Ivre de la Jungle : retour aux racines de la bass music londonienne

“Et Hugh, concernant la séduction, comment vous y preniez-vous pour sortir avec une fille ?”

Voici la question que nous nous posons tous et celle qu’a choisi Armando lannucci pour le comédien Hugh Cecil au cours d’un des épisodes de sa série comique existentielle The Armando lannucci Show. L’octogénaire, qui a connu Internet en noir et blanc selon ses dires, lui répond que tout était plus compliqué à l’époque, qu’il fallait aller chez elle, se présenter à ses parents et ensuite lui proposer d’aller à un junglist mash-up.
 

“On appelait ça jungle à l’époque, pas drum’n bass. ?a, c’est arrivé plus tard.”

Afin de ne pas rester éternellement seul et démuni, replongeons-nous dans la genèse de cette musique sauvage qui “transformerait Krishna en bad boy”.

Tout commence par une histoire de vol, comme toute éclosion acceptable de musique électronique. À la fin des années 1980, Londres croule sous un nombre étonnant de compilations non-officielles intitulées Ultimate Breaks & Beats. Les illustres instigateurs de ce piratage organisé ne sont autre que Louis Flores et Leonard Roberts, deux DJs empressés de partager massivement leurs discographies respectives. On y retrouve aussi bien la no wave lancinante du Cavern de Liquid Liquid que le vibraphone acrobate du Boogie Back de Roy Ayers. Tout ce qui relie ces morceaux est une partie de batterie groovy as fuck et si possible bien intelligible histoire de le sampler aisément. Les artistes du milieu de la rave s’en emparent très rapidement et s’acharnent à pousser à bloc la vitesse de lecture des timides riffs de batterie.

Des premières tentatives de ce copier-coller naissent le breakbeat et la scène hardcore. Mais les artistes veulent aller plus loin. C’est la firme japonaise Akai qui donnera les moyens technologiques de faire na?tre la jungle. En mettant sur le marché l’échantillonneur S1000 en 1988, Akai offre aux musiciens des possibilités de découpages, de boucles, de fondus et d’assemblages bien au-delà des autres machines de l’époque. Mais la fonctionnalité qui nous intéresse le plus ici est celle du time-stretching. Quoi de plus exaltant que de pousser un break de batterie dans les retranchements du confort auditif. Dès lors, le drum-editing devient la composante virtuose de la jungle. Sur un rythme effréné ne devant pas passer sous la barre des cent cinquante battements par minute, grosse caisse et caisse claire valsent à vive allure sur des schémas sans cesse renouvelés. De sorte que surgit l’étrange sensation d’un funky drummer en pleine montée de speed perdu dans les méandres d’un solo interminablement tordu. Mais le sample qui a rendu fou toute la génération jungle ne représente que six secondes d’un morceau de funk des années 60 : Amen Brothers des Winstons, qui, après avoir été la muse du gangsta rap, s’est révélé la pierre philosophale de la scène post-hardcore.

 

 

Cependant, il convient de ne pas déroger à l’ordre musical cosmique qui veut que toute tension soit compensée à un moment ou à un autre par une détente. À cela, les junglists vont trouver plusieurs solutions. Premièrement, une ligne de basse exagérément charnue. Digne héritière du dub jama?cain, elle occupe les temps forts du 4/4. Rondouillarde et roublarde à souhait, elle impose en quelques notes fugaces son ancrage à la tonalité du morceau. Pour soutenir cette caution morale au système tonal, on pourra trouver de longues nappes de synthés atmosphériques, des chorus de jazz et des vocalises soul noyées dans la réverb’.

S’il ne fallait retenir qu’un artiste pour illustrer les principes fondamentaux de la jungle, ce serait très certainement Photek. Officiant également sous les pseudonymes Aquarius et Studio Pressure, Rupert Parkes se distingue par son ascèse musicale hors norme. Ses compositions se révèlent d’un minimalisme déconcertant et chaque piste est une virevolte rythmique de six minutes. Ni Ten Ichi Ryu, par exemple, est une démonstration de drum-editing sur laquelle viennent se greffer des samples de gongs, taiko, shakuhachi et répliques de chambara (film de cape et d’épées nippon).

