Les bouchers de 14-18 : Luigi Cadorna, un condottiere face à la guerre moderne

Cela vous a peut-être échappé mais il y a tout juste cent ans, nos arrière-grands-pères crevaient dans les tranchées (retrouvez le vôtre ici) dans une guerre dont les causes tout autant que les conséquences leur échappaient. La Première Guerre Mondiale occupe une place particulière dans mon cÏur. Pas que je veuille rabaisser les autres mais, comme le disait si justement Brassens, Moi, mon colon, celle que j’préfère, C’est la guerre de quatorze-dix-huit ! (à écouter en repeat en lisant).

Jamais dans l’histoire de l’humanité les commandants et leurs Etats-Majors ne furent autant en décalage avec les réalités du terrain, ce qui résultat en de bons massacres comme jamais l’histoire n’en avait vu, comme la Marne, Tannenberg, la Somme, les Flandres, Verdun, etc. Si la plupart des commandants d’armée méritent le qualificatif de bouchers, certains surent s’adapter relativement rapidement (au hasard : les Allemands, ce qui n’empêchera pas des pertes immenses de leur côté aussi) et d’autres eurent plus de mal. C’est d’eux que nous allons parler dans cette série d’articles, en commençant par un des meilleurs, un as parmi les as, le chef d’?tat-Major du Royaume d’Italie, Luigi Cador.
 

Cadorna est un militaire de carrière.
 

Fils de général, lui-même général en fin de carrière, il se prépare à prendre sa retraite en 1914 (il a alors soixante quatre ans) lorsque le chef d’?tat-Major précédent meurt. On lui propose alors la place et, malgré des décennies de mésentente avec le pouvoir politique, il accepte en juillet 1914. L’Italie, d’abord alliée des Allemands et autres Austro-hongrois, reste neutre, puis finit par entrer en guerre le 23 mai 1915 aux côtés des Français et des Anglais, lorgnant sur les territoires de l’Autriche-Hongrie sur l’Adriatique et dans les Alpes. Cadorna prend rapidement les rênes et n’accepte aucune contestation, devenant le leader de toute chose militaire, au mépris total du pouvoir politique. Il pense qu’il lui faudra peu de temps pour briser la résistance austro-hongroise autour du plateau de Gorizia (à droite sur la carte, au-dessus de Trieste).

et engage dès juin 1915 une offensive sur le front. Ce sera la première des douze (!!) batailles de la rivière Isonzo, dont résultent environ trois cents mille morts (juste les Italiens, hein) pour un front qui ne bougera que lorsque les Italiens se feront pénétrer comme des pucelles lors de la bataille de Caporetto, fin octobre 1917. Malgré des moyens supérieurs en hommes et en matériel dès 1916, jamais Cadorna n’arrivera à percer le front. Même lorsque ses troupes réussissent à avancer, par exemple jusqu’à Gorizia lors de la sixième bataille de l’Isonzo, en juillet 1916, il n’exploite pas l’opportunité et laisse deux semaines aux Austro-hongrois pour se réorganiser. Plus de deux ans à lancer offensive sur offensive sans résultats probantsÉ En 1916 paraissent dans la presse européenne des articles signifiant que les Austro-hongrois vont lancer une attaque par les Alpes. Cadorna les ignore et est pris complètement par surprise quand l’offensive est déclenchée. Heureusement, les succès primitifs ne sont pas exploités par l’Autriche-Hongrie, qui se contente de consolider ses prises.

 

 

Pourquoi, en onze batailles, Cadorna n’a-t-il jamais pu percer ?

Au début, la réponse est simple : il lance ses troupes, qui ont toujours l’avantage numérique, mais toujours très mal équipées, contre des positions fortifiées en hauteur, et sans s’être assuré d’avoir, sinon détruit, au moins affaiblies ces défenses. Hors, dès 1916, il n’échappe à personne que dans cette guerre, l’avantage est à la défenseÉ Certaines de ces offensives sont arrêtés parce que les combattants n’ont plus de balles, par exemple. Même plus tard, ayant compris que l’équipement et la préparation d’artillerie sont des éléments importants (mais toujours pas cruciaux, enfin, pour lui), lorsqu’il obtient des avancées significatives, il est incapable de les exploiter parce qu’il a engagé toutes ses troupes et qu’aucune réserve fra?che n’est disponible pour continuer l’avance, alors que la sixième et la onzième bataille auraient pu mettre l’Autriche Hongrie hors combat si elles avaient été proprement suivies.

