Non, le 18e arrondissement de Paris n’est pas cool

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Je n’ai pas eu le temps d’écrire ces derniers temps. J’ai un nouveau job et un nouvel appartement. Mon entourage se réjouit que “les choses avancent pour moi” ou encore que j’aie “trouvé ma voie”, que ma situation évolue en somme. Pourtant, je passe mes journées à bûcher et mes soirées à récurer. Mon précédent locataire était visiblement peu soucieux de son habitacle – le genre à manger avec la même cuillère que celle sur laquelle il fait cuire son héroïne. J’en ai vu des appartements crades, souvent de mon fait d’ailleurs, mais celui-ci est un sacré medley. Phase transitoire assez pénible donc. Les pires périodes sont celles où le week-end, censé être un échappatoire aux obligations, se transforme en rallonge de tâches non abattues. Il s’agit de se restreindre du coup. On ne peut plus se la donner comme un étudiant. Sortir veut dire boire et boire signifie se réveiller le lendemain incapable de faire le N+1 directif avec son corps pour des activités cruciales, du genre s’hydrater ou traîner sa carcasse sous la douche. Et puis il y a le rédacteur en chef de Fier Panda. Il me relance pour la quatrième fois. Il me dit qu’il reçoit ses ordres de “tout en haut” et qu’il est temps que j’écrive un peu. Visiblement, mon article merdique sur Loft Story ne lui a pas suffi.

J’ai donc abordé le week-end en renonçant à boire en société, j’ai enfilé mon manteau en maugréant et j’ai pris la route du Lidl de la porte de Clignancourt. Faut dire que j’étais toujours dans la phase où je découvrais le quartier. Passé Jules Joffrin, j’ai remonté la rue du Poteau qui compte un Franprix, un Naturalia, deux cavistes, un boucher et d’autres boutiques pour les blancs semi-précaires qui viennent grappiller des mètres carrés dans le 18e. Les prix sont plutôt élevés, mais on est loin des 80 centimes la pomme dans un Franprix du 2e.

J’ai grommelé comme un vieux sur tout le chemin. Je repensais au fait que mon sanibroyeur était en bout de route, que j’allais devoir le changer. Le machin faisant un boucan d’enfer, ça sentait la fin. L’idée de me retrouver avec ma merde sur les orteils m’enchantait moyen.

 

J’ai compté le nombre de mecs avec des barbes sur la route, je suis arrivé à sept, huit avec la mienne.

Le magasin allait fermer et, comme dans tout Lidl à trente minutes de la fermeture, les rayons ressemblaient à l’idée que l’on se fait d’un supermarché à la suite de pillages.
J’ai topé deux bouteilles de vin en m’appliquant à faire semblant de scruter les étiquettes d’un regard de connaisseur. J’ai fini par acheter le médaillé d’argent du concours des vins ELLE à table 2018.

En sortant du magasin, je suis passé devant un mec qui trônait assis au milieu d’emballages de viande, tout affairé à les éventrer pour transvaser des blancs de poulet dans un sac en plastique. Il a redressé la tête, on a échangé un regard, je pense que j’avais l’air plus gêné que lui. Il avait une balafre dégueulasse sur le museau. Une saloperie en croix à la Kenshin, un truc causé par un objet contondant, genre flèche d’arbalète, que seuls des maquilleurs de cinéma peuvent normalement reproduire. J’me suis demandé ce qu’il foutait avec ses dizaines d’escalopes dans son sac plastique, l’autre, avec ses pattes sales là. C’était dégueulasse quand même, à coup sûr ça allait se retrouver dans un grec des alentours. J’ai hésité à le suivre pour savoir où ne pas manger un dimanche soir de frigo vide. Et puis je me suis fait la réflexion qu’un gars avec un trou du cul sur la joue, c’était pas une si bonne idée que ça de le filer. La journée prenait finalement un tournant intéressant, le quartier était vivant… C’est ce que doivent se dire tous les blancs semi-précaires du 18e.

Sur le retour, je me suis fait héler du trottoir d’en face par un grand type entouré de ses acolytes qui, menton haut, s’est mis à éructer un grand :

 

“Hey Parker Lewis, on te nique ta mère ”.

 

Ca s’esclaffait de l’autre côté de la route. Ca m’a fait sourire, il faut dire que leur joie était communicative, on peut dire que ça m’a redonné la pêche. J’ai tout de même pas trop demandé mon reste, on n’est jamais trop prudent, des fois qu’il décide de mettre ses menaces à exécution, mécontent que je n’accélère pas le pas comme un couard.

Comme d’habitude, j’avais oublié le gel douche. J’ai soufflé fort pour souligner que j’étais mécontent. C’est pas une vie d’être obligé de se laver le corps avec son shampoing, faute d’avoir racheté son petit Ushuaia Gelée de Douche Bahia Do Brasil Baie d’Açaï. Au début on fout un peu d’eau dans le pot vide, on le secoue, il doit bien en rester un peu au fond après tout. Le troisième jour c’est moins efficace. On finit par se renifler un peu en sortant, histoire d’inspecter l’efficacité de ce qu’on pense être de l’ingéniosité. On fait moins le mariole quand la copine doit utiliser le puic puic du lavabo faute de mieux. Bon, c’est pas si terrible ! Il faut relativiser ! C’est toujours mieux que le pote qui nous a raconté qu’une fois il s’est servi du liquide vaisselle.
Les trente secondes de frottage et les quatorze minutes à laisser couler l’eau n’ont toutefois pas été inutiles. J’avais trouvé mon sujet, un article qui soulignait la médiocrité de Game of Thrones comparée aux séries HBO de la fin des années quatre-vingt dix et début deux mille, The Wire entre autres.

Alors je le dis tout de suite, c’est pénible de (re)voir cette série. J’ai toujours téléchargé les séries en direct download ou, à défaut, la moue boudeuse, plissé les yeux devant la qualité désastreuse des lecteurs vidéos des sites de streaming. Ayant cédé et pris un abonnement Netflix il y a quelques semaines, j’ai commencé à regarder si cette plateforme qui pompe 25 % du jus mondial l’avait en catalogue. Évidemment non. Entre un remake d’une déjà mauvaise série des années 1990 comme Sabrina la sorcière ou bezef de productions pour attardés mentaux genre La Casa de papel, j’étais pas verni.

J’ai donc eu à frayer avec les sites du diable, ceux qui te font télécharger des pluggins douteux, les mêmes qui t’ouvrent des pop-up pour des sites de jeux vidéos ou des orcs enculent des elfes prépubères. J’ai soigneusement fermé toute cette lèpre publicitaire sur le PC du foyer, pour éviter de laisser ma copine dubitative au sujet de la personne avec qui elle partage sa couche.

Je me suis mis au lit en rouspétant, toujours comme un vieux, et j’ai fini par m’endormir pendant l’opening. Pensez à (re)regarder The Wire, évitez le 18e.

 

Credit photo : Maria Eklind