Jean-Pierre Marielle, grand con devant l’éternel

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Sébastien, critique cinéma au sein de Cinemag Fantastique, et Jean, rédacteur en chef de Fier Panda, sont les deux auteurs de notre rubrique cinéma intitulée C’est juste ton opinion mec. Le quatrième numéro est consacré à l’immense Jean-Pierre Marielle.

Salut, Seb. Le 24 avril 2019, l’un des grands ducs du cinéma français disparaissait. Jean-Pierre Marielle, ce tonton grivois mais jamais vulgaire, nous a quittés. Difficile de résumer en quelques lignes ses quarante années de carrière tant il a tout joué. Avant de s’y essayer, peux-tu me dire ce qu’il représentait et représente encore pour toi ?

Sa mort m’a beaucoup touché parce que c’est devenu, avec le temps, un de mes acteurs français préférés. Quelques mois plus tôt, j’avais lu ses mémoires Le Grand n’importe quoi, un livre qui lui ressemble tellement. En début d’année, j’avais revu pas mal de ses films à la maison. Je ne vais pas dire que c’est un gars que j’aime depuis toujours, ce serait faux, c’est plus un acteur que j’ai vraiment découvert et aimé quand je suis entré dans la trentaine. Avant ça, il était cette présence moustachue qui squattait le fond des comédies françaises des années 1970 ou 1980 que je voyais plus jeune. Des films comme Pétrole Pétrole, Coup de Torchon, La Valise ou Signes extérieurs de richesse. Marielle, pour moi, avant d’être un acteur, c’était une présence, une moustache, une calvitie et une voix tonitruante qui martyrisait grossièrement, de toute sa stature, les gentils benêts. Mes premiers souvenirs de Marielle sont ceux-là.

C’est bien plus tard, en devenant un vieux con quelque part, que j’ai pu comprendre son jeu, ