Faut-il continuer de se moquer des tâcherons de la startup nation sévissant sur LinkedIn ?

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Je suis dans un salon professionnel parisien, accoudé au buffet, discutant avec un collègue de galère. Voilà que je fais signe à un membre du personnel de me remettre un coup de rouge d’un signe de tête avec l’index qui pointe mon verre. Dans mon costume trop grand, j’ai l’air d’un bon tocard. Je me retiens de roter les feuilletés, une main solidement ancrée sur la table afin de m’assurer un accès à la bouffe gratuite. J’ai l’impression d’être au troquet, sauf que ça bruisse moins politique qu’écosystème startup. Je suis dans une sorte de salon peu gilets jaunes friendly qui a voté Macron en 2017. Je ne sais pas trop ce que je suis venu y faire… Un one-man-show de Jean-Luc Lemoine se serait sûrement avéré plus palpitant.

Je m’attrape un énième amuse-bouche quand mon attention est détournée par des voix à l’entrée. Du boucan… Deux gars se sont fait arrêter par l’accueil, ça négocie. Je lâche ma position enviable pour aller tendre l’oreille, non sans regret, non sans avoir attrapé une dernière merde.

Une femme entre deux âges attend visiblement son tour pour attraper la table.

 

“Hé ben elles ont l’air bonnes ces mignonneries”
Sourire gêné.
“Enchantée, je suis la directrice new biz d’…”
Je lui passe devant, je ne veux pas tout rater.
“Désolé, j’ai un appel urgent”

 

Qui sont ces gens ? Je m’enfile une espèce de tartelette dans le bec en me rapprochant de l’accueil. Deux quinquagénaires tentent d’expliquer que même s’ils ne sont pas invités par le salon, leur présence fait sens.

 

“Ah mais vous ne nous connaissez pas ? Mais si, voyons les tontons booster ! Les tontons flingueurs du recrutement ! Cent vingt-six ans à nous deux”.

 

Le personnel, très dubitatif, les regarde mouliner des bras. Sacré spectacle. Le responsable de l’événement se pointe. Tout le monde est gêné. Tout le monde sauf les deux gars, qui semblent être immunisés contre le malaise comme Smogogo avec son odeur.

Ces deux gars sont Christophe Margelie et Michel Grade. Des habitués des zumbas numériques pénibles.

 

 

Le mec qui gère les entrées ne peut pas appeler la sécurité, ça fait mauvais genre, c’est que nous ne sommes pas à la soirée chic et choc de la boîte du coin, on ne vire pas les gens par le collet ici. Il semble psalmodier intérieurement des MERDE MERDE MERDE. Mon voyeurisme se transforme vite en sentiment de gêne. Je reproduis donc le même comportement que devant un SDF insistant : j’esquive en me plongeant dans mon smartphone.

Après les notifications des habituels réseaux sociaux, me voilà sur LinkedIn. Sortir par la porte, rentrer par la fenêtre. LinkedIn, c’est le Tik Tok du lectorat des Echos. De la recommandation de compétences, nous sommes passés à une belle gesticulation. La plateforme se revendique réseau social et implémente tout l’attirail pour que ça y jacasse sec d’anecdotes et de jolis contes mettant en avant l’auteur dans son fut’ soyeux signé Célio Club.

 

 

Entre deux inmails de recruteurs qui forcent pour me vendre un job incohérent avec mon profil, la timeline est saturée de contenus égotiques produits par de sinistres personnages. La prolifération de pitreries est totale.

Le phénomène est tellement important qu’émergent des comptes fakes, des groupes ou pages pour en rire de manière collégiale. Faut dire que les gars doivent s’en foutre d’être moqués, qu’ils pissent la critique en même temps que le jus de citron de leur morning routine.

Enfin y en a deuxtrois, tu doutes, faudrait pas qu’ils avalent la boîte de médocs après un soufflet trop rude. C’est le problème avec les mythomanes, ils finissent par investir leur avatar, ils y accordent de l’importance comme un joueur de MMORPG à son personnage. Y a le risque qu’ils se prennent pour des personnages publics, qu’ils accordent à ce qu’ils s’efforcent de tisser la même importance qu’à leur personne physique. Ça commence à lâcher des grands “oui, ignorez les haters”, ça singe les mimiques des Instagrammeurs, ça s’imagine influenceur.
Prenez Greg Logan, risée de tous, multi entrepreneur, Ted Talk Speaker… Tu te dis que c’est Byzance. Au final, non, il finit juste par donner des formations Social Selling à des cravatés en jet lag.

Ça me fout presque un mal de bide de me moquer de ces types. Maxime Barbier, Sarah Lazri, Greg Logan et compagnie, à force de les pointer du doigt, il y a un risque de les transformer en mascottes ou piñatas ou de les voir roulé en boule au fond de la baignoire les joues pleines de larmes au goût Feed. ? C’est délicat, hein ?

En les moquant, est-ce que je fais partie de la meute ? Est-ce que je participe à une forme de harcèlement ? Dans le futur dystopique startup nation que LREM, brique par brique, construit, ne vais-je pas me retrouver bon dernier de la classe ?

Nous sommes nombreux à rire de leurs débilités corporates. Nous le faisons en douce, sans trop nous battre dans l’open space pour garder un peu d’honneur. J’ai l’impression que nous sommes dans une double pensée à la Orwell. Ceux qui se moquent le plus de ce folklore de la startup sont ceux qui y travaillent, bien tertiarisés comme il faut. Nous agissons comme si tout était ok et normal alors que nous savons que c’est ridicule. Comme le dit si bien mon collègue du salon des entrepreneurs :

 

“J’en suis aussi moi une caricature de startuper, à plein régime. Je ne fais pas ma racoleuse sur LinkedIn mais tout de même, j’en suis”.