Les bouchers de 14-18 : Douglas Haig, des inconvénients du flegme britannique

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On continue notre petite série sur les magnifiques commandants qui ont envoyé sans sourciller des centaines de milliers d’hommes à la mort pour quelques pauvres mètres carrés avec aujourd’hui le Field Marshall Douglas Haig, chef des forces expéditionnaires britanniques en France. On l’oublie trop souvent, mais les Anglais ont laissé un peu plus d’un million de morts sur les champs de bataille et des noms comme la Somme ou Passchendaele résonnent toujours d’un glas sinistre à l’oreille des Britanniques qui savent encore qu’une guerre mondiale a eu lieu avant la seconde (bande son à écouter en boucle pendant la lecture : Brassens, pour rappel.

Douglas Haig est né en 1861 à Edimbourg. Fils d’un grossiste de whisky, il ne vient donc pas d’une famille de militaires, mais intègre tout de même une prestigieuse école d’officiers de cavalerie. Il sert notamment en Inde, au Soudan, et en Afrique du Sud sous les ordres de John French (l’ironie du nom n’est perdue pour personne) durant la Guerre des Boers (1898-1902). En 1909, il est chef d’Etat-major de l’armée des Indes.

L’engagement Britannique pendant la première guerre mondiale

Oui, il va falloir faire un peu de contexte. En 1914, contrairement à celle des autres grandes puissances engagées dans le conflit, l’armée professionnelle britannique est ridiculement petite : à peine cent vingt mille combattants sont mobilisés dans la première BEF (British Expeditionary Force). Il va falloir recruter des volontaires, ce que l’armée fait à tour de bras, mais les nouveaux soldats doivent être formés et cela prend du temps. Néanmoins, début 1915, la Grande-Bretagne aligne plus de deux cent vingt-cinq mille combattants en état de combattre et ce nombre augmente considérablement durant toute l’année, jusqu’à atteindre les deux millions fin 1915. Ce qui tombe bien parce qu’on va avoir besoin de soldats.

Au début de la guerre, Douglas Haig est de nouveau sous les ordres de John French, mais après les échecs flagrants de fin 1914-1915 dans les Flandres et son manque total de coopération avec les Français, ce dernier est finalement relevé en décembre 1915 et Haig devient chef en chef de la BEF. Il énonce alors clairement comment il conçoit cette guerre :

“Notre objectif n’est pas un succès local, la prise de quelques tranchées ou même une partie des positions ennemies sur un front plus ou moins étendu, mais d’employer la totalité des forces à notre disposition et de mener une bataille décisive”.

Une tactique qui avait certes fait ses preuves lors des campagnes napoléoniennes, un siècle auparavant, mais qui, on le sait, n’était pas forcément adaptée à la nouvelle forme de guerre. Haig croit encore à la percée ; donner tout ce qu’il a sur un point du front, créer un trou dans les lignes ennemies et y lancer la cavalerie (oui, des types sur des chevaux) pour exploiter la percée, mettre l’ennemi en déroute et envelopper ses lignes de défense, le jetant finalement à genoux. Il va matérialiser cette brillante tactique lors d’une des plus grandes boucheries de l’Histoire.

La bataille de la Somme

Cette grande offensive britannico-française censée mettre fin à la guerre aura lieu à l’été 1916. Les préparations vont bon train et en effet, les moyens déployés sont gargantuesques. Les Anglais alignent mille deux cents pièces d’artillerie sur un front de 25 kilomètres, soit environ un canon tous les 20 mètres. Trois cent vingt mille hommes sont mobilisés. Le 1er juillet, après une préparation d’artillerie si intense qu’on l’entend jusqu’à Londres, à 7 heures 30 du matin, le coup de sifflet retentit et c’est l’assaut. Las, les Allemands sont bien enterrés et le barrage d’artillerie n’a fait qu’édenter leurs défenses. En plus, les soldats ont pour ordre de charger sans courir pour ne pas se disperser… Les Boches rigolent un bon coup puis taillent dans le gras à coup de mitrailleuse, prenant soin de bien viser les officiers. Trente mille hommes tombent, tués ou blessés, dans les dix premières minutes de l’offensive. Le temps de se rendre compte que c’est un désastre et de sonner la retraite, cinquante-sept mille hommes sont hors de combat.

Ce jour reste gravé dans les mémoires comme le pire de toute l’histoire du Royaume-Uni, qui, rappelons-le, s’ils ont gagné Waterloo, ont perdu Bouvines. Horrifiés, les Anglais veulent arrêter l’offensive, mais les Français (Joffre, en fait) refusent, parce qu’eux ont atteint leurs objectifs sans trop de mal – malgré des pertes presque aussi effroyables. Des pluies diluviennes interrompent la bataille à la mi-juillet, elle ne reprendra qu’en septembre et sera définitivement arrêtée en novembre.

