Le Mary Poppins de Disney est-il une apologie de l’anarchisme ?

Publié le par

Bon, spoiler : non, sans doute pas. Voire non, pas du tout. Vous pouvez donc dès à présent lâcher votre commentaire injurieux et vos points d’interrogation hystériques. Mais après tout, pourquoi ne pas jeter un petit coup d’oeil d’adulte sur ce film et essayer de lui trouver une nouvelle lecture, un peu plus échevelée et idéaliste que la leçon de sagesse et la valorisation sans faille de la famille tradi’ qu’on lui attribue initialement ? Une lecture, d’ailleurs, pas si nouvelle que ça, puisqu’on peut trouver sur la toile des avis n’ayant pas manqué de faire aussi ce curieux rapprochement. Et puis, je vais encore une fois citer Karim Debbache, qui dans l’épisode de Crossed consacré à Tron (un autre Disney, justement) évoque deux analyses antithétiques du film, plus passionnantes encore quand on connaît un peu la société qui l’a produit : ce qui a encore plus d’intérêt que ces théories finalement, c’est le fait de les voir fleurir autour de films portant une morale en apparence très univoque.

Parlons, donc, de Mary Poppins, film de Robert Stevenson et grand succès des studios Disney, sorti en 1964, dans lequel Walt lui-même s’est beaucoup investi. Le film nous parle de la vie de la famille Banks : père banquier, mère sans emploi, deux enfants (Jane et Michael), deux domestiques et un poste de nounou à pourvoir. Une petite vie tranquille et aisée que M. Banks loue dans sa chanson The life I lead. Mais les deux enfants, fugueurs, causent beaucoup de tracas aux parents ; c’est là que débarque Mary Poppins, mi-nounou mi-sorcière, qui vient bouleverser la maison.

 

Dès les premiers contacts avec la jeune femme, qui se déclare d’entrée de jeu contre toutes sortes de principes désuets comme celui des références à l’embauche, on sent l’ordre des choses défaillir.

 

Dans sa toute première chanson, A Spoonful of sugar, elle fait une belle apologie de l’effort ou du travail en affirmant qu’avec un morceau de sucre après la cuillère de merde ça passe mieux (je résume). Mais malgré cette leçon de morale sinistre, elle apprend finalement aux enfants à claquer des doigts et regarder les draps se plier tout seuls. Un petit pied de nez aux ordres donnés aux enfants ? Alors il est vrai qu’un point de vue bien triste sur cette chanson sera d’y lire un message déroutant concernant le travail et l’acceptation forcée d’une condition difficile. Message à rapprocher d’autres chansons sorties du studio – comme celle qui suppose que Hey ho, hey ho, la mine c’est rigolo (à l’origine une chanson à boire prussienne qui fut beaucoup chantée par l’armée d’occupation allemande, fait “amusant” quand on sait que le film Blanche-Neige avait d’ailleurs salement bien marché chez Hitler) ou encore celle qui affirme que Comme un homme tu es (et dois être) le plus grand, le plus fort, le plus beau, le plus dominant et le mieux payé. Mais je vous en prie, concentrez-vous et soyez utopiste avec moi, juste le temps de cet article. Continuons.

Deuxième activité notable de Poppins : une sortie dans un parc gris et guindé qui se transforme en promenade psychédélique à l’intérieur d’un dessin à la craie – c’est là qu’interviennent d’ailleurs les images d’animation incrustées – bien inadapté au rôle d’une nurse anglaise traditionnelle. Un quasi voyage spirituel qui nous rappelle que Disney, ou ses proches artistiques, auraient été parmi les premiers (chez les occidentaux en tout cas) à découvrir les effets de certaines substances hallucinogènes (mescaline) et l’auraient évoqué, consciemment ou non, dans certains de leurs films. Pourquoi pas ici ? D’ailleurs, à la fin de ce trip surréaliste, la nounou affirmera n’avoir aucun souvenir de ces événements farfelus qui ne peuvent avoir existé.

Durant cette séquence – alors que la nurse reprend sa liberté et a d’ailleurs totalement laissé les enfants livrés à eux-mêmes, dans un monde aux créatures hallucinées et imprévisibles – on apprend à connaître un autre des personnages principaux, Bert. Le couple qu’il forme avec Mary offre un contraste surprenant avec les parents de Jane et Michael. Ils ne sont pas mariés, ne se voient apparemment pas régulièrement, mais semblent garder un contact privilégié. Ils évoquent leur première rencontre et flirtent gentiment. Leur proximité émotionnelle et physique, leur complicité tendre assombrit encore l’image grisâtre du couple Banks, marié et installé mais coincé dans ses conventions routinières, qu’on a vaguement vu se faire une bise distraite.

 

Puisqu’on en parle : vue à travers le prisme d’une ode à l’abolition de l’autorité, l’évolution de la famille est un vrai régal.