D’un autre côté, l’importance de la communauté jama?caine dans les banlieues londoniennes déclenche la vague ragga jungle. Nos apprentis junglists s’associent aux MCs à la verve dancehall bien huilée et chevauchent le riddim comme pouliches stéro?dées dans suburbs endiablées. C’est le cas de Shy Fx qui acquiert ses lettres de noblesse dès ses premiers EP en compagnie de Gunsmoke et UK Apachi. Stridence des sirènes, samples de Scorsese, patois jama?cain improvisé, le cocktail est détonnant et mènera la jungle à son acmé. Les majors s’en emparent, les médias en parlent, le cinéma se l’approprie, le jeu video s’y acoquine (Tank Racer sur Play Station et Street Fighter : 3rd Strike sur Dreamcast pour ne citer que des outsiders). Même Canal + y va de son petit reportage au cours d’un épisode de 24 Heures en octobre 1994.

 

 

 

Pourtant, la jungle na?t d’un contexte politique peu propice à l’émancipation de masse. John Major, digne héritier de la politique conservatrice de Margaret Thatcher, compte bien mettre un terme au phénomène rave qui prend allègrement ses aises dans tout le Royaume-Uni – en témoigne le succès du Castlemorton Common Festival en 1992. À ce titre, il pond un Criminal Justice Bill bien véreux qui proscrit les rassemblements au cours desquels “la musique est constituée entièrement ou principalement par la succession de battements répétitifs”. Dans son livre Le phénomène techno, l’ethnologue ?tienne Racine s’interroge sur le fait que les lobbys de la bière ne seraient pas pour rien dans cette répression à grande échelle. Agacée que la jeunesse festoie au milieu des vaches en gobant des acides, l’industrie du houblon aurait milité pour ramener le teufeur dans les pubs et les discothèques. Quand on sait que les anglais consomment l’équivalent du PIB du Mexique en alcool sur une année, il y a de quoi être bougon quand le marché vous glisse entre les doigts.

Mais ce n’est pas tout. La jungle est bannie des radios publiques et essentiellement diffusée sur les canaux pirates, tel que Kool FM, la radio référence en matière de hardcore, de jungle et de drum’n bass depuis 1991. L’Angleterre ayant redéfini les limites de ses eaux territoriales suite à l’invasion de bateaux émetteurs entre 1965 et 1980, les pirates de la bande FM s’installent sur les toits des immeubles ou à l’arrière des utilitaires et changent de spot toutes les semaines… Hommage aux aficionados de la jungle qui font l’aller-retour des campagnes jusqu’à Londres et enregistrent les émissions de radio sur cassette pour les rediffuser illégalement sur leur terre natale. Les médias officiels vont même jusqu’à les accuser, à tort, de gérer  tout un réseau de trafic de stupéfiants.

 

 

 

Mais c’est bien mal connaître la jeunesse que vouloir étouffer un mouvement par la prohibition. Le jeune est fier et impétueux, il revendique son droit à danser, à se mélanger, à se droguer. Et les fêtes jungle ont tout de bacchanales techno?des. Si le clivage racial est encore sous-jacent dans les premières teufs électroniques (public majoritairement blanc), la jungle prône une multi-culturalité assumée et s’affaire à définir la nouvelle identité anglaise. Gays, noir.e.s, hommes, indien.ne.s, blanc.he.s, femmes, hétéros, quelle est la différence tant que tu as une corne de brume pour bramer toute la nuit dans un hangar enfumé ? Il y a dans tout cela la joie libératrice d’éprouver son endurance sur des tempos supersoniques, de perdre la notion du temps et de l’espace entre rave et réalité.

C’est bien dans cette démarche de patchwork que s’inscrivent les artistes de la jungle. Il s’agit de ré-uniformiser le tissu social anglais et d’en faire l’étendard des générations perdues. Pour ce faire, quoi de plus naturel que d’aller puiser dans les racines musicales des communautés oubliées, de déstructurer les rythmiques et de repousser les infra-basses dans leurs plus profonds instincts. La fête jungle invite l’auditeur à se dépasser physiquement, à éprouver la foule comme une entité totémique. En se servant de la musique comme catalyseur d’émotions et de revendications, les junglists ont manifesté avec enthousiasme leur croyance en l’émergence d’un humain rapaillé fort de ses origines éparses mais complémentaires.