Hal de Malcolm m’a appris à être père

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Depuis une quinzaine d’années, on assiste chaque nouvelle saison au même cirque sur les réseaux sociaux : La voilà ! Elle arrive ! Elle marque une nouvelle ère ! Elle va définir le monde en deux catégories : ceux qui la regardent et ceux qui n’ont rien compris. Pour la première catégorie, eux-mêmes seront l’élite à la tête de l’avant-garde préparant le monde nouveau, ceux qui ont compris, même s’ils sont des centaines de millions – ce qui fait un grand nombre pour une élite, convenons-en. Pour la seconde catégorie, les premiers ne seront qu’une bande de pécores moutonnant et s’ébaubissant devant la première scène de nichons et de violence venue. Elle, c’est la nouvelle nouvelle plus grande série de l’histoire la télévision. Chaque saison, elle apparaît tantôt sur HBO, tantôt sur AMC, aujourd’hui sur Netflix, bientôt sur Amazon Prime avant de n’être plus qu’un vague ressac fangeux dépassé par une nouvelle écume blanche et mousseuse.

Ne vous emballez pas pour savoir dans quelle catégorie vous êtes car tout le monde est dans l’erreur. La véritable « plus grande série de l’histoire de la télévision » est diffusée depuis des années sur M6 et/ou W9, accessible à tous, au vu et au su de tout le monde. Elle présente, sur sept saisons, la vie quotidienne d’une famille américaine de cinq enfants dont un surdoué prénommé Malcolm qui donne son nom à la série. Comme elle est multi diffusée en accès libre, elle n’est considérée que comme un aimable divertissement familial au même titre que Notre Belle Famille ou Sept à la Maison alors qu’elle est bien, bien plus que ça. Rien qu’en terme de mise en scène, de décors, de jeu, d’écriture, de casting, elle a rebattu les cartes et annihilé l’ancien monde de la sitcom familiale. J’avoue tout à fait que c’est complètement con de comparer des choses incomparables pour en faire un classement mais ça ramène toujours du monde. Malcolm est-elle vraiment la plus grande série de l’histoire de la télévision ? Yes, no, maybe. I don’t know… can you repeat the question ? 

La réponse est dans ces sept saisons d’une vingtaine d’épisodes chacune dont aucun n’est plus faible que le précédent ou le suivant. Plus encore, à mon sens, le pinacle artistique et créatif de la série se trouve dans les saisons cinq et six qui, en plus d’être drôles à se pisser dessus, abordent tout un tas de sujets de société excessivement actuels comme le féminisme, le handicap, l’addiction, l’homosexualité ou encore le racisme dans un épisode qui touche au génie : La Guerre des Poubelles . En vingt minutes, il résume toute la problématique actuelle des débats sur le racisme : la plupart de ceux qui y prennent part n’ont absolument aucune légitimité pour le faire et ceux qui ont cette légitimité préfèrent regarder les autres s’écharper sur un truc qu’ils ne connaissent pas et se marrer.

Mais il n’est pas nécessaire d’écrire quatre pages de démonstrations et de dithyrambes que personne ne lira afin de prouver par A+B que Malcolm est une œuvre d’exception, excessivement poussée sur le plan sociologique qui plus est : il suffit de regarder deux extraits au hasard pour s’en rendre compte. Moi qui ai vu chaque saison dans l’ordre plusieurs fois, je suis toujours assommé d’émotions et d’ébahissement quand vient la dernière scène du dernier épisode et que je comprends que cette scène est la seule conclusion logique de la série. Que chacun des cent cinquante épisodes précédents est un des pavés qui compose la route menant de la première séquence du pilote à cet instant : le speech de Loïs à Malcolm. C’est là que les larmes me viennent aux yeux devant la beauté d’un tel accomplissement.

