Les rats de cinémathèque, le gang des amoureux inconditionnels du septième art

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Je suis devenu un rat de Cinémathèque. Je le sais, plus la peine de m’en cacher. C’est la vérité, je l’ai acceptée. Ça s’est passé un jour de printemps, il y a quelques années, quand pour mon anniversaire je me suis fait offrir un pass annuel à la Cinémathèque de Paris. Un grand pas de plus vers la vraie vieillesse. Celle qui te fait sentir mieux tout seul au milieu de gens aussi seuls que toi qu’entouré de pleins de gens seuls qui font semblant de ne pas l’être. Être seul et s’en foutre. Être seul et être très bien comme ça, ne souhaiter rien d’autre qu’être seul face à l’écran. Voilà la vie que j’ai choisie. Je suis devenu un rat de cinémathèque, mais un tout petit raton à peine sorti du ventre de sa mère et qui sait à peine marcher, un petit raton faible et sans défense largué dans un monde de gros rats borgnes, puants et pelés par des années d’aventures et d’errances. Je suis un rookie quand eux sont ce vieux privé tellement cool imbibé d’alcool, mal rasé, clope au bec qui se fait engrainer par une petite pépée dans une histoire louche. Je suis encore très loin de ces vieux bonshommes gris en costume tant de fois lavé et rincé qu’il à la couleur du vieux, la couleur du rien, la couleur de l’usé. Je suis encore très loin d’eux qui ont tout leur temps pour s’enchaîner quatre films dans la même journée. Eux qui forment une petite caste, qui se connaissent sans se connaître, qui se reconnaissent plutôt, et qui ne parlent que de films, de cinéma, de bobine, de pellicule, de vedettes dépassées, de starlettes mortes ou d’acteurs oubliés. J’aime ce monde, j’aspire vraiment à en faire partie un jour, mais sans les costumes, parce que même dans un endroit pareil il faut rester street crédible et vestimentairement gangster parce qu’on peut mater Mort à Venise avec un hoodie Pyrexia.

 

Hier encore j’y suis allé, en plein après-midi – les meilleures séances – pour voir un bon vieux Billy Wilder.

 

Un Wilder mineur, que je n’avais jamais vu, mais un Wilder mineur reste meilleur que le film majeur de 95 % des réalisateurs de ce monde. Donc j’y suis allé, tout seul, tranquille, avec pour seule compagnie Banlieue Triste d’ Hangman’s Chair dans les oreilles. Je rentre dans la salle par le haut et là je découvre un horizon plongeant de crânes chauves auréolés d’une fine bande de blanc ou pas et de cheveux bouclés artificiellement blanc/bleu. Oui, dans cet endroit la majorité des dames sont toujours bien mises et bien coiffées. A croire qu’elles se respectent plus que les messieurs, qui semblent vraiment se battre la race de leur apparence, mais qu’à cela ne tienne, on est tous égaux face à l’écran et le confort passe avant tout, tant pis pour les odeurs résiduelles. Je contemple donc cet horizon plongeant de crânes luisants et je trouve ça magnifique. Tellement magnifique que je m’arrête quelques instants pour contempler et me sentir bien, pas chez moi mais bien, à mon aise. Avec le temps je commence à avoir mon petit périmètre habituel : pas trop haut, un peu plus bas que la moitié de la salle, suffisamment sur le côté pour ne pas déranger trop de monde en cas de sortie et suffisamment au centre pour bénéficier d’un excellent champ de vision. J’ai ma routine. Encore quelques mois, quelques années et je pourrais appeler les employés par leur prénom s’ils ne changeaient pas si souvent. Il me tarde de rentrer, de claquer la bise à Jean-François en lui demandant :

 

« Ça va chef ? »

 

La Cinémathèque c’est un petit endroit un peu hors du monde et hors du temps, où passent essentiellement des films, souvent de qualité mais pas toujours. C’est aussi un endroit dans lequel se meut une faune assez hétéroclite réunie par le seul amour du cinéma. Mais d’un cinéma différent de celui des multiplexes, d’un cinéma du support physique, d’un cinéma de l’histoire, d’un cinéma de la légende. Un cinéma où l’on vient voir Gloria Swanson en robe du soir, Audrey Hepburn dans son petit short de bateau, Jean-Paul Belmondo tactacbadaboumer ou John Wayne balancer des tartes dans la gueule de peaux-rouges agressifs. J’ai envie de dire que c’est un lieu où le cinéma est encore respecté. Plus que ça même, c’est un endroit où la salle de cinéma est respectée. On n’y mange pas bruyamment, on n’y boit pas, on n’y échange pas de textos, on n’y prend pas de selfies on n’y parle pas, on n’y tweete pas. On s’assoit, on attend que la lumière s’éteigne en lisant tranquillement, en discutant à voix basse avec son voisin, en bavardant entre habitués qui, pour quelques minutes, sont les meilleurs amis du monde avant d’être absolument seuls lorsque le film commence. Parce que devant un film, il n’y a plus d’amis. Il n’y a plus rien si ce n’est la contemplation.

 

 

J’ai vécu là-bas une expérience de cinéma quasiment mystique lorsque j’y ai vu le Jeanne d’Arc de Dreyer en version absolument muette, sans accompagnement musical ni bande son ni bruitages. Un film muet, guidé par la seule puissance des images. Croyez-moi, voir un film pareil dans une salle plongée dans le silence le plus absolu est quelque chose de terrassant. Peut-être pas autant qu’une séance de Fast and Furious 5 un samedi soir dans la grande salle de l’UGC Ciné Cité Rosny II, mais pas loin. Cette espèce d’éveil mystique je l’ai vécu comme une expérience personnelle, presque intime, dans une salle pourtant pleine – bon à moitié pleine – de gens comme moi qui ont probablement vécu la même chose. Sauf ce gars qui ronflait salement avant de se faire tout aussi salement tancer par son plus proche voisin.

