Christophe Galfard ou l’art de rendre la science compréhensible par tous

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Pauvre lecteur. Tu t’étais rendu sur Fier Panda pour recevoir ta dose de divertissement, histoire d’évacuer par catharsis une journée de boulot pourrie. Raté pour cette fois. Car vois-tu, lecteur, lectrice, aujourd’hui on va causer science et surtout douceur. Deux éléments qui n’ont généralement pas lieu d’être réunis, mais que Christophe Galfard, star française de la vulgarisation scientifique, continue à brillamment associer à travers l’ensemble de son travail. Peu de temps après la diffusion de son documentaire En quête d’une nouvelle Terre – le même soir que l’émouvant décollage de Falcon Heavy – j’ai profité d’une de ses conférences estampillées Venez parcourir l’univers pour revenir avec lui sur son approche de la communication scientifique. Car comme il l’affirme, à la fois sérieux et rieur, de cette démocratisation des savoirs « dépend le futur de l’humanité ».

Pourquoi la communication scientifique ?

La vulgarisation scientifique n’est pas une nouveauté et nous sommes beaucoup à nous être déjà extasiés devant les documentaires animaliers d’Arte ou sentis trahis en découvrant que le bus de C’est pas sorcier n’était qu’un décor. Néanmoins, malgré la relève française permise entre autres par Internet (e-penser, Science Etonnante, DirtyBiology etc.), il faut encore se tourner vers les USA et la perfide Albion pour que cette forme de transmission soit considérée avec le sérieux mérité. En effet, bien avant Georges et les secrets de l’univers de Lucy et Stephen Hawking (co-écrit avec Christophe Galfard), un autre génie anglais gravait déjà la vulgarisation scientifique dans le marbre culturel british en créant, en 1825, les Royal Institution Christmas Lectures à destination des profanes et particulièrement des jeunes. Parmi les noms jalonnant la chronologie de ce rendez-vous devenu télévisuel, remarquons la présence de Carl Sagan (1977), autre figure emblématique de la culture de communication scientifique anglo-saxonne dont on ne peut oublier le documentaire Cosmos : A Personal Voyage, talentueusement actualisé par son héritier – et rockstar américaine de la vulgarisation scientifique – Neil deGrasse Tyson.

 
Forte de cette tradition remontant au moins aux scientifiques itinérants du XIXe siècle, la science communication est logiquement devenue une discipline enseignée dans les universités anglaises/américaines et un sujet régulièrement abordé en Chambre des lords. Outre l’employabilité et l’aspect bankable des nouveaux diplômés, le pouvoir public anglais rappelle que la naissance de vocation chez les jeunes, l’impératif d’un public éduqué face à la défiance provoquée par certaines démarches pseudo-scientifiques (scandale du plomb, étude de Tuskegee) ou la formation d’un meilleur citoyen sont des indispensables portés par la communication des connaissances. Preuve de leur réalité factuelle, Christophe Galfard énumère les mêmes raisons quand je lui demande le pourquoi de la vulgarisation scientifique : « D’un point de vue politique, c’est important que le savoir soit partagé par le plus grand nombre, que le plus grand nombre d’enfants et d’adolescents ait accès à ce genre de connaissance pour ne pas se faire avoir. Ensuite, [la vulgarisation scientifique] peut ouvrir leur imaginaire et leur donner envie d’être scientifique, de découvrir ce qu’on ne connaît pas aujourd’hui, de devenir le futur Elon Musk ou quelqu’un de moins médiatique mais qui ferait tout autant dans son coin. Plus on trouvera rapidement des solutions à nos problématiques actuelles mieux c’est, plus on ira vite dans l’espace mieux c’est, pour la survie de notre espèce. »

L’art de la belle histoire

Cette petite digression pour exposer une réalité aigre : l’Hexagone est un peu à la rue question circulation des savoirs, peut-être de par notre difficulté à séparer l’essence d’un sujet et sa transcription technique. Pour un exemple IRL de cette incapacité dénotant d’un élitisme improductif qui ferait bien ricaner Bourdieu, rendez-vous au Collège de France ; une expérience d’autant plus édifiante si vous assistez à un cours sur une matière que vous pensiez ma?triser.