Et, donc, lorsque les Allemands décident qu’il faut en finir avec la menace (ou pas) italienne et envoient quelques divisions attaquer du côté de Caporetto fin octobre 1917, légèrement au nord de Gorizia, c’est la débâcle, malgré des Italiens trois fois plus nombreux. Près de trois cents mille soldats sont capturés, et on compte à peu près autant de déserteurs. Dans ces combats s’illustre d’ailleurs un allemand de vingt-six ans qui deviendra mondialement célèbre une vingtaine d’années plus tard : Erwin Rommel. Alors lieutenant, il avance en deux jours à peine sur plus de vingt kilomètres de montagne et, avec son seul bataillon (moins de mille hommes), capture cent cinquante officiers et neuf mille soldats, pour six pertes et une trentaine de blessés. Il dira lui-même que ce fét le plus beau fait d’armes de sa carrière, qui pourtant n’en manque pas.

 

 

Suite à cette offensive, l’Italie est au bord de la défaite totale.
 

Que fait Cadorna ? Rien.
 

Il fuit le front le plus rapidement possible en pestant contre les incapables qui n’ont pas été foutus de défendre convenablement leur patrie, et refuse toute responsabilité dans la déroute. La situation  n’est sauvée qu’in extremis à Monte Grappa et le long de la rivière Piave. Enfin, le 9 novembre 1917, sous l’insistance de la France et de la Grande-Bretagne, Cadorna est démis de ses fonctions. Il a fallu plus de deux ans d’échecs cuisants puis la pire défaite de l’histoire de l’Italie (peut-être même de l’Histoire tout court) pour qu’on s’aperçoive que le mec était complètement dépassé. Pourquoi ? Comment ?

Cadorna est un héros lorsqu’il prend le commandement des forces armées, extrêmement charismatique, mais aussi extrêmement autoritaire et borné. Il ne supporte pas la contestation et pendant son « mandat » il vire deux cents dix sept généraux, deux cents cinquante sept colonels, sans parler des autres. Une bonne politique RH quand ton armée manque de cadres. Pour lui, la différence entre la victoire et la défaite ne tient qu’à une chose : le moral. Il privilégie l’attaque frontale, en masse ; si les soldats n’atteignent pas leurs objectifs, c’est qu’ils ne sont pas assez valeureux, pas assez vaillants. Il faut donc les punir, pour qu’ils soient plus valeureux la fois suivante et continuent d’avancer, souvent à flanc de montagne, sous le feu des mitrailleuses de défenses ennemies souvent peu entamées par des barrages d’artillerie insuffisants. Selon lui, pour résumer, si ses superbes offensives sur l’Isonzo ne réussissent pas, c’est la faute aux gauchistes puis, dès qu’ils existent, aux Bolcheviks qui sapent le moral des hommes en leur faisant croire à la possibilité d’une paix illusoire. Les soldats ne sont pas traités comme des individus mais comme de simples moyens et à chaque défaite, Cadorna bl?me des troupes pas assez motivées et pas assez patriotiques et en fusille une cinquantaine pour l’exemple. Il est incapable de se remettre en question et reporte toujours la faute sur quelqu’un d’autre. Le soutien indéfectible du Roi et une certaine popularité auprès de la population, gavée de propagande, l’ont aussi aidé à durer plus longtemps qu’il n’aurait dé.
 

Son bilan est donc proprement catastrophique.

Non content de ne remporter que des semi-victoires en onze batailles et en moins de deux ans sur le même front, son entêtement a bien failli coéter une défaite totale à l’Italie. Heureusement pour lui, le front italien n’est finalement que secondaire par rapport aux fronts de l’est et de l’ouest, ce qui lui permet de s’en tirer relativement bien, avec environ cinq cent mille morts italiens à mettre directement à son crédit. Champion.