Johan Liebert de Monster et docteur Lecter d’Hannibal : points communs entre deux grands méchants de fiction

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Fut un temps où Ç Canal Plu È Ð comme prononcé par Benoit Poelvoorde lors d’un documentaire d’anthologie sur la vie extraterrestre Ð était un grand média. À cette époque révolue, la cha?ne se faisait un devoir d’abreuver ses abonnés de programmes de qualité, permettant au passage la découverte de véritables pépites : c’est ainsi que Monster, chef d’Ïuvre du manga et de l’animation japonaise signé Naoki Urasawa (dont le travail fera en 2018 l’objet d’une rétrospective à Angoulême et Paris), s’était retrouvé sur nos écrans ébahis.

Outre une intrigue rondement menée (Kenzô Tenma, chirurgien de génie fondamentalement humaniste, se lance à la poursuite d’un de ses anciens patients tueur en série avec la ferme intention de le supprimer), des personnages secondaires rivalisant de complexité et une trame de fond chargée (la géopolitique européenne à l’ombre du nazisme), cette lente traque est célèbre pour receler l’un des plus intrigants sociopathes de la fiction moderne : Johan Liebert.  C’est à l’occasion d’un re-visionnage récent que le déclic se fit. Après des années de solitude, Johan s’était enfin trouvé un alter ego, un poto aussi déroutant, effrayant et illisible que son insaisissable personne : le docteur Lecter version Mads Mikkelsen de la série Hannibal.

Comment ?

Revenons sur les jeux de miroirs entre deux antagonistes évoluant aux antipodes des archétypes du méchant lambda, mais dont la célébrité prouve la puissance d’évocation. ?tudier leurs similitudes apporte une bonne base de réflexion quant à LA question taraudant toute volonté de raconter une histoire : mais au fait c’est quoi, un bon méchant ?

Le diable n’existe pas

Au-delà de leur intelligence et machiavélisme supérieurs, Johan Liebert et Hannibal Lecter présentent Ð souffrent ? Ð d’abord une dualité fondamentale : leur charisme, leur éloquence et leurs actes cachent mal le doute planant sur leur existence même. Comme l’expliquait un  grand criminel :

Ç Le meilleur tour du diable est d’avoir fait croire au monde qu’il n’existait pas. »

Du côté de Johan, l’absence d’identité est au cÏur de sa transformation en monstre. Un monstre qui tue, dévore et ment pour s’octroyer une réalité mais qui, jusqu’à la fin de l’Ïuvre, n’aura même pas de nom (la dépossession du patronyme comme pire violence infligée est un motif récurrent de la culture japonaise, comme dans Le Voyage de Chihiro par exemple).
 

 

Si Hannibal est réel Ð bien qu’il mette également un certain temps à appara?tre dans le premier épisode de la série éponyme – subsiste un doute sur son existence effective, lovée entre la perception qu’a le monde de sa personne et la réalité de son être. L’Ïuvre dans son entier est sous-tendue par le motif du voir : Hannibal, qui dès le début affirme à Jack Crawford qu’il peut aider Will Graham à voir le Cheseapeek Reaper (qui lui-même, avant de mourir, demandera à Will s’il peut le voir ?), demeure invisible pour son entourage et cherche en la personne du profiler l’élu qui sera à même de le voir. De fait, toute la première saison se construit autour des efforts désespérés de Will pour voir un monstre protéiforme (métaphore incarnée par l’image du Stag/Wendigo) dont la réalité palpable et l’identité lui échappent.

Deux Ç cordes tendues entre le surhomme et le monstre È ?

Mais l’élément le plus frappant de ressemblance Ð et peut-être la clé de leur nature d’excellents antagonistes (le Joker du Dark Knight fonctionne sur une dynamique similaire) Ð est à chercher dans la logique conduisant leurs actions. En effet, ni Hannibal ni Johan ne présentent masse d’émotions à la vue de la mort ; tout leur entourage Ð même proche Ð est potentiellement une proie ; si la manipulation fait partie intégrante de leur processus de chasse, ils ne semblent pas en retirer de haute satisfaction. Et surtout, bien que Johan fasse parfois mention d’un cryptique Ç passage du rêve au réveil È, aucun des deux n’a de motivation apparente pour tuer. En un sens, ils sont des incarnations partielles de ce que la philosophie qualifie de nihilisme : Ç fête sinistre de la volonté de puissance décadente qui essaie de se procurer une ultime jouissance dans les spasmes du meurtre et du sacrifice È (Jean Granier).