 

« Le cerveau humain ne fonctionne pas comme un ordinateur : pour s’approprier l’information, il va s’appuyer sur son potentiel narratif. »

Cette remarque de Caroline Goulard, Christophe Galfard l’a parfaitement intégrée. Le storytelling n’est une nouveauté ni dans la science (Galilée parlait déjà par métaphores) ni en France. Mais les structures narratives de l’ancien élève de Stephen Hawking sont d’une rare puissance d’évocation, permettant au public profane une appréhension générale de sujets complexes chers à la physique théorique, différenciant ainsi l’auteur de ses pairs beaucoup moins compréhensibles. Pour présenter son style, je lui demande une comparaison avec son ancien prof, Etienne Klein, dont la voix vous fait peut-être frétiller les méninges sur France Culture. « Etienne est plutôt dans la philosophie des connaissances ; je suis dans l’entertainment, autant le dire franco. Etienne est un bon exemple, parce qu’on a une approche complètement différente : il a une démarche probablement plus intellectuelle, sur le sens des mots, la linguistique, la philosophie, etc. J’ai une approche plus scientifique mais divertissante – ce qui ne veut pas dire que lui n’a pas une approche scientifique ». Outre ses conférences ou l’ouvrage à succès L’Univers à portée de main, un bel exemple de ses capacités de conteur est à trouver dans sa trilogie Le Prince des nuages. Expliquer l’univers est – déjà – une chose. Infuser une sous-couche scientifique dans une saga d’aventures jeunesse afin de faire comprendre les fonctionnements de la Terre et, indirectement, sensibiliser les bambins au réchauffement climatique en est une autre. Cette efficacité, clarté, évocation visuelle se retrouvent dans L’Univers à portée de main, qu’il est d’ailleurs amusant de comparer aux méfaits d’une autre pointure de la communication scientifique mentionnée précédemment, Neil deGrasse Tyson. Là où l’américain aura tendance à vous pousser dans le grand bain sans nageots (Astrophysics for People in a Hurry) ou à vous considérer comme spectateur plus souvent que sujet (la néanmoins passionnante série Cosmos : A Spacetime Odyssey), Christophe Galfard préfère « prendre les lecteurs par la main. C’est comme si je te disais viens, on va dans les étoiles, on part, on se balade. Les choses peuvent ne pas être compliquées, nous avons juste besoin de notre imagination. »

 

 
Le tissu de l’espace-temps, la structure d’un atome, les champs composant notre univers et leur potentielle unification, le chat de Schr?dinger, l’évaporation des trous noirs, l’expansion du cosmos, l’intrication quantiqueÉ L’Univers à portée de main est un enchevêtrement linéaire de voyages et d’expériences de pensées développées par un lecteur, vous, accompagné d’une voix bienveillante. « Pour comprendre comment fonctionne un trou noir, je vous fais tomber dedans. Et une fois que vous êtes dedans, je vous décris ce qui se passe autour de vous. Je ne vais pas vous dire : “Bon, on prend une métrique de Schwarzschild qui veutÉ” Non ! Si vous voulez faire de la science, tout est là, vous pouvez y aller. Je suis là pour traduire, pour participer au rêve. » Et parce que l’on vous a sérement asséné que la vitesse de la lumière était indépassable – le simple questionnement de cette constante prouvant que vous étiez un imbécile – l’explication offerte par le livre sur ce sujet est un de mes exemples préférés du style narratif de l’auteur. Quoi de mieux que de tenter vous-même d’atteindre la vitesse de la lumière et d’en observer les conséquences ? Une expérience dont vous reviendrez sérement en admettant que oui, bon, d’accord, ça para?t compliqué d’aller – ou plutôt de communiquer – plus rapidement.

?loge de la douceur

Au-delà de ces aptitudes narratives, le succès des contenus de Christophe Galfard se construit peut-être à un niveau plus basique : sa voix posée, les silences réfléchis composant ses réponses au public, une véritable modestie, un sens de la formule piquante sans foutage de gueule. Lors de ses conférences – dont le nombre de participants et participantes étonne au premier abord – cette narration sans violence dogmatique participe évidemment à rendre son discours attractif.