Le bilan ? Près de cinq cent mille morts ou disparus, plus d’un million de victimes en tout, dont quatre cent vingt mille Britanniques (l’équivalent de la population totale de l’agglomération toulousaine). Les alliés ont avancé d’une douzaine de kilomètres par endroits mais n’ont jamais réussi à percer. Fait notable, cette bataille sera la première filmée et sera largement diffusée en Grande-Bretagne, horrifiant tout le pays et conduisant à une baisse drastique des volontaires, ce qui poussera la Grande-Bretagne à adopter la conscription obligatoire.

 

 

Haig devient le Boucher de la Somme, mais, on ne sait trop comment, reste à la tête des forces britanniques (en fait, si, on sait). Et il se dit que la Somme n’était finalement peut-être pas l’endroit idéal. Peut-être que dans les Flandres, ça marcherait mieux. Il prévoit donc une autre grande offensive pour l’été 1917.

La bataille de Passchendaele

La grande idée est encore une fois de percer le front, mais avec des objectifs opérationnels un peu plus définis que ceux de la Somme, à savoir les bases d’U-Boot allemandes sur la côte belge, à environ cinquante kilomètres d’Ypres. L’offensive débute le 31 juillet 1917, malgré les pluies torrentielles des derniers jours qui ont transformé tout le champ de bataille en un immense bourbier. Si les premiers jours voient quelques succès, le progrès est bien plus lent que prévu – notamment à cause des pluies qui reprennent – et le front s’enlise rapidement. Plusieurs autres offensives sont menées tout au long des mois suivants sans résultats probants, et la bataille est finalement stoppée le 10 novembre.

 

 

 

 

Là encore, pas grand chose à montrer si ce n’est une liste sans fin de noms, celle des soldats et officiers dont la vie s’est arrêtée là, dans la boue des Flandres, parfois noyés dans des trous d’obus. Un jeune officier canadien, John McCrae, avait écrit en 1915 un poème qui devient un symbole de l’absurdité de cette bataille, In Flander’s Fields (traduit en Français par Au champ d’honneur), que je me permets de vous restituer ici dans le texte :

In Flanders fields the poppies grow

Between the crosses row on row,

That mark our place; and in the sky

The larks, still bravely singing, fly Scarce heard amid the guns below.

We are the dead. Short days ago

We lived, felt dawn, saw sunset glow,

Loved and were loved and now we lie

In Flanders fields.

Take up our quarrel with the foe:

To you from failing hands we throw

The torch; be yours to hold it high.

If ye break faith with us who die

We shall not sleep, though poppies grow

In Flanders fields.

La bataille est d’ailleurs souvent citée comme une des premières affirmations de l’identité canadienne, mais je m’égare. Que fait Haig devant ce nouvel échec ? Il recommence le 20 novembre 1917 à la bataille de Cambrai, comptant sur une nouvelle arme que les britanniques ont développée massivement durant l’année, le char d’assaut. Ce sont pas moins de 476 Mark IV qui sont déployés, pour un résultat de quarante-cinq mille morts partout, balle au centre, même si les Britanniques ont brièvement percé les lignes allemandes. Après ça, quand même, il se calme, d’autant que Royaume-Uni, France et Etats-Unis s’entendent enfin sur un commandement commun sous les ordres de Foch.

L’héritage de Haig

Mais il faut être fair. Si les offensives de Haig n’ont été que d’immenses gaspillages de vie, le bonhomme se rattrape sur la défense, notamment lors des attaques allemandes du printemps 1918, où sa hargne et son refus de reculer ont participé à sauver le jour. Il joue un rôle considérable dans la victoire finale lors des batailles de l’été et de l’automne 1918. En Angleterre, l’homme a une image dichotomique, à la fois boucher inhumain et héros de guerre respecté de tous. Après sa retraite en 1921, il se consacre aux anciens combattants, ce qui participe à redorer son blason.

La série Blackadder, connue sous nos latitudes sous le nom de La Vipère Noire, a pour théâtre de sa quatrième (et dernière) saison la première guerre mondiale. En plus d’y voir les inénarrables facéties de Rowan Atkinson (Mr. Bean), vous y découvrirez aussi Hugh Laurie (Dr. House pour ceux qui ne suivent pas au fond) et son compère d’alors, Stephen Fry, pour qui j’ai une intarissable estime – si vous ne le connaissez pas, allez voir tout ce qu’il a fait, notamment la série Absolute Power, c’est génial. Haig y est régulièrement pris à partie, autant pour son dédain de la vie humaine que pour ses plans d’attaque se résumant à charger en ligne.