Aucun des deux personnages ne craint la mort : c’est là peut-être l’aspect principal de leur nihilisme. Elle n’est que le dernier niveau d’un jeu pour Johan et une variable comme une autre pour Hannibal. Il y a sérement l’expression d’une volonté de puissance dans cette logique : Hannibal s’amuse à certaines comparaisons mégalomaniaques avec Dieu (Ç killing must feel good to God, he does it all the time. And are we not created in his image ? È), alors que Johan cherche à être le Ç dernier homme È Рstade ultime du nihilisme. Les deux personnages jouent le destin pour tromper l’angoisse du néant. C’est ce que rappelle Johan lorsqu’il se balade nonchalamment au bord d’un toit (la danse au-dessus du vide, à nouveau), ou surtout lorsque, à chaque fois qu’il est le plus proche de la mort, il indique son front pour préciser à son opposant l’endroit exact où tirer.

All you need is love ?

Il existe néanmoins une différence de taille entre les deux personnages et elle s’appelle l’amour. Si Hannibal présente un dédain impérieux pour la vie humaine, il fait preuve d’un hédonisme affirmé capable de beaucoup d’attention pour ce qu’il considère comme beau. De plus, les trois saisons de la série auront vu ses sentiments pour Will Graham muer d’un intérêt curieux à un véritable amour Ð le poussant même à se laisser enfermer. Au contraire, le nihilisme de Johan trouve racine dans son incapacité à éprouver le moindre sentiment, à mettre en place la moindre connexion, et a fortiori à aimer quoi que ce soit. Hannibal se souvient de tout, a pleinement conscience de sa propre histoire et des conséquences sur son présent. Johan n’aime rien, en partie parce que son amnésie le rend hermétique à tout effet madeleine de Proust. Même lorsqu’il subit les échos de sa mémoire, ce n’est que pour se rappeler une enfance traumatisante accumulant les désapprentissages de l’amour. En somme, Hannibal a été aimé ; rien n’est moins sér pour Johan.

Souvent vécue comme une déception, la fin du manga/animé est éloquente à ce sujet. En effet, l’ultime conversation (potentiellement fantasmée) entre Kenzô Tenma et Johan pose la question des multiples ramifications du mal dont le tueur est le résultat (induite dans le titre même de l’épisode). Qui est le monstre ? Johan certes ; mais qu’en est-il de la logique qui l’a vu na?tre, prenant racine dans les pires heures de l’histoire européenne ? Et que dire de ses concepteurs, entre un fou eugéniste abusif et une mère capable d’abandonner des enfants instrumentalisés dès leur naissance (ce n’est d’ailleurs pas le choix du gamin à sacrifier qui détruit Johan, mais la décision en elle-même) ? Si  l’Ïuvre est bien trop intelligente pour Ç excuser È les actes du jeune homme par son histoire (la grandeur d’?me de sa jumelle Nina est le meilleur contrepoids à une rhétorique justificative) Ð ou à rejeter la faute sur le motif récurrent de la méchante maman Ð les questions demeurent ouvertes : quand on n’a pas été aimé, peut-on aimer soi-même ? Face à l’horreur humaine, peut-on devenir autre chose qu’un monstre ?
 

 

Cette différenciation entre les deux personnages est néanmoins à relativiser : Johan aime profondément sa sÏur, tout comme d’une certaine manière il aime profondément Kenzô (qu’il appellera de manière narquoise son père lors de leurs retrouvailles). Est-ce parce que ce sont les deux êtres avec lesquels il pousse le plus loin la danse au-dessus du vide ? Ou parce qu’ils lui témoigneront un amour inconditionnel ? Ou parce qu’il n’arrivera jamais à pervertir leur morale ? Malgré l’inclinaison au mutisme sentimental de Johan et Hannibal, l’amour demeure un thème fort au sein des deux séries : Hannibal se dénoue dans une véritable love story, tandis que Monster a déjà été définie comme une fable amour versus nihilisme.

En conclusion

Si Hannibal et Johan remplissent si bien leur rôle d’antagonistes, c’est principalement parce qu’ils permettent aux personnages principaux de s’accomplir. Ce sont les Charon qui emmènent les héros en Enfer puis sur Terre : Hannibal force Will Graham à muer et à contrôler ses dons d’empathie pure ; Johan aura permis à Kenzô Tenma d’éprouver les fondements de sa philosophie humaniste et d’en sortir vainqueur.