 

Dans la première partie du film, elle est régie par des lois strictes et patriarcales : le père, chef de famille, prend les décisions. La femme, bien qu’ayant ses revendications (droit de vote, ouverture des prisons, égalité des sexes), sait les taire en présence de son mari (elle dit à propos de son écharpe de suffragette : “Cachez cela, voulez-vous, c’est le genre de choses qui met hors de lui Mr Banks”). Les enfants sont brimés, les employées obéissent. Les démonstrations d’affection sont inexistantes : George Banks réfrène celles de sa femme envers les enfants et le couple lui-même, on l’a dit, reste distant. Mais la désobéissance des enfants révèle les profonds malaises que cette hiérarchie a créés, les désaccords des parents, le mal-être des domestiques. C’est avec l’arrivée de Mary Poppins et l’effondrement des règlements que la parole se libère, que la femme émet des réserves (voire des critiques) sur l’humeur et les choix de son mari, que les enfants se mettent à chanter, que les domestiques lient amitié et travaillent en meilleur accord avec leurs valeurs – fredonnant en présence de leurs maîtres quand elles sont de bonne humeur ou refusant les ordres qui ne leur plaisent pas. Avec un début d’anarchie, c’est l’affirmation des personnalités et la joie de vivre qui est entrée dans la maison.

Devant une telle hécatombe, la seule figure d’autorité restante – le père – tente dans un dernier effort de reprendre les commandes. Grand oublié de ce changement, il veut redevenir maître de sa maison, de l’éducation de ses enfants, faire respecter ses traditions. Il fait alors découvrir “sa” banque à ses enfants, il les fait entrer dans son univers qu’il décrit lui-même comme très strict et bien réglé ; le capitalisme. Un univers régi par une génération dépassée, par des hommes d’une autre époque – et notamment un vieux croulant, directeur de l’établissement, qui tousse, crache et s’effondre sur lui-même en s’extasiant sur la puissance financière anglaise. Tout ce charmant petit monde se met en tête de pousser Michael à donner son argent de poche (deux pence) pour le placer en bourse. S’ensuit une scène qui est un tel délice à regarder avec le recul que je vous en laisse juges.

 

 

Comment créer une crise financière en essayant de chourer deux pence. Une si belle image du capitalisme à donner à des gamins ! Et je dis ça en connaissance de cause ; ce film m’a filé la trouille des banquiers pendant un bonne partie de mon enfance, bien plus que Pinocchio ne m’a traumatisée vis-à-vis des baleines, que j’avais conscience de croiser moins souvent.

Suite à cette débandade du monde adulte, les enfants sont récupérés une fois de plus par le couple Bert / Mary qui les emmène découvrir les toits de Londres. C’est là encore que cela devient très intéressant. Envolés tout métaphoriquement par la cheminée, les enfants découvrent un monde inconnu et peuplé de ramoneurs, celui des amis de Bert.

 

 

Ces ramoneurs introduisent dans le film une toute nouvelle forme de vie en société. Pauvres, danseurs, chanteurs et acrobates, ils sont surtout une troupe, anonymisée par la suie qui couvre leur visage et leurs vêtements, sans hiérarchie visible, qui s’approprie l’espace et le temps pour y créer un monde plus joyeux et paradoxalement plus coloré. Vous ne vous êtes jamais demandé, petits, pourquoi les honnêtes gens ne sortent pas la tête par la fenêtre pour leur dire de la fermer une bonne fois pour toute ? Parce qu’ici les toits sont devenus une zone autogérée, ils n’appartiennent plus à personne et appartiennent à tout le monde, les ramoneurs y sont parfaitement libres. Mary Poppins, en tant que figure féminine, y est respectée et admirée ; enfin libre de ses moeurs, elle danse avec tous, laisse même voir ses jambes – avant de refuser toute invitation supplémentaire sans que son choix soit d’ailleurs discuté.

Alors que cette joyeuse fête bat son plein, la figure militaire, et fil rouge du film, l’amiral à la ponctualité maladive bloqué dans sa réalité alternative et son époque révolue, ainsi que son bras droit d’une obéissance aveugle, la découvrent. Effrayés par on ne sait quoi – mais serait-ce par le simple désordre -, ils décident d’attaquer les ramoneurs en… leur tirant dessus sans sommation. Comme on est dans un Disney, ça reste des feux d’artifice, mais tout de même. Cette mesure n’a d’autre effet que de déplacer la foule restée unie : les ramoneurs s’enfuient par la cheminée pour atterrir dans le salon des Banks. Avec les nuages de suie sur les meubles immaculés, c’est un autre stade de l’anarchie qui fait irruption dans le monde bourgeois. La musique et la danse ne cessent pas. Step in time ! Les premiers à se heurter à cet ouragan nouveau sont les domestiques. Mais comme de juste, vite séduites par cet ordre nouveau, elles se laissent entraîner sans opposer de grande résistance. La deuxième est Mrs Banks. À la vue de son écharpe de suffragette, les ramoneurs l’entourent avec respect et se joignant immédiatement à sa cause – encore à l’inverse de Banks – clament ses revendications en rythme. Elle non plus ne tarde pas à suivre le rythme. Bref, le seul réfractaire reste encore et toujours la figure autoritaire du père : son apparition décalée finit par presser le départ des joyeux drilles. Ceux-ci, nullement découragés, se répandent dans les rues, faisant valser en passant un agent de police dépassé… Un délice, vous dis-je.