 

 

J’ai personnellement compris que si j’adorais autant cette série c’est parce que je la comprenais et qu’elle, en un sens, me comprenait aussi. Malcolm est chère à mon cœur parce qu’elle sonne putain de vraie. Parce qu’elle est crédible, qu’elle sent le vécu. Et on sera toujours plus tenté d’écouter et de croire Eazy- E quand il parle de violence, de drogue et de filles faciles plutôt qu’un semi-débile de banlieue parisienne pourrie. Linwood Boomer est le Eazy-E de la vie de famille. Il la connaît, il vient de là, d’une famille nombreuse. Il avoue d’ailleurs n’avoir eu qu’à se plonger dans ses souvenirs pour écrire Malcolm. Il est complètement street crédible et cette crédibilité de rue, Malcolm en est rempli jusqu’à la gueule. Cette série pue la vie de famille. La vraie vie de famille. La famille nombreuse qui galère, qui fait les boutiques bon marché deux fois par an, qui rapièce et raccommode les fringues usées des grands pour les refiler au petits, qui bouffe des patates cinq jours sur sept. Celle dont les parents doivent travailler de nuit pour ramener (un peu) plus de sous et pour avoir (aussi et surtout) la paix. Celle dont les parents baisent Montessori. Celle où chaque enfant n’a pas sa propre chambre mais doit la partager avec son frère, celle pour qui la notion d’intimité est inexistante, celle qui vit dans une maison trop petite pour elle et qui ne part jamais en vacances ; mais malgré ça, dans cette famille on est jeune et ambitieux parfois vicieux, on se prend pour les princes de la ville.

Je n’ai jamais vu à la télévision de cellule famille aussi proche de la réalité que celle-là. Chaque élément pris séparément est un puits de frustration, de schizophrénie, de vandalisme, de destruction et d’anarchie mais tout cela mis en commun donne quelque chose de plus ou moins harmonieux et stable. Toute personne ayant grandi avec au moins deux frères sait de quoi je veux parler. Vivre constamment entouré des personnes qu’on aime et qu’on déteste le plus au monde en même temps. Devoir partager sa chambre avec quelqu’un avec qui on n’a absolument rien en commun mais s’en foutre parce que c’est comme ça que ça doit être. Et Malcolm retranscrit ça parfaitement. Comme les membres du 113, les frères ne s’entendent que pour foutre la merde et faire enrager leurs parents. Pas dans le but premier de faire chier le monde mais parce qu’ils n’ont rien d’autre à faire. Le reste du temps, ils se mettent sur la gueule, se vannent l’un l’autre, font tout pour faire tomber les autres, pour les piéger, leur casser les noix, se mettre à deux contre un et se repaître ensuite de la punition de celui qui prendra des coups de pantoufle sur le crâne. Et se marrer comme des bossus parce que ouais, il s’est fait choper mais au fond, ces coups de pantoufles ne font pas vraiment mal. Puis le moment venu ils se serrent les coudes parce que la famille, bordel, c’est sacré.

On se déteste entre frères, viscéralement, mais on sait que si on veut garder un secret, un vrai truc important, on pourra toujours lui confier et qu’il ne balancera pas. Jamais, même dans un accès de vengeance ou sous la torture parentale. C’est ça Malcolm, une série écrite par un mec qui sait ce que signifie que d’avoir des frères et qui au fond de lui sait que pour les choses vraiment importantes Reese ne trahira jamais Malcolm, que Dewey ne trahira jamais Malcolm, pour Jamey on ne sait pas encore mais quelques exemples nous laissent à penser qu’il n’en aura rien à foutre de rien ni personne. Pas de poucaves chez les frères. Un mec issu d’une vraie famille de la classe populaire. Et je ne parle pas ici de la soi-disante famille pauvre du Minnesota, les Walsh qui emménagent à Beverly Hills hein. Dans quel putain de monde une famille pauvre emménage à Beverly Hills ? Dans quelle putain de famille frères et sœurs se prennent dans les bras pour se dire qu’ils s’aiment ? On ne fait pas ça entre frères. Quand on est une fratrie normale, on se colle des sharpshooter sur le sol de la cuisine, des full nelson dans le canapé salon et des coups de poing dans l’épaule avant de se faire engueuler par le daron qui rentre du boulot. Dans Malcolm comme dans la vraie vie, de la haine à l’amour il n’y a qu’un pas. C’est pour ça que cette série me parle tant. Parce que c’est l’une des rares, sinon la seule dans laquelle j’ai retrouvé le gamin et l’ado que j’étais.

