Les Français, calmez-vous, Montréal c’est de la merde

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Après plus de trente années à endurer des révolutionnaires-conservateurs, je décide de quitter ma chère France passéiste. Le choix de Montréal est aisé. Facile même. Peu de démarches, peu de différences culturelles : idéal pour les fainéasses. Puis faut dire que la ville jouit d’une aura incroyable. La simple évocation de son nom permet de s’en apercevoir. L’entourage est enthousiaste : Montréal est synonyme de plein-emploi, de réussite sociale et d’opportunités. Tout y est simple. À en croire tous les cousins-voisines-collègues nomades, le Québec est la réponse à tous mes errements. Les superlatifs ne manquent pas.

La France admire Montréal. À l’écoute des troubadours vantant ses exploits glorieux, sans même l’avoir rencontrée, je m’imagine déjà en amour devant tout ce qu’a à m’offrir cette ville. Je fête aujourd’hui mes deux mois en son sein et je le dis haut et fort : les petits Français, vous m’avez berné jusqu’au trognon. La réalité est toute autre. Vous semblez être aveuglés par l’ennui de votre mère patrie.

L’emploi, parlons-en. Oui, d’accord, si je suis serveur, cuisinier ou ouvrier de chantier je trouve en foulant le tarmac un emploi nul payé neuf dollars de l’heure, sans mutuelle, sans vacances, merci au revoir. Comme en France. Comme partout en fait. OK, si je suis une quelconque tronche dans le secteur informatique, bancaire ou financier je décroche un plan à la cool, dans un des nombreux bureaux tristes inondant les gratte-ciels du centre-ville. Comme en France. Comme partout en fait. Mais pour le reste, c’est la misère tant mes expériences françaises n’évoquent rien à l’immense majorité des recruteurs et tant je fais face à des concurrents parlant douze langues.


 

La réussite sociale parlons-en. Trouver un foyer est d’une facilité déconcertante. Seulement, venir sans rien d’autre que ses slips nécessite la location d’espaces meublés. Me voilà à sortir le chéquier. En dessous de mille-deux-cents dollars pour deux personnes, difficile d’éviter les bouges. Pimentons le tout d’assurances – le cambriolage étant le sport régional – et du coût d’un abonnement Internet dont le montant mensuel équivaut peu ou prou à un viol collectif. Je me sens comme une mamie généreuse en plein réveillon de Noël. Je distribue à qui mieux mieux mes petits billets. Demain n’a pas d’importance, je ne survivrai de toute façon pas à mon premier virus si j’en crois le prix des soins médicaux (deux cents dollars minimum pour une simple consultation). Ajoutons à cela l’abonnement téléphonique (en deçà de cinquante dollars par mois je peux au mieux m’offrir un pager) et me voilà à mendier mes parents en PCV.

L’expatrié béat ne tarde point de me faire remarquer que l’important est ailleurs, non dans la ville – qui se révèle d’ailleurs fort moche – mais dans la relation avec l’autochtone. Le Québécois est un être chaleureux, convivial et blagueur, il mérite toute mon attention. Seulement, si j’étais intéressé par les accents rigolos et la bonne humeur, je vivrais en Belgique. Difficile en plus de créer un quelconque lien quand on est un Français de passage dont les interactions avec la faune locale se limitent à la commande de Timbits au Tim Hortons du coin. La secte des angélistes montréalais répond à cela, les yeux écarquillés par l’ivresse d’un quotidien transcendant :

“Tu sais, Montréal est une ville à part en Amérique du Nord, à part dans le Canada.”

Oui, bien sûr, une ville multiculturelle dans un cadre américain c’est du jamais vu. Une version cheap de Boston quoi. Au mieux un update réussi de Houston. Pas de quoi s’emballer non plus.

Mais restons courtois. Je l’admets, malgré tous ses travers, Montréal est une ville sympathique. C’est indéniable. Je m’attendais à une grande expérience, j’ai vécu une bonne expérience. Ni plus, ni moins. Montréal est l’équivalent américain d’une ville française tiers-mondiste comme Lille. En bien mieux évidemment, nous ne sommes pas des paysans. Elle n’en reste pas moins un peu tiédasse, loin, très loin de l’Eldorado fantasmé que l’on m’a décrit.