Le calme revenu, après une bonne leçon de vie gratuite donnée par Bert le ramoneur à George le banquier, Banks quitte sa maison pour aller se faire remonter les bretelles à la banque. Sous l’oeil – carrément sadique – du vieux banquier, il se laisse littéralement humilier et écoute l’annonce de son licenciement. Et c’est seulement à ce moment-là que l’on voit le personnage de George Banks éclater de rire pour la première fois. Il envoie proprement balader tout le monde et s’enfuit en chantant. Quand il rentre chez lui pour annoncer la nouvelle, il est transformé, fou de joie. Ses rapports familiaux se métamorphosent ; à présent il saisit sa femme dans les bras, l’embrasse longuement sur la bouche, la fait danser et emmène ses enfants s’amuser d‘un cerf-volant. Transformé par sa liberté rendue, il rejoint enfin le monde heureux de ceux qui, avant lui, ont laissé tomber les convenances, les règlements et la hiérarchie.

 

Le film, si l’on veut bien le regarder sous cet angle, est tout simplement truffé de petits détails éclairant cette opposition de deux mondes.

 

La vieillesse, l’autorité, le pouvoir sont toujours représentés en noir, en gris, en rouge, sous des lumières souvent très crues. En face, il y a la vie, la jeunesse, les fleurs, les fantaisies, illuminées de teintes pastel. Le rire, présenté comme une maladie, permet en fait de s’envoler (littéralement) au-dessus des figures d’autorité. Le personnage de Bert apparaît successivement, sans explication aucune, comme musicien de rue, peintre de rue faisant la manche, ramoneur et vendeur à la sauvette. Loin d’être une figure de réussite sociale et financière conventionnelle, il est pourtant plus souriant, plus présent, plus attentif et plus réfléchi que le successful Mr Banks. ll évoque dans ses chansons son bonheur d’être libre malgré sa condition pauvre. Mary Poppins, elle, montre aux enfants avec la très belle Feed the birds l’importance et la beauté de petites gens passant inaperçues, que les riches messieurs occupés n’ont plus le temps de voir. Des dizaines de petites choses en ce sens sont dissimulées partout.

Trop bien dissimulées, sans doute. Il existe bien évidemment des lectures bien différentes, voire tout simplement opposées et elles sont souvent très logiques. La fin par exemple – où les banquiers souriants redeviennent des chics types ; où Mr Banks retrouve son emploi assorti d’une jolie promotion qu’il accepte sourire aux lèvres ; où Mary Poppins s’envole en laissant une famille unie aux mains bienveillantes… du père ; et où les revendications féministes de Mrs Banks finissent en queue pour cerf-volant – invalide presque tout mon joli château de cartes. Le sexisme est aussi extrêmement sensible tout au long de l’oeuvre, notamment à travers le personnage de Jane : si elle a au début du film un peu d’ascendant sur son frère en tant qu’aînée, elle est vite remise à sa place de future femme dès lors que le petit garçon est amené à parler argent (elle n’en reçoit même pas) ou à prendre des décisions. De plus, beaucoup soupçonnent Walt Disney d’avoir été à la ville un véritable salaud pourfendeur de sorcières aux amitiés troubles. Il semblerait bien surprenant qu’au sein des Etats-Unis pudibonds et réactionnaires ait pu se glisser, sous le masque du capitalisme triomphant, un message aussi utopique. D’autant plus que Disney lui-même semble avoir détesté les “intellectuels” cherchant un sens caché à ses oeuvres qu’il voyait comme pur divertissement. Mais là encore, le doute est permis : avait-il peur de ce que l’on aurait pu y trouver ? L’art est rarement, sinon jamais, exempt de toute métaphore, qu’elle soit voulue ou non par le créateur. Si le personnage de Walt vous intéresse, lisez donc From Walt to Woodstock de Douglas Brode et forgez-vous votre propre idée.

Mais si Disney n’était certes pas communiste, il ne semblait pas non plus adhérer au capitalisme débridé. Et moi je continue à rêver, ne vous déplaise. Mon prochain défi : Cendrillon, pamphlet féministe.