Les streamings Facebook du handisport ont fait de moi un homme meilleur

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Les streamings Facebook du handisport m’ont permis de coucher avec une malvoyante et c’était le meilleur coup de ma vie

Dans notre vie, nous avons tous des moments de transition où tout peut basculer, où le changement arrive, où il faut s’adapter coûte que coûte, avec plus ou moins de plaisir. Déménagements, ruptures, rencontres, tout est mouvant tant que nous sommes vivant. C’est dans ces moments là que nous nous redéfinissons, que nous abandonnons certains comportements pour tenter de devenir meilleur. Au fond, se remodeler, évoluer, pour continuer à avancer et renouveler la barre de confiance que quelque chose ou quelqu’un a pu éventrer.

C’est mon cas. J’ai le sentiment, une énième fois, d’être à une période transitoire de ma vie : changement de ville, changement de vie, pour le meilleur ou pour le pire, je ne sais pas. Seulement, au lieu de me préparer à ces changements, de ranger mes affaires ou de remplir tous ces papiers administratifs, je préfère glander sur Facebook, ce réseau social engourdi, à l’encéphalogramme plat, où le fun du début a laissé place à la monotonie du vide. L’algorithme tente bien de faire battre un cœur social par de vaines notifications fictives, voilà les derniers coups de défibrillateur d’un réseau qui tente à tout prix de maintenir l’attention de ses utilisateurs captifs sur de la merde. Et pourtant, c’est sur Facebook que j’ai trouvé la lumière, ma nouvelle raison de ne pas culpabiliser de ne rien foutre. C’est en regardant la page de la Fédération Française Handisport (FFH) que cela s’est passé.

J’avoue qu’à première vue, je ne sais pas pourquoi j’ai liké la page de la FFH. Au fond, c’était sûrement pour découvrir l’handisport, sous toutes ses déclinaisons, pour observer plus longuement ce que je ne vois d’habitude que brièvement en zappant pendant les J.O paralympiques. Un peu de voyeurisme quoi. Mais aussi, je l’avoue, un peu pour me marrer, parce que j’ai beau dire et beau faire, le contraste entre les sports validistes dont nous sommes gavés à longueur d’informations et le handisport entraîne un décalage qui, malgré moi, malgré nous, semble grotesque, comme un tableau de Brueghel et de Bosch. C’est un rire primaire de différence, un rire de surprise qui a laissé peu à peu place à l’intérêt et à la compréhension.

Il advient donc que les posts de la FFH, qui fait un travail formidable sur son Facebook, passent dans ma timeline. Parmi ses posts, la FFH diffuse de nombreux streaming des performances de nos athlètes. Et c’est passionnant. Les rencontres internationales de ping-pong furent le premier live que j’ai pu suivre. J’avoue qu’au début j’ai trouvé cela dur que les échanges entre les champions ne dépassent pas les quatre balles, que personne ne les regarde hormis leur coach et leur famille, dans de grands gymnases vides. J’étais partagé entre le côté burlesque de ces directs, certaines actions me faisant marrer (les commentateurs étant affreux de lenteur mais aussi de volontarisme), mais très vite je me suis pris au jeu. Ce que faisait notre championne handisport de tennis de table, c’était surmonter toutes les barrières psychologiques et sociales et chaque balle jouée, chaque point gagné contre son adversaire chinoise était une petite victoire, une envie d’aller plus loin. Sa concentration extrême et son exultation révélaient à mes yeux le véritable combat qui se jouait là : pendant un court laps de temps, un être humain était à la lutte contre tous les obstacles, un peu comme une escalade maîtrisée. C’est beau au fond, c’est comme voir les problèmes d’une vie condensés en un court instant où pourtant l’être humain ne lâche rien.

 

Je suis devenu un fan de handisport.

 

Figurez-vous qu’il y en a d’autres, des streaming : par exemple, en ce moment même se déroule à Rome l’Euro de cécifoot sur lequel j’ai développé une expertise que je tiens ici à partager avec vous parce que vous non plus, vous n’avez rien d’autre de plus intéressant à faire.

Le cécifoot est un sport fascinant d’audace. Le fait que des mecs puissent se retrouver sur un terrain sans rien voir et faire des râteaux avec la balle juste au feeling me dépasse. J’ai l’impression d’être une merde d’intuition, de sensibilité et de justesse face à ce qu’ils arrivent à faire ; en attestent mes parcours nocturnes et obscurs jusqu’aux chiottes, qui se révèlent toujours chaotiques. Eux, ils sont là, ils ont assez de confiance en eux, en leur partenaire et en leurs adversaires pour avancer dans l’inconnu et pour en plus jouer avec (tout parallèle avec une vie sexuelle serait déplacé). Cela me dépasse, c’est beau putain. Quand ils enchaînent deux ou trois dribbles d’affilé, je suis stupéfait. Ces mecs avancent avec plus de confiance sur un terrain que moi dans la vie.

Bon, par contre, je dois avouer que ça ne marque pas des masses. Les buts sont de petites tailles, les joueurs se heurtent quand même assez souvent et il y a parfois des moments de flottement. Mais je ne sais pas, je trouve ça poétique. C’est humain, on se fait pas chier avec cinq types à l’arrière qui continuent à se faire des passes jusqu’à tenter une percée. Non, ici, on essaye de créer du beau sur un fil entre le jour et la nuit et tant pis si cela doit passer par des taquets, par des hésitations. C’est comme cela qu’on crée après tout, entre Erèbe et Nyx. OK, ça finit souvent en 0-0 car les frappes cadrées, ce n’est pas évident et qu’en plus les gardiens sont, eux, voyants. Mais je m’en fous. Je trouve ça beau et j’abandonne ma propre vie pour regarder ces exploits pas ordinaires de gens qui vivent leur différence comme une force dans le sport.

Quand un type se met à lâcher une roulette (aussi appelée Zidane turn en Allemagne d’ailleurs) à l’aveugle là comme ça, l’air de rien sur son terrain, moi, en réaction, dans mon canap’, je renverse du Dom Pérignon partout sur ma compagne dans un excès de vie et de félicité.