ne pouvait pas marcher et comme une rupture aurait demandé trop d’efforts… Le quotidien, la vie de couple, les concessions, c’est trop dur. C’est déjà trop compliqué de se lever et de se tenir debout face à sa propre vie alors le faire pour la vie d’une autre ? Certainement pas. Lasse, la gourgandine va se maquer avec Stoltz, le meilleur ami Allemand d’Ilia Ilitch. Nouvelle preuve qu’on ne peut décemment pas faire confiance à un Allemand.?

 

« Céder à la passion, c’est s’engager en pleine montagne sur des chemins pierreux ; le cavalier s’épuise, les chevaux titubent, et pourtant le village natal est là, on l’entrevoit déjà, il ne faut pas le perdre de vue ; mais comment sortir du sentier étroit et périlleux ? »

 

Bien que publié en 1859, Oblomov anticipe la chute et la déchéance oisive de l’homme moderne et de la société tout entière. Abreuvé de passions, abêti par des passe-temps inutiles et abscons, absorbé dans le paraître et la socialisation à outrance, arrimé vaille que vaille au train de la consommation de masse, l’homme se perd de vue. Il se perd lui-même, réalise des choses mais ne se réalise plus personnellement. Ilia Ilitch Oblomov est l’homme qui refuse tout ça, qui se lève contre cette fuite en avant mais qui se recouche aussitôt car, finalement, ce combat pour se sauver lui-même et l’humanité entière ne mérite pas d’être engagé. Alors il mange un peu de dinde froide, se laisse bercer par sa langueur et s’écoute un petit Mournful Congregation en contemplant la vie passée. On cause, on cause mais on ne vaut pas mieux que Stoltz finalement, on se donne un genre, on se fait bien voir mais Oblomov tout ça il s’en fout, il n’aurait de toute façon pas Internet et s’il l’avait, il ne viendrait certainement pas perdre son temps ici. Puis il s’en branle tellement qu’il n’aurait jamais lu Oblomov de Gontcharov, il l’aurait commencé mais ne l’aurait jamais terminé.?

 

 « La position allongée n’était pour Ilia Ilitch ni nécessaire, comme pour un malade ou pour un homme qui veut dormir, ni accidentelle, comme pour une personne fatiguée, ni voluptueuse comme chez le fainéant ; c’était son état normal. »

 

 

Toutes les citations de cet article sont extraites du livre ‘Oblomov’ d’Ivan Gontcharov.