Annihilation, l’autodestruction poétique

Publié le par

[Alerte : spoilers !]

Si vous êtes fans de Moderat, peut-être vous êtes-vous déjà interrogé sur le pourquoi de The Mark, l’ouverture de leur deuxième album. Après tout, I, premier méfait du groupe berlinois, déboulait sans préliminaires dans le vif avec l’addictif boléro électro A New Error, imposant sa patte sur l’entièreté de l’oeuvre. Pourquoi alors The Mark, un grondement brisé, minimaliste mais hypnotique d’à peine une minute, dont l’ambiance lourde se dissipait dès les premières notes de l’über single Bad Kindgom ? Il fallait juste se montrer patient : c’est au sein du film Annihilation que l’étrange pièce de Moderat trouve et imprime sa puissance narrative.

Brainy is not the new black

Annihilation, adaptation libre du roman du même nom, est un film de science-fiction de l’acabit du récent Arrival ou même de son grand frère Ex Machina – le succès en moins. Et la diffusion européenne sur Netflix à la place d’une sortie en salles confirme son statut d’oeuvre crowdkillée dès les screen-tests, soi-disant trop intelligente pour une audience qu’il ne faudrait pas épuiser avec un scénario dépassant les quatre lignes. Dommage, car le diable se love dans les multiples détails d’un film dont l’intense imaginaire hantera durablement votre réflexion.

Topo de base : Lena (Natalie Portman au top), professeure en biologie cellulaire, est rongée par le chagrin depuis que Kane, son soldat de mari, est porté disparu à la suite de sa dernière mission. Mais surprise, ledit époux (Oscar Isaac, échappé de l’enfer Star Wars pour l’occasion) réapparaît sans le moindre souvenir, et tombe rapidement dans le coma. Lena apprend que Kane était en mission au sein de « l’Area X », zone géographique enveloppée d’une sorte de bulle – le « Shimmer » – apparue il y a trois ans. À l’exception de Kane, personne n’en est jamais sorti, et le phénomène se propage. À défaut d’envoyer les Avengers, l’armée balance donc la deuxième équipe la plus dangereuse que l’humanité puisse proposer : un groupe de cinq femmes, militaires et scientifiques. Mais dès leurs premiers pas au-delà de la frontière du « Shimmer », tout part en vrille : l’espace et le temps fluctuent, les aberrations génétiques fleurissent et les apparitions cauchemardesques pullulent, mettant à rude épreuve la santé physique et mentale de la bande.

Les fleurs du mal

Alex Garland, connu en tant que scénariste ou réalisateur pour son interrogation de grands thèmes existentiels via la science-fiction – l’erreur (Sunshine), l’IA (Ex Machina) ou encore la maladie (28 Days Later) – s’attaque à présent à l’invasion extraterrestre ; c’est néanmoins ce que les premières scènes laissent supposer. Mais rapidement, l’identité de l’ennemi devient plus difficile à appréhender. Ici, pas de sales bêtes venues pour imposer leur domination en massacrant et se reproduisant à tout va. Ici, l’Autre n’a pas de forme fixe ; son fonctionnement et son apparence fractale finale (représentation 3D de l’ensemble de Mandelbrot) le rapprochent, à la suite d’Ex Machina, de ce que pourrait être et faire une intelligence artificielle. Et quand il en prend une, plutôt que de proposer la rhétorique rassurante du « lui contre nous », il complexifie tout en réfléchissant. Il ne se propage pas avec barbarie, il recrée avec élégance. De fait, pour reprendre Baudelaire dont le plus célèbre des recueils faisait germer la beauté de la charogne, Annihilation déploie un univers résolument onirique, orchestré par un prisme qui diffracte tout autour de lui. La nature luxuriante s’illumine de teintes arc-en-ciel à l’ombre du savonneux « Shimmer », les cadavres explosent en sculptures florales bariolées, l’horreur côtoie le merveilleux dans un jeu de miroir continu : le « Shimmer » réécrit, voire même poétise.

Il y a quelque chose de douloureusement beau à suivre les errances de ces cinq femmes, perdues aussi bien au sein de leurs affres intérieures qu’au coeur d’un univers dont l’hostilité gronde en même temps que ses mutations féériques se déploient. La mort elle-même se révèle tantôt dans toute sa violence physique ou émotionnelle, tantôt dans une certaine quiétude. Cette tension entre horreur et beauté, perdition et sérénité, annihilation et création s’illustre dans le combat-danse de Lena face à son double (chorégraphié par Bobbi Jene Smith), ou encore dans la mort de Josie, talentueuse physicienne du groupe qui, après avoir compris le fonctionnement du « Shimmer », observe avec sérénité les pousses vertes germer des cicatrices laissées par des années d’automutilation.

