Lettre ouverte au Président de la République : Emmanuel, tu me l’as bien mise à l’envers

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Je voulais y croire, Manu. J’étais sans doute un peu na?f de penser qu’un pur produit de la formation des élites à la française comme toi pouvait proposer quelque chose de neuf. Mais je voulais y croire. Tes supporters sont mêmes venus frapper à ma porte pour quémander mon vote. Pas étonnant, j’ai le profil de l’électeur type : jeune, célibataire, études supérieures, indépendant, gagnant plutôt bien sa vieÉ J’étais la victime parfaite. Alors j’ai commencé à m’intéresser d’un peu plus près. Si je devais définir ma position politique, je dirais libéral-démocrate, un courant qui n’existe pas vraiment en France, pour de basses raisons historiques. Mais tu paraissais n’en être pas si loin, au moins, tu semblais comprendre le sens du mot libéral, qui n’est pas l’exploitation de l’homme par l’homme mais la libération de la potentialité de chacun. Libération – Liberté, c’est le ma?tre mot pour moi, ça l’a toujours été. Je pensais que tu serais celui qui oserait enfin s’attaquer au dépoussiérage des institutions, de l’administration, de cette France où le poids de l’Etat, au lieu d’être une assise supplémentaire, est un boulet. Que tu voulais ouvrir les potentialités. Comme toi, je n’étais ni de droite, ni de gauche, mais quand même un peu de droite. Juste moins que toi, mais malheureusement, je ne m’en suis rendu compte que trop tard.

Parce que tu m’as trahi, Manu.

Tu m’as trahi. Je ne voulais pas écouter les oiseaux de mauvais augure. Dans mon aveuglement, je n’ai pas prêté attention aux signes avant-coureurs. Je n’ai pas assez rapidement compris que tu voulais de cette Vème République profondément autocratique, parce qu’il faut bien quelqu’un pour « remplacer le roi ».  Et depuis que j’ai participé à te faire élire, tout est de pire en pire. Un président jupitérien, putain, fallait aller le trouver. Plus qu’en de Gaulle, je crois que tu te vois en Napoléon. Nonobstant la marque assurée d’un égo surdimensionné, c’est un pur déni de démocratie, gouverner au forceps parce que les Français sont trop cons pour savoir ce qui est bon pour eux. Une belle technocratie inspirée directement des conseils de surveillance du CAC 40, je suppose. Et en plus tu nous mets Bruno Le Maire à l’économie, putain. Déjà, le naufrage. Le calcul est peut-être politique, il n’en est pas moins abscons. Le mec est parfaitement détestable, plus personne n’en veut, et toi tu lui lances une bouée de sauvetage. Et quand on regarde le programme économique… autant avoir directement élu Fillon

On est loin de la libération des potentialités. Et les APL, putain, Manu, les APL. S’il te pla?t, dis-moi que t’as juste dit « Trouvez-moi cinq cent millions » et qu’un couillon de Bercy a proposé les APL, et que c’est sorti sans que tu valides ! Quelle connerie, merde, pour cinq cent misérables millions, sur un budget de presque trois cent quatre-vingt dix milliards ?

Et ce n’était que le début. La liberté ? Oublie, mon coco, il faut bien lutter contre le terrorisme, en passant des lois aussi liberticides que le Patriot Act, si ce n’est plus. L’égalité ? Que l’on parle de l’égalité sociale ou de l’égalité libérale, elle est vouée aux gémonies sous ton règne, Manu. Détruire le tissu social, niveler par le bas, remettre « ceux qui ne sont rien » (la violence de cette phrase me donne encore le tournis) à leur place, c’est-à-dire à ras de terre, ce n’est pas ça, l’égalité, Manu. La fraternité ? Ben oui, avec ce triste sire de Collomb à l’Intérieur, il y avait peu de progrès à attendre, alors brélons les tentes des réfugiés, prétendons qu’il n’y a plus de SDF en région parisienne, envoyons des véhicules blindés et poussons à la violence pour dégager quelques hippies, honnêtement, parfois j’en viens à regretter Hortefeux.

Même dans tes rangs ça craque.

Manu, tu nous as sorti un beau renouvellement politique avec LREM, c’était limite enthousiasmant, voir tous ces gens représentant ma catégorie socioprofessionnelle (les professions libérales, joli rapprochement sémantique), des nouvelles têtes (quoique pas autant que tu as bien voulu nous le faire croire), des mecs qui n’ont pas 20 ans de politique derrière euxÉ Je suppose qu’ils étaient enthousiastes aussi. Alors quand ils ont vu que ça se délitait, quelques uns ont ouvert leur gueule mais la plupart se sont sans doute résignés, et de toute façon c’est pas comme si tu en avais quelque chose à faire de leur avis, si, en gouvernant par ordonnance ? L’avis des députés, l’avis des Français, tu n’en as que faire. Tu conchies la démocratie, en réalité, Manu. De toute façon, on est plus ou moins résignés – comme eux – à te voir t’agiter pendant quelques années avant de dégager, comme tant l’ont fait avant toi. La politique, on s’en bat les couilles, frère.

Tu as réussi à me dégoéter, Manu.

Je te voyais en libérateur, et aujourd’hui je te vois en despote. Tu es mon Fidel Castro de droite. Un Sarkozy en moins insupportable. Alors je me retrouve à faire des choses contre nature : j’opine parfois du chef en regardant Usul, je soutiens la grève des cheminots, pour un peu, j’en serais presque à soutenir les étudiants, ces anarcho-gauchistes tout juste bons à fumer des pétards en jouant du djembé. Moi, avec ma sensibilité économique résolument libérale, je me retrouve à souhaiter la grève généraleÉ

Il ne reste plus qu’à attendre de pouvoir enfin en finir avec ce régime autocratique qu’est la Vème République et à revenir vers quelque chose d’un peu plus probant. D’ici-là, tu finiras médiocre comme les autres, Manu. Et je m’en veux d’avoir placé de l’espoir en toi, mais je t’en veux encore plus de ne pas être ce que tu aurais pu être. Notre histoire aurait pu être belle, mais tu m’as trahi, Manu, et ça fait mal. Tu m’as trahi, et je ne pourrai pas te pardonner.