Cinq points essentiels pour faire produire sa comédie française quand on n’a aucun talent

La comédie française est la reine du box-office et la vache à lait de tout bon producteur franchouillard qui se respecte. Pourtant, si on s’attarde sur les résultats spectaculaires des Ch’tis, des Tuche ou de Raid dingue, on oublie qu’une pelletée de comédies malodorantes se vautre lamentablement en salle chaque année (Gaston Lagaffe comme dernier exemple en date). Si vous rêvez d’en réaliser une, de devenir millionnaire, d’être invité chez Drucker et d’obtenir le même budget que le dernier film de Guillermo Del Toro (La Ch’tite famille a coété aussi cher que La forme de l’eau), voici quelques conseils pour réussir votre voyage vers la médiocratie du rire.
 

1 – Trouver une comédie-concept
 

Dans les mauvaises comédies françaises, genre phare de notre cinéma et source d’argent facile pour les feignasses, tout doit être simplifié pour que le producteur et les financiers (en général, des argentiers de la TV à la culture cinéma proche du néant) ne se perdent pas dans les méandres d’un projet trop flou ou trop ambitieux. Visez bas ! Commencez par construire votre comédie autour d’un concept limpide. Camping raconte l’histoire de Français moyens qui passent leurs vacances au camping. Croisière raconte l’histoire de Français moyens qui partent en croisière. Barbecue, raconte l’histoire de CSP+ qui règlent leurs problèmes pendant un barbecue. Raid dingue raconte l’histoire de policiers du RAID et de leurs péripéties. Prenez un environnement que tout le monde connaît et dans lequel vous pourrez faire évoluer vos personnages mal écrits : supermarché, bowling, PMU ou RATP sont autant de titres alléchants à forts potentiels. ?a marche aussi avec des expressions à la mode comme MILF (bientôt à l’écran) ou avec des noms de familles : les Durand, les Dupont, les PetitjeanÉ Peu importe du moment que ça soit facilement prononçable. Evitez les Ayyouch, Assaraf, Li Jing ou Soukhouna.
 

2 – Ecrire le rôle principal pour un acteur dans le vent
 

Maintenant que vous avez un concept qui n’a pas encore été exploité en France (vous pouvez piller ce qui se fait ailleurs, tout le monde s’en fout), vous devez trouver le moyen de capter le plus important : les sous. Le débutant a souvent tendance à sous-budgéter son film afin de rendre plus facile son financement. Grave erreur ! Au contraire, gonflez votre budget au maximum afin que la société de production qui vous a signé puisse se gaver le plus possible sur vos moyens de tournage. Un producteur qui s’enrichit est un producteur motivé. Voyez grand et voyez cher. Pour ça, il vous faudra attirer au moins une star. Gagnez du temps et écrivez votre scénario en pensant à un acteur précis. Votre producteur pourra aller voir l’agent dudit comédien directement au lieu de passer des mois à chercher le bon acteur pour le rôle que vous avez inventé. Si le comédien pressenti n’est pas disponible ou pas intéressé, modifiez votre scénario pour une autre star. Ainsi, dans l’ordre vous écrirez votre script pour les personnes suivantes : Dany Boon, Franck Dubosc, Kad Merad, Kev Adams et Arnaud Ducret. Si vous souhaitez apporter une touche intello, préférez Pierre Niney, Guillaume Gallienne, François Damiens et Stéphane de Groodt. Cette deuxième option est financièrement plus risquée, mais vaut le coup si vous avez l’hérésie de vouloir gagner du respect en plus de l’argent. Oui, c’est ridicule, mais il y a des gens comme çaÉ

3 – Mettre une voix-off
 

Ce troisième conseil n’est pas à suivre obligatoirement, mais il va grandement faciliter votre processus anti-créatif. Dans les premières minutes de votre film, lors de l’exposition du personnage et avant de présenter les enjeux, pensez à coller une voix-off sur votre scénario. Exemple :
 

“Moi, c’est Jean-Luc. Jusqu’à hier, tout allait bien dans ma vie, mais je vous expliquerai plus tard. Lui, le mec en train de reluquer le cul de sa secrétaire, c’est Jean-Claude, mon meilleur pote. Enfin, c’est ce que je croyais, et bla bla”.

