Vous vous souvenez quand Elie Semoun n’était pas juif ?

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Vous vous souvenez quand Elie Semoun n’était pas juif ? Quand Dieudonné était seulement son grand ami rigolo qui se lançait en politique à la Coluche à Dreux pour faire barrage au Front National ? Bien entendu que Semoun était feuj, c’est juste qu’on s’en battait les couilles. A la limite, on le savait, mais même pas sér. Surtout quand on grandissait en province, des juifs, on en connaissait éventuellement deux, mais pas plus. De même qu’il y avait « la famille asiatique » etc. Je vous parle de ça, je me rends bien compte que c’était il y a longtemps à présent, que je suis un peu vieux, que je débloque. Mais ceux qui se souviennent des années 1990 et 2000 se rappellent peut-être aussi qu’à l’époque on ne pensait pas tellement à ces trucs-là. Notre méchanceté profonde, viscérale, constitutive était en sommeil, sous le choc encore, j’imagine, de la guerre, puis de la reconstruction, de l’amitié des peuples obligatoire, sans conditions.

Bien entendu, on se souvient tous plus ou moins de Brahim Bouarram, le jeune Marocain noyé, balancé dans la Seine par un militant du Front national sortant lui-même de sa commémoration de Jeanne d’Arc, un certain 1er mai 1995, entre les deux tours de l’élection présidentielle dont Jacques Chirac est sorti couronné : notre roi fainéant préféré. Mais justement, cet événement, on s’en souvient, il est marquant et même fédérateur au beau milieu des années 1990 et Chirac enfonce le point, lui qui n’a pourtant pas toujours rechigné à taper dans les immigrés à l’occasion, par pur électoralisme (on va dire ça). Le chichi, pour lui le FN, ça devient la ligne rouge : à droite de chichi, c’est plus la République, c’est l’extrême-droite, dacodac ? Et une Corona, bien fra?che, okay ? De toute façon, en 1995, le FN c’est 15% des votes exprimés, peanuts par rapport à aujourd’hui, et pourtant, ça choquait tellement à l’époque que Bertrand Cantat, l’idole des jeunes le met dans sa petite chanson. Donc pour la plupart d’entre nous, le racisme est une pensée interdite avant l’arrivée de Sarkozy, qui selon les analystes a décomplexé l’expression de la parole raciste. Mais en 1995, 2000, 2005 : racisme ? Tabou, parce que touche pas à mon pote.

Mais de la petite fenêtre du provincial, la question qui f?che : mec, quel pote ?

En 1995, je connais deux juifs, une famille de maghrébins ou deux, max, et pis il y a aussi la famille d’asiatiques, que le papa il est orthodontisteÉ Ah pis la famille de schleu qui habitent à côté du pont, ceux-là, on se fout bien de leurs jeules avec leurs accents de nazis d’ailleurs (ils sont peut-être juifs, on a pas demandé). Mais de toute façon, on s’en tape, ce qui compte, c’est d’écouter Nirvana, Metallica ou NoFX ou Blur, ou Offspring ou Mariah Carey, ou chaipaquoi. Et de préférer le badminton ou l’escalade ou le footballÉ

Coupé pas coupé ? Chinetoque, noireau, espingouin, bicot, gros beauf de Français ? Tellement rien à battre que le mec s’appelle Lopez ou Benchallal s’il peut te faire la passe au bon moment, s’il peut jouer de la batterie dans ton groupe, s’il roule mieux un deux-feuilles que toi. Et puisÉ quoi ? Je ne saurais pas trop dire. Je me souviens bien nettement qu’à la fac, ça recrutait sévèrement du gauchiste autour des histoires de Palestine. Personnellement, j’en avais toujours rien à cirer et je trouvais leurs engagements bien moins importants que ma nana, mon groupe de rock et mes trois potes. C’est là que j’ai raté un truc ?

Aujourd’hui, je les vois les gens dans leurs débats, éternellement inchangés : « oui mais les enfants palestinieeennnnsÉ » J’imagine qu’il faut aller en Cisjordanie pour changer d’avis ? Ou alors on va en Cisjordanie parce qu’on sait déjà ce qu’on va y trouver et que ça nous fait nous sentir bien d’être des belles ?mes ? Je n’ai pas la réponse, mais j’ai cru comprendre que dans la fabrique à jihadistes, ça faisait partie des arguments massues.

Ce que je peux constater en tout cas, c’est qu’au fil du temps, j’ai préféré des civilisations à d’autres. Des modèles plutôt que d’autres. La segmentation a changé, dans mon esprit du moins. Je ne vis plus à la campagne, alors j’ai sérement changé aussi de perspective. Maintenant, je vois un juif, je vois un arabe et je vois un noir. Et mon cerveau enregistre : pas pareil. Mais au-delà de la couleur de la peau, comme pour savoir si quelqu’un est clochard ou pas, je regarde les godasses, les fringues, les yeux, le profil Facebook, la présence ou l’absence de smartphone, comment cet objet est consomméÉ Le mec lit le coran ou joue à candy-mes-couilles ? Chaussures de gardien de chantier ou sandales de l’abandon ? Claquettes nike option chaussettes ou mocassin à glandu ? J’ai cédé à l’ostracisme social, je présume.

Dois-je m’excuser de constater que les attentats de 2012, 2015 et 2016 ont changé notre réalité ?

Dois-je m’excuser pour un passé colonial dont je n’ai pas profité ? Dois-je m’excuser de ne pas croire à la théorie totalement abrutie d’un racisme institutionnel en France ? Dois-je m’excuser de l’antisémitisme des musulmans et de l’islamophobie des juifs ? Peut-êtreÉ

Tout porte à le croire si on s’en réfère à la glose insoumise, qui parfois frappe pourtant si juste en matière sociale. Mais je ne le crois pas. Non attendez, mieux : je n’en ai pas envie. Je crois n’avoir aucune raison de m’excuser d’un racisme qu’on m’a pratiquement imposé et que je lutte pour contenir parce que je ne crois même pas à l’idée de race, concept auquel il est si facile d’opposer l’ethnie ou le modèle de civilisation, suivant qu’on parle de biologie, de culture ou d’économie. Est-ce que Nicolas Sarkozy a réveillé le raciste qui sommeillait dans tous les Français blancs qui s’imaginaient Gaulois depuis au moins le général de Gaulle ? Est-ce raciste envers les peuples des DOM-TOM de voir les choses ainsi ? N’ont-ils pas le droit d’être racistes eux aussi ? Est-ce de l’appropriation culturelle s’ils se montrent également racistes ? Hm. Est-ce que cette indolence toute relative des relations interculturelles qu’on pouvait ressentir en France entre 1981 et 2008 n’était qu’une parenthèse dans l’Histoire ? Non je vais vous le dire moi : tout ça, c’est Internet et les réseaux sociaux. Ahah non je déconne.

Bref, vous souvenez-vous de l’époque où Elie Semoun n’était pas juif ?

Moi je m’en souviens, un peu. J’aimais mieux, mais je doute fort qu’on puisse y revenir. Je veux bien essayer. Mais il va falloir que tout le monde y mette du sien pour redevenir Français sans autre appartenance prédéterminée, je crois bien. Sinon la question sera bientôt : vivre ensemble ou mourir ensemble ? Et ce jour-là, mon cadet, on sera bien ken.