Et si Elon Musk était en réalité Rick Sanchez ?

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Vous sortez de votre cinquième point hebdo à écouter votre despote de patron vous vanter les mérites de l’agilité en entreprise. Le gouffre émotionnel se rapprochant dangereusement, vous tentez de vous rappeler que certains humains méritent l’oxygène qu’ils respirent en jetant votre dévolu sur le compte Twitter d’Elon Musk afin de restaurer votre foi dans le genre humain. Grand mal vous en a pris.

Replaçons le contexte : Elon Musk, génial entrepreneur comptant à son palmarès Paypal, SpaceX, Tesla, SolarCity et compagnie, cherche actuellement à financer son entreprise The Boring Company. Après avoir écoulé près de cinquante mille casquettes à l’effigie de son nouveau bébé lui est venue l’idée, évidente pour tout encéphale fonctionnel, de passer à la vente de  lance-flammes (ou, plus exactement, une “torche à propane” très onéreuse). Ce qui semblait n’être qu’une vaste fumisterie se révéla rapidement une réalité, un beau coup marketing qui sera sérement enseigné avec enthousiasme en prépa HEC d’ici quelques années. Qu’importe que cette arme soit classifiée en catégorie A, que les juristes américains s’arrachent déjà les cheveux pour tenter de les interdire et que la communication enveloppant le projet n’ait pas grand-chose à envier aux « mille partages, une famille Rohingya sauvée » – le sarcasme assumé en bonus. Car Elon Musk ne s’arrête pas à la simple annonce : il promeut son produit via des posts tiraillant son public entre le franc ricanement et la moue dubitative face à l’imminence d’un futur digne de vos plus sauvages parties de Postal_.

 

 

De la blague sardonique sur l’enclenchement d’une apocalypse zombie à la provocation gratuite (« Obviously, a flamethrower is a super terrible idea. Definitely don’t buy one. Unless you like fun »), en passant par d’alarmantes références pop-culture (« Say hello to my little friend »)… Regardons la réalité en face : le magnat américano-sud-africain est en réalité Rick Sanchez. Qui de plus génialement dilettante que le septuagénaire pour se faire un max de blé tout en nous prouvant par la vente éclair de vingt mille « outils de renforcement thermique » que l’espèce humaine est fondamentalement débile ? Là où Musk propose des lance-flammes pour financer les foreuses de The Boring Company, Rick n’a-t-il pas vendu des armes à un tueur à gages, simplement pour se payer une journée en salle de jeux ? Avec le recul – outre la bromance liant Elon Musk à Justin Roiland et Dan Harmon (créateurs de Rick and Morty), ou encore une obsession partagée pour l’invention inspirée et le voyage spatial – les signes de ce syncrétisme entre les deux loustics étaient évidents : j’ai donc donc répertorié les trois plus manifestes.

 

« Et toi, t’es plutôt pilule rouge ou pilule bleue ? »

Rick and Morty se pla?t à moquer les principales théories de la science actuelle en les acculant gaiement dans leurs retranchements les plus absurdes : grand-père et petit-fils se retrouvent, par exemple, contraints d’enterrer leurs doubles suite à un encha?nement d’erreurs se soldant par l’extinction de l’humanité, illustrant le concept du multivers dans tout ce qu’il a de plus trivial. Si peu sont épargnés, l’un des sujets favoris de la série demeure les simulations géantes adossées au multivers ou à la singularité technologique, hypothèses qualifiant Matrix de documentaire plutôt que de chef d’Ïuvre de la science-fiction. Parmi les nombreuses péripéties dédiées à ce thème Ð le nihilisme de Rick y trouve pour partie racine Ð retenons l’épisode M. Night Shaym-Aliens! dans lequel Jerry, faisant honneur à toute la médiocrité de l’homme lambda, vivra la plus belle journée de son existence au cÏur d’une simulation bas-de-gamme par manque d’énergie.

