Les Wetherspoons : l’empire britannique de la cuite

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La routine bat le pavé telle la pluie dans les villes de la perfide Albion. Comme chaque jour depuis des temps immémoriaux, des Britanniques hantés par leur quotidien se meuvent comme un seul homme en cette fin de journée, tout à la fois las, enjoués, déprimés, se dirigeant ensemble au temple pour communier. J’ai eu le plaisir d’accompagner cette Angleterre si vraie, celle qui picole sourdement dans des proportions incongrues, qui vous regarde l’œil goguenard et le sourire impertinent, se plaisant à pousser la chansonnette pour absolument tout et n’importe quoi, à vous taquiner post-brexitement sur votre nationalité et à vous remettre les cervicales en place à chaque accolade. Non ce n’est pas dans les travées bétonnées de leur stade de foot que tous ces Britons vont, mais bien au pub, et pas n’importe lequel, celui que nous évoquons aujourd’hui est l’incarnation même de l’esprit de tout un peuple, devenu libéral par la force de l’urne et alcoolique par la force de l’habitude, j’ai nommé les Wetherspoons.

Il y a autour de ces pubs une sorte de rituel, une convenance qui se retrouve dans toutes les villes du Royaume-Uni et qui laisse transparaître les ruines d’un monde bien mort, l’Empire Britannique, ainsi qu’un autre en état de décomposition lente, celui du néo-libéralisme d’outre-Manche qui a si bien brisé les destins qui l’ont embrassé.

Il y a d’abord toujours ce grand bâtiment, cette ancienne église, ce vieux palace victorien, ces déliquescents palais de commerce ou de la bourse, ces monuments majestueux transpirant l’Empire britannique dans ce qu’il avait de plus fameux. Ces vestiges d’une autre époque restent là, trônant au cœur des plus grandes villes du Royaume, ces lieux où les capitaux des uns rencontraient l’aspiration à une vie meilleure des autres : Glasgow, Liverpool, Manchester, Bristol et j’en passe. Ils sont le symbole d’un pouvoir et d’une époque où l’Empire britannique régnait sur les océans et les continents. Aujourd’hui ils ne sont guère plus que les signes distinctifs des Wetherspoons, accueillant celles et ceux qui souhaitent trouver là un confort standardisé, une ritournelle qui rythme leur quotidien, une sorte de chez-eux commun à tous, faisant partie de leur patrimoine. Il y a la moquette british dégueulasse aux motifs proprement infects, de ces moquettes ayant la particularité de toutes se ressembler tout en étant différentes dans chacun des plus de mille pubs standardisés que compte la chaîne. La carte de la bouffe est identique dans absolument tous les pubs, avec le même fish and chips, la même pizza aux 900 calories, les mêmes desserts gavés de sucre. Pas de surprise, bonne surprise : qu’il pleuve qu’il vente, qu’importe le jour, qu’importe l’humeur, il y aura toujours la même chose à grailler pour le malheureux qui posera son cul sur les chaises du Wetherspoon. Son regard se baladera dans l’ambiance quelque peu glauque du lieu, obtenue grâce aux lampes recouvertes de leur heaume vert renvoyant cette lumière si estompée qu’elle se meurt tragiquement en ombre au premier objet rencontré.

 

Mais arrêtons de tourner autour de la pinte et venons-en à l’essentiel : la liche.

 

Car s’il y a un truc pour lequel les Anglais s’accrochent à la vie, c’est bien le fait d’absorber des quantités assez conséquentes d’alcool – après le travail, les week-ends, en somme tout le temps – en remplacement de l’eau qu’ils ont déjà bien assez sur la gueule pour l’avoir en plus à boire (ceci est plus cliché que tout le travail d’Helmut Newton).

C’est ici que le Wether fait mouche en parvenant à réunir des gens de tous horizon autour d’alcools venant du monde entier (avec quand même une forte préférence pour les Ale nationales, l’entreprise s’étant quand même déclarée plus ou moins pro-Brexit), tout cela dans des bâtiments de « rêve » et pour le prix le plus bas du marché. Je crois que cette dernière phrase résume à elle seule ô combien le Wether incarne aujourd’hui l’agora britannique dans sa plus pure essence. Des blancs suintant de malbouffe et d’alcool, aux des troupeaux d’étudiants avec des tonneaux des Danaïdes en guise de gorges, en passant par des hommes d’affaires pressés savourant Guinness et IPA, des groupes d’anglaises de trente ans complètement délurées et beurrées ainsi que des citoyens britanniques puisant leur origine dans tous les coins du monde.

 

Le Wether est le plus beau tableau de la société anglaise.

 

Il est le kaléidoscope d’un pays dont le libéralisme a forcé certains au malheur perpétuel et d’autres à la recherche continue d’un bonheur vain, certains à l’alcoolisme et d’autres au travail à la pièce, et tous se retrouvent sur cette affreuse moquette pour célébrer les joies de leur vie, oublier les grands chagrins, refaire le monde, se cacher de la furie du dehors, cultiver un delirium tremens. Le Wether est à mes yeux de curieux LA taverne qui synthétise, au cœur des villes et d’une certaine matrice, un endroit où tous viennent chercher un peu d’une Angleterre morte et bien enterrée mais dont les exhalaisons parviennent encore comme un fumet lointain aux narines de ceux qui cherchent l’identité britannique. Ils viennent se reposer, se rappeler, jouir, être quelqu’un d’autre le temps d’enfiler ces petits moments de pause que sont les pintes ingurgitées. Et ça braille, ça vocifère, ça fanfaronne, en somme ça vit comme dans un vrai pub, une scène identique dans un intérieur identique se produisant à la même minute dans tous les pubs de la chaîne du royaume, comme un théâtre de la vie se jouant sans cesse sans que rien ne change vraiment.

Il faut ici rappeler que Wetherspoon fut, à l’instar des logiques des chaînes qui pullulent en Angleterre dans tous les centre-villes, responsable de la mort de ces petits pubs authentiques, à l’anglaise pour de vrai, qui aujourd’hui sont obligés de se cacher face à l’usine de la cuite et de la Booz. Obligés de se retrancher en attendant la mort du petit commerce ou de tenter une migration vers un public de hipsters en mal d’IPA et d’adresses uniques à référencer sur Google et les réseaux sociaux, le mastodonte du Whether et ses acolytes (Black Horse, Green King et j’en passe) ont phagocyté le droit à la cuite de la majorité des britanniques, leur offrant là une image bien cataloguée du pub à l’anglaise, le fichant dans une drôle d’atmosphère qui contraste avec l’évolution de notre monde. Au final le Wetherspoon est au pub anglais ce que Montmartre est à Paris, une carte postale que l’on se propose de vivre et qu’on ne voudrait pas changer car elle repose et ne questionne plus guère. Je vous invite donc à franchir les portes d’un Wether et à tremper vos lèvres dans ce quotidien dolipranesque, lors de votre prochain périple in the UK, vous y vivrez un moment hors du temps.