 

Parce que ouais, là-bas on ne déconne pas avec les convenances.

 

Dès que le noir se fait et que le générique commence c’est silence radio obligatoire, sans quoi ça tourne à l’invective, au lancer d’insultes voire à l’agression physique pour un téléphone éteint après le rugissement du lion de la MGM. Franchement, j’ai assisté là-bas à plus d’embrouilles que dans n’importe quel concert de beatdown porté sur le crowdkill massif. Mais c’est comme ça, une petite claque dans la nuque, un petit mot qui pique le visage ça fait la bite et ça apprend à respecter les règles, parce qu’on ne joue pas au con avec le cinéma, putain.

Je suis devenu un vrai petit raton le jour où un des vieux habitués m’a reconnu et fait un petit signe amical de la tête en guise d’adoubement. À ce moment précis je me suis imaginé paradant au milieu du hall d’entrée pendant que tous les vieux rats scandaient :

 

« One of us ! One of us ! »

 

J’étais le petit jeune, la nouvelle recrue, le nouveau venu, le bleu-bite. Qui sait, bientôt c’est peut-être moi qui ferai taire quelqu’un d’un « chut » exagérément fort et excessivement outré. La Cinémathèque, j’aime autant y voir des films entourés de ces gens qui pour beaucoup sont des espèces de punks dans leur genre, que juste m’y rendre en sachant que je vais y voir un film ou deux. J’aime faire le chemin à pied depuis chez moi, marcher, traverser la Seine puis le parc de Bercy vide en hiver ou blindé l’été de gens en plein pique-nique. Ce petit périple me met en joie car je sais que je me dirige vers un moment heureux. J’aime aussi rentrer chez moi après la séance du soir, marcher seul, la nuit, dans Paris, avec la BO de Mandy dans les oreilles. Je me crois dans un néo-noir réaliste quelque part entre Johnnie To, Jules Dassin, Jean-Pierre Melville et James Gray. L’attente et le voyage valent autant si ce n’est plus que la destination. C’est encore le cas ici. Je suis foutu, condamné à m’y rendre encore longtemps, probablement jusqu’à la fin de mes jours. Ça me va, c’est un destin que je valide. Mais je rassure tout ceux qui tiennent un peu à moi, je resterai digne, propre, soucieux de mon hygiène et ne trimballerai aucune victuaille planquée au fond d’un sac Franprix. Respectueux du cinéma mais aussi de moi-même.

 

 

J’en entends déjà dire ou hurler que c’est un loisir de riche parisien, de connard de snob ou d’élitiste de merde. Je m’inscris totalement en faux de ces virulentes et gratuites affirmations et je schlasserai le premier qui me traitera de petit bourgeois. Ce luxe de grand richard parisien coûte douze balles par mois. Soit deux demis en plein Paris. Soit un peu plus de la moitié d’une carte UGC. Soit le prix d’un abo Netflix. Tout ça pour une programmation vraie, crédible et pleine de sûreté. Alors qui est-ce que je dois suriner ? Même avec ma bourse de galérien de banlieue c’est un luxe que je peux me permettre. Cent cinquante films à douze euros par mois, ça donne un total de huit centimes le film. De quoi se faire un bon casse-dalle pour pas cher. Et du fait maison ! Vous pouvez encore chercher longtemps, rapport qualité/prix imbattable sur Paris. Alors il me tarde de vieillir, d’arriver à un âge où je n’aurai plus rien à foutre de rien et où je pourrai partager mon temps entre ma douce, un peu, et ma cinémathèque, beaucoup.

Un de mes plus grands tourments existentiels est de savoir que je vais claquer en ayant vu seulement une infime partie de la production cinématographique mondiale. Tous ces films que je ne verrai jamais m’angoissent terriblement, alors je compense en rattrapant mon retard le plus vite possible. Jamais deux fois le même film, toujours privilégier les films inédits ou jamais vus dans une salle. C’est la règle. Si j’ai le choix entre un film que j’aime mais que j’ai déjà vu et une œuvre inconnue, mon choix se portera sur la seconde. Parce que pas le temps de niaiser, parce qu’on est jamais à l’abri d’une découverte et parce que l’esprit de chineur me donne l’impression d’être un pirate du cinéma parti à l’abordage de terres inexplorées. Quoi ça te fait pas rêver un film tchèque des années soixante ? Après, on va pas se mentir, les règles sont faites aussi pour être transgressées, si il y a The Big Lebowski ou Bloodsport, je dis pas que…

Je me rends compte que j’ai acquis les réflexes essentiels de survie du cinéphile de salle chevronné. Dès que j’ai un trou dans mon emploi du temps, je me jette sur le programme de la Cinémathèque et je checke ce qui y est au programme. L’excitation des quelques secondes qui précédent la découverte est un des petits plaisirs du quotidien. Parfois une bonne surprise et alors là c’est la fête du slip parce que je sais que le rituel va commencer : choisir la musique, enfiler le casque, appuyer sur play, prendre un livre pour lire avant que le noir ne se fasse et partir pour une petite marche que je connais par cœur. Parfois une mauvaise surprise alors je soupire fort et je referme le livret un peu triste. Bon ben qu’à cela ne tienne, j’ai une pile de DVD et de Blu-ray en retard à faire baisser alors allons-y pour un petit Jean-Pierre Marielle en solo dans mon canapé, mais ça n’aura pas tout à fait la même saveur. Je ne serai qu’un petit raton tout seul sans mes vieux rats seuls eux aussi. Mais heureux.