Or, si vous pensiez que cette rhétorique n’était bonne qu’à chiner de la demoiselle rencontrée lors d’une soirée « Complotistes et fiers », figurez-vous que d’éminents scientifiques et philosophes la défendent bec, ongles et preuves à l’appui. Outre Rick, Leonard Susskind, Nick Bostrom et consorts, l’autre gros cerveau pour qui une simulation informatique para?t l’explication la plus probable à notre réalité appartient à Elon Musk. Ce sujet a d’ailleurs occasionné une bien jolie conversation entre l’entrepreneur et le compte Twitter de Rick and Morty. Et c’est avec la phrase « simulation theory confirmed » que la série a célébré la rencontre entre Elon Musk, Justin Roiland, Dan Harmon et Mike McMahan :

 

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World War Z

Autre obsession partagée trop suspecte pour être anodine : les zombies, leurs dérivés plus ou moins monstrueux et la prétendue capacité des deux hommes à en créer. Rick, pour qui l’immensité de l’univers prive la vie humaine de tout sens directeur, passe le temps en accumulant les expériences dangereuses sans aucun égard pour le sort de ses cobayes. Cette logique se solde souvent par des catastrophes, la plus notable restant la transformation de l’humanité entière en une masse de créatures pataudes proches du zombie, appelées “Cronenberg”. Peu ému par sa déconvenue scientifique, Rick résoudra la situation en se téléportant dans un monde où l’humanité demeure (ou, plus exactement, dans un monde où son autre lui-même trouve un remède et guérit son espèce, avant de se tuer par inadvertance).

De son côté, Elon Musk a dé réfuter la création intentionnelle d’une armée de zombies pour doper les ventes de ses lance-flammes Ð manigances dont la logique est somme toute similaire à celle déployée par Rick tout au long de la série. Ce démenti sera ensuite sournoisement tempéré : le manque de place pour stocker les morts-vivants serait la seule raison valable pour laquelle l’entrepreneur n’est pas en train de préparer un remake IRL de The Walking Dead. Le bonhomme a d’ailleurs actualisé sa description Twitter en conséquence. Rick approuverait :

 

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« He’s not a villain, but he shouldn’t be your hero » Morty

Comme tout génie élevé au bon grain d’un monde qui confond pouvoir et violence testostéronée, Elon Musk est connu (et adulé) pour être une personnalité autoritaire, monomaniaque et généralement antipathique. De son côté, Rick est l’incarnation de la science irresponsable, alternant entre apathie nihiliste et folie destructrice, le tout saupoudré d’un sens aigu de la formule douteuse (« we don’t whitewhash the pirates, they are very rapey »). Sans énumérer les multiples traumatismes infligés à Morty, rappelons-nous le temps pris par le septuagénaire pour, en pleine crise schr?dingerienne, mathématiquement démontrer à ses petits-enfants qu’il les conchiait de manière parfaitement égale.

« Sauf que », pourriez-vous nous rétorquer, « le Elon a beau être tyrannique, il doit foutrement aimer ses congénères – au contraire de Rick, à qui il arrive d’oublier le qualificatif « humain » – pour vouloir leur permettre d’étendre leur périmètre de connerie jusqu’à Mars ». Certes. Sauf que les fondements philanthropiques du projet de colonisation martienne restent encore à démontrer. Le patron de SpaceX ne s’intéresse pas particulièrement à la manière dont les humains survivront une fois sur la planète rouge : on est là pour construire des fusées nous Madame, pas pour s’encombrer de lourdeurs organisationnelles politiques, éthiques et sociales. Plus gênant, Elon Musk évite l’épineuse interrogation du « qui » pourra se rendre sur Mars, renvoyant la problématique à une variable pécuniaire faible ; encore une fois, sa préoccupation ne serait que « l’excellence opérationnelle ». Il para?t néanmoins na?f de considérer qu’un individu ayant drainé les plus brillants cerveaux de la NASA mette tant de moyens dans le voyage extra-terrestre pour en faire profiter l’ensemble de l’humanité ; d’où, peut-être, les lance-flammes. Après la Citadelle des Ricks, la Citadelle des Elon ?

A présent, vous savez. Il ne faudra pas venir chouiner quand Elon Musk décidera de muter en cornichon-rat, abandonnant ses ouailles aux Ténèbres d’une existence où importer notre mode de vie corrosif sur une autre planète ne sera plus une option. Ou quand nous découvrirons que le véritable but du voyage martien n’était que la recherche de la fameuse sauce Szechuan. Pas de panique : le fait que Elon et Rick soient la même personne rend également probable la transformation de la Terre en fête géante, où nous hurlerons tous « Just shake dat aaaazzz » en attendant la fin.