« Pour développer cette vulgarisation scientifique, j’essaie tout particulièrement de ne pas aliéner ceux qui penseraient différemment. En gros, de ne pas dire : « Tu crois que la Terre est plate ? T’es un gros con. »

Non ! Vous prenez n’importe quel enfant qui a trois, quatre, dix ans, vous ne lui montrez aucune image du reste de l’univers, pour lui la Terre est plate. On le voit ! Cela a pris à l’humanité plusieurs millions d’années depuis son existence pour penser autre chose, ce n’est pas si simple. ?a a l’air évident une fois que l’on a vu une image de l’espace – je ne parle pas des complotistes, c’est encore un autre sujet – mais disons que l’intuition initiale est que la Terre est plate. Il se trouve que cette intuition est fausse, mais ce n’est pas grave : une fois de plus, on prend par la main et on va voir ensemble. »

 
Plutôt que de considérer le public, ballotté entre une sorte de « jouissive puissance face à nos connaissances et notre insignifiance globale », avec la condescendance de l’expert, Christophe Galfard lui manifeste une confiance fondée dans les mêmes logiques anglo-saxonnes mentionnées précédemment.

« L’intérêt du public, c’est peut-être une quête de sens, une sorte de prise de conscience que beaucoup de conneries ont été dites, par exemple par des grands groupes, sous couvert de fausse validation scientifique. Les gens ont commencé à prendre leurs distances, à refaire confiance aux scientifiques eux-mêmes ; c’est extrêmement positif. Et d’une certaine manière, par rapport à la démocratie, je pense que le savoir scientifique est une forme de contre-pouvoir qui n’est absolument pas aussi puissant que les médias, mais qui devrait peut-être l’être. »

La démarche prône donc le rassemblement du plus grand nombre via la prise en compte de multiples sensibilités, notamment face à la religion. « Considérer un conflit inévitable entre science et religion, ça me para?t absurde. Il faut une sorte de douceur. Soit on est extrémiste de sciences ou de religion, soit on tente de se retrouver au milieu. C’est ce que j’essaie de faire. » Cette douceur, Christophe Galfard la raccroche à une conviction forte : l’humanité ne peut survivre que si la connaissance scientifique, « seule discipline humaine que je connaisse qui nous offre une possible survie à très long terme », est partagée avec le plus grand nombre. L’ensemble de ses Ïuvres démontre que la complexité atteinte par certaines disciplines ne les rend pas intransmissibles et que, pour être efficace, la communication scientifique a tout intérêt à abandonner entre-soi malsain et opacité savante. Une démarche qu’il résume en décrivant avec enthousiasme le public de ses conférences. « Je donne ou je vais parfois dans des conférences de philosophie ; la moyenne d’?ge est de soixante-quinze ans. Alors que dans ces conférences-là (Venez parcourir l’univers ndlr), on doit être autour de vingt-cinq. Cet intérêt que peuvent porter à la science toutes ces générations me donne extrêmement confiance. Il y a des enfants qui ont huit ou neuf ans et qui posent des questions qui scotchent tous les adultes dans la salle. Il y a des grands-parents, des parents, c’est extrêmement mixte : filles, garçons, de toutes origines. Et ça j’adore, pour moi c’est ça la science, c’est une sorte de langage universel. Les principales religions de la planète ont participé à l’élaboration du savoir scientifique, tous les langages et toutes les cultures font de la science en approchant les problèmes avec des regards différents. Je trouve ça génial. » Et de conclure avec un sourire appuyé : « Et il faut plus de filles dedans. » En conclusion, face à la mauvaise presse de certaines matières scientifiques et à la nécessité d’un public toujours mieux éduqué (difficile par exemple de répondre constructivement à l’Eurobaromètre « attitude to climate change » en considérant le sujet comme un coup fourré des Chinois), les tentatives de rendre la science – dont la complexité, selon Etienne Klein, « devient un problème pour les physiciens eux-mêmes » – intelligible aux profanes méritent toute notre attention. Christophe Galfard y parvient brillamment, cassant les certitudes avec délicatesse et rendant l’univers un peu moins opaque. Un exercice qui se confirmera peut-être dans son prochain ouvrage, évoqué pendant l’entretien. « Les conférences, c’est aussi parce que j’ai envie d’écrire dessus. Je ne sais pas si vous connaissez Steven Weinberg, un prix Nobel américain, probablement un des mecs les plus brillants qui soit. Il a eu cette phrase que je trouve très juste :

« Si vous avez envie de connaître un sujet, soyez volontaire pour donner un cours dessus ». Ainsi, on se retrouve en quelque sorte obligé d’apprendre. Donc un peu tout ce que j’ai fait cette année sera dans le livre. »

H?te.