 

« Tu t’es pris d’affection pour ces trucs, bienvenue dans mon monde, fiston ! Tu viens de te faire prendre par les sentiments et piéger par des tubes digestifs ingrats, sans cervelles et égoïstes. Tu vas comprendre ta douleur… Au moins les tiens seront morts dans un mois. »

 

Mais j’ai grandi, j’ai vieilli et pourtant ce show télé, je l’aime toujours autant, voire encore plus. Car j’y ai trouvé le modèle que j’attendais depuis longtemps : Hal. Quand je suis devenu père à mon tour j’étais complètement perdu, à la recherche d’un phare pour éclairer la nuit dans laquelle j’ai été plongé, un guide capable de me montrer la voie, un shidoshi assez sage pour m’enseigner les secrets du dim-mak paternel. Bien sûr, je pouvais m’inspirer de mon propre paternel, ce que j’ai fait bien sûr mais il me fallait un maître spirituel totalement désintéressé, hors de tout jugement, de tout lien. Aujourd’hui je suis en mesure d’affirmer que tout ce que je sais de la paternité c’est à Hal que je le dois. Hal, ce père dépassé qui, après cinq enfants, n’a toujours pas appris de ses erreurs. Ce père lui aussi en constante recherche d’un modèle. Ce père qui m’a appris qu’il était tout à fait normal d’être submergé par les événements, de se cacher, de laisser les enfants se démerder eux-mêmes quand on a pas la moindre idée de quoi faire. Mais surtout il m’a appris à rester moi-même, à ne pas jouer à celui que je ne suis et ne serai jamais. Celui qui m’a appris que même responsable d’un petit punk d’un mètre je ne devais jamais perdre mon dinosaure.

 

Hal n’a aucune des qualités requises pour être père de famille et c’est pour cela qu’il est le père idéal.

 

Il a oublié un de ses enfants à la frontière mexicaine, volé la carte bleue d’un autre pour payer des vacances à toute sa famille, roulé avec un bébé sur le toit de sa voiture, en a envoyé un à l’école militaire, a utilisé un dernier comme bouc émissaire pour échapper à une colère de Loïs et se sert régulièrement d’eux pour gagner de l’argent. Ne nous voilons pas la face, il est tout à fait irresponsable et lâche. Comme chacun de nous lorsqu’on nous donne cette petite chose fragile qu’on appelle son enfant. C’est très gratifiant et encourageant qu’un homme aussi médiocre que lui ait pu maintenir en vie et en (relative) bonne santé cinq gamins sans jamais se renier une seule seconde. Alors certes, son passé est trouble, il s’est assagi, il a été brisé par Loïs mais ne s’est jamais pris pour un autre. Il est resté totalement et absolument lui-même. Ce qui est la seule chose à faire quand on devient un daron. Ça, j’en suis maintenant certain et c’est à Hal que je le dois.

Quand on est parent, on est bien souvent écrasé par la tâche qui nous incombe : devoir s’occuper de petits êtres faibles alors qu’on est à peine capable de s’occuper de soi-même. Imaginez les abîmes de craintes et de tremblements devant lesquelles on se trouve. C’est insurmontable, alors on se retrousse les manches et on fait ce qu’on peut avec ce qu’on a. Hal est probablement un père exécrable de par son inconséquence, sa lâcheté, son immaturité, son total manque d’instinct paternel et sa folie mais il y a une chose dont je suis certain c’est que, malgré tout ça, Hal aime ses enfants plus que tout au monde, plus que lui-même, plus que Loïs et c’est ça qui en fait le parfait modèle de père. C’est ça qui fait de Malcolm la plus belle série de l’histoire de la télévision : malgré l’absence de morale, la triche, la violence et l’injustice flagrante qui régentent la vie de cette famille, l’amour, comme la vie, trouve toujours un chemin.