Vous sentez le rythme que ça apporte ? La convivialité ? La proximité avec le spectateur ? C’est royal ! En plus, ça vous permettra de faire des économies toujours dans la perspective de faire marger votre producteur au maximum, n’oubliez surtout pas ! La voix-off permet à un réalisateur sans talent qui veut plier son affaire au plus vite de filmer deux plans au lieu de dix et d’expliquer au spectateur ce que l’on n’a pas tourné. Dans cette étrange contrée en forme d’hexagone, l’argument de la grammaire cinématographique est accueilli avec un souffle blasé et des roulements d’yeux. La voix off est également très pratique quand on est incapable d’aligner deux plans en salle de montage, les dialogues off servant d’arme ultime pour faire passer n’importe quoi.
 

4 – Donner les seconds rôles toujours aux mêmes
 

Qui dit comédie, dit seconds rôles. Oubliez la grande tradition des gueules atypiques ciselant des dialogues comme des orfèvres de la langue française. Dans notre époque du bouche à oreille rythmée par des #trodlabale et des #komenckonméjadore, fignoler ses seconds rôles n’est pas utile. ?a ne veut pas dire qu’il ne faut pas en mettre dans votre film. Au contraire ! Bourrez votre script de petits sketchs indépendants avec des tronches connues, principalement du petit écran et du one man show (on rappelle que les financiers de la télévision ne connaissent pas le cinéma). Ces saynètes qui ne feront que peu avancer l’histoire vous serviront à placer le maximum de personnalités afin, comme toujours, de glaner plus de budget et de bouffer à tous les r?teliers des goéts du spectateur potentiel. Un peu d’ex-Deschiens par-ci, un peu de Golden Moustache par-là, sans oublier le quota obligatoire de comédiens belges qui donnera l’illusion à votre public d’être moins con. Deux autres bénéfices non négligeables à cette tradition : faire bosser les potes et copier les séries courtes diffusées entre la météo et le prime time qu’affectionnent tant vos futurs spectateurs, plus habitués à leur télévision qu’au rythme d’un long-métrage, ces derniers ne foutant les pieds dans une salle obscure qu’une à deux fois par an. Avec de la chance, vous tomberez sur de bons comédiens qui sublimeront vos dialogues minables en inventant pour vous un personnage totalement neuf, le tout sans prendre le moindre pourcentage sur vos droits d’auteur. C’est tout bénéf !
 

5 – Ne surtout pas avoir de vision
 

Godard a dit :
 

“Le travelling est une histoire de morale”.

Comme il avait raison. Rien de plus déprimant pour une équipe de mauvaise comédie française que d’installer un travelling pendant deux heures alors qu’un simple plan fixe pourrait faire la blague. Que de temps, d’effort et d’argent gaspillés à essayer de faire du cinéma. Aucun intérêt. Il vous sera interdit pendant le tournage de donner la moindre indication technique contraignante afin d’écourter le calvaire de chacun et de permettre à tous de rentrer plus vite à la maison. D’ailleurs, un réalisateur prétendant réaliser sera mal vu dans le milieu parce qu’il est synonyme de chieur pour ses producteurs. Ne faites aucune vague et laissez le premier assistant réal ou le directeur photo faire le travail à votre place. Mieux encore, engagez un réalisateur technique qui ne sera pas mentionné dans le générique et faites croire que c’est votre film sous prétexte que vous en avez écrit le scénario. Pour la lumière, même règle : les nuances ombragées et la signature visuelle de l’éclairage sont à proscrire. Il est fortement conseillé d’arroser tout le décor à coup de projos uniformes afin que le visage de votre comédien principal soit aussi net que le pigeon posé sur le rebord d’une fenêtre cinquante mètres plus loin en train de chier. La technique, c’est pour les cons ! Rappelez-vous bien de ça !
 

 

Suite à ces conseils, voici un exemple de projet que je pourrais soumettre.

 

Cougar

Un film réalisé par Jérôme Rienafoutre et produit par Pascal Petitmalin avec Rayanne Bensetti, Franck Dubosc, Michèle Laroque, Alexandra Lamy, Christian Clavier et François Berléand.

Pitch : Jean-Luc et Jean-Claude sont les meilleurs amis du monde malgré leur différence d’?ge. Ce qui les rassemble ? Un besoin immodéré d’aligner les conquêtes féminines. Puisque l’union fait la force”, ils font la fête ensemble afin de pouvoir doubler leurs chances. Le redoutable stratagème est bien rôdé et leur amitié sans faille jusqu’au jour où Jean-Luc découvre que la nouvelle petite amie de Jean-Claude n’est autreÉ que sa mère !