 

Cancer, dépression et autolyse : l’inquiétante étrangeté

Annihilation se distingue aussi grâce à ses multiples couches de lectures. Prolongeant sa réflexion, il laisse également la liberté au spectateur d’aller le plus loin possible dans sa propre compréhension. Demandez à vos potes ce qu’ils ont pigé de l’oeuvre ; il est à parier que vous n’obtiendrez pas deux réponses similaires. En effet, passé l’air circonspect laissé par le dénouement du film, arrivent les piquantes interrogations ; car si le « Shimmer » réfléchit tout (la lumière, le temps, les cellules, etc…), peut-il aussi reproduire la personnalité de ses occupantes ? Le film sonde ainsi l’aspect philosophique de l’épigénétique, en questionnant l’impact de l’environnement (géographique ou social) sur une séquence génétique ou encore la possibilité d’un « moi » inscrit génétiquement. Pas étonnant alors que beaucoup aient vu dans l’oeuvre une rigoureuse représentation du cancer, ou, de manière plus intéressante, de la dépression (certaines petites malignes ont remarqué à cet effet que le phare, centre névralgique du « Shimmer », était construit de manière à « représenter les synapses d’un cerveau »). Les sauts temporels, l’impression de ne plus exactement être soi-même et d’évoluer dans un environnement connu sans véritablement l’être… Le décor même du film illustre les symptômes de cette maladie. À cet effet, « l’ours-hurleur » peut être considéré comme sa plus forte incarnation en personnifiant la continuité du trauma avec l’écho du râle d’agonie de Cass, limitant la jeune femme à sa douleur et la condamnant à la revivre éternellement via ses derniers instants.

Annihilation n’a pas à proprement parler l’annihilation pour sujet, mais plutôt l’autodestruction ; et tout le film pourrait se problématiser autour de cette question rhétorique de la doctoresse Ventress :

« L’autodestruction n’est-elle pas codée dans chaque cellule ? ».

Nous l’avons précédemment mentionné : les cinq héroïnes de l’histoire ont toutes un bagage émotionnel lourd. Lena est une femme rongée par le remords – elle ne dit pas de son mari « I love him » mais « I owe him ». Ses mécanismes d’autodestruction se révèlent à diverses occasions charnières, jusqu’à imprégner le film : sabotage de son parfait mariage, entrée dans le « Shimmer »… Le dernier exemple prend même un tour figuratif, puisqu’elle se retrouve littéralement étouffée par son double. Ce deuxième elle-même qui n’est pourtant pas explicitement hostile et ne la met en danger qu’en mimant ses mouvements et en l’empêchant de quitter la grotte – ou la caverne, pour continuer dans les références -. Certains plus doués que nous en psychologie analytique y verront une expression IRL du « shadow self », cette part d’ombre que l’on ignore et à laquelle la dépression, comme le « Shimmer », ouvre un terrain de jeu mortifère illimité. Ce sont d’ailleurs les pulsions d’autodestruction de Lena, personnifiées par son double – puisque le « Shimmer » métastase aussi les traits de personnalité -, qui finissent par avoir raison de l’alien.

Néanmoins, le film ne s’arrête pas à l’étude des mécanismes physiologique et psychologique de l’autodestruction : il est porté par une réflexion sur la violence créatrice et hasardeuse de l’évolution, puisque le « Shimmer » détruit et reconstruit dans un continuum infini – il le marque même sur les corps via l’Ouroboros tatoué, transmis du soldat mort à Anya puis à Lena.

 

 

Pour conclure comme il se doit, revenons à The Mark de Moderat  évoqué en préambule. Au moment où les premières dissonances de l’oeuvre se font entendre, l’héroïne, entourée des restes de l’explosion d’un corps, se retrouve face à « l’alien ». La musique épouse gracieusement l’apparition de la structure fractale et incorpore le balancier mentionné précédemment : un grondement discontinu et doux, hypnotique et inquiétant, onirique et cauchemardesque. Un peu comme la bien nommée The Mark imprima son empreinte sur le futur musical du groupe allemand, elle préfigure également la transformation de Lena – le final du film n’est pas la seule scène à supposer que Lena n’est pas la Lena originelle : amusez-vous à dégoter le reste des indices sur un écran quinze pouces. Comme l’héroïne le sous-entend lors de son interrogatoire, « l’alien » cherchait à créer quelque chose d’autre, de nouveau. C’est peut-être aussi l’ambition d’un film proposant un traitement original d’un sujet pourtant éculé, et dont la saveur s’imprime durablement sur le souvenir.