Émeu, un nom dégueulasse pour un animal de merde

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Sept ans. Vaillant comme une sauterelle, je me pointe à l’entrée du parc ornithologique, bin oui c’est ma période oiseau. Je connais la routine : maman paye l’entrée, on achète le popcorn et on se balade. Les piafs sont libres ou en cage, ça roucoule, piaille et craquète. On est pas mal. Le toucan est magnifique, les poules d’eau d’un bleu électrique, perroquets et autres aras se la racontent en exhibant leurs croupions. Je poursuis ma route vers les canards. Tournant la tête pour éviter un morveux lançant des graines, mon attention est happée vers un autre enclos. C’est alors que je le repère.

Devant cette barrière, nul enfant, nul adulte. Mais au-delà de celle-ci ils sont deux. Le regard hagard, la démarche lente et chaloupée. Deux gigantesques choses gris?tres, effroyablement laides et super mal branlées. Deux longues pattes osseuses; comme couvertes d’écailles. Au sommet un corps, non, un bordel de plumes mal agencées. Un cou trapu et clairsemé débouche sur une tronche hors norme avec la banane d’Elvis. Plumes merdiques, gros yeux vides, la forme générale évoque un parasol sale en toit de chaume.

C’est mon Quasimodo, monstre hideux au grand cÏur et je vais prouver sa bienveillance

L’animal inspire la méfiance et la peur. Mais ils sont seuls, sans popcorn, sans profiter du regard émerveillé d’enfants. Vais-je me laisser impressionner ? Dois-je moi aussi passer mon chemin, feignant l’ignorance ? Doivent-ils souffrir au nom de leur seule laideur ? Hors de question. Je vais leur montrer à tous ces gamins. Je m’avance vers la barrière. Les deux engins me repèrent, le plus chauve s’avance doucement. Il fait deux fois ma taille mais je ne cille pas, c’est mon Quasimodo, monstre hideux au grand cÏur et je vais prouver sa bienveillance. J’arrive à hauteur de la pancarte, écrit au marqueur on peut lire : ÇEmeu.È Même son nom est dégueulasse, un vrai martyr. Je lui fais face, lève la tête et avec tout l’amour du monde, lui tends une généreuse poignée de grains.
 

 

C’est alors que nos regards se sont croisés. Et dans ce vide absolu, j’ai compris. Dans ce néant, j’ai perdu ma na?veté. J’apporte la lumière, je trouve les ténèbres. Devant moi se dresse l’abbé Frollo en personne, Belphegor, un dévoreur d’?me, en un mot : un gigantesque enculé. Impitoyable. Féroce. Cruel. Comment définir la plus grosse raclure de dessous de chiottes de l’Univers ? Sans la moindre hésitation, cette saloperie m’irradie de violence. Plus chaud que le soleil, plus rapide que la lumière, il balance sa tête comme un chevalier sa masse d’arme. Il frappe pour tuer. Pas de quartiers, pas de pourparler. C’est une nuée de flèches ardentes qui s’abat sur moi. La colère de Zeus en pleine gueule. La fusion atomique réinventée par une volaille. Je prends la branlée.

Les émeus sont des grosses baltringues

Empli de haine, j’opte pour une réponse graduée : je lui jette mes graines au visage en le traitant de salaud, hélas il encaisse comme un héros. Je recule, l’odieux bâtard propulse sa sale gueule à 8000km/h, me portant un coup d’estoc. Par un reflexe foudroyant je pare le météore mais ma main est touchée, je m’écroule. Le raptor en profite alors pour fondre sur le sachet que je viens de l?cher. Ce furieux connard atomise le sac, le secouant dans sa gueule comme un requin défonce un phoque. Le précieux nectar se répand dans les airs, puis retombe sur le sol. Le cul par terre, j’assiste alors à la plus belle démonstration d’intelligence du règne animal. Je vois cette grosse merde ignorer la bouffe, prendre délicatement le plastique vide de son bec, et s’en aller la tête haute. Fier.

Les émeus sont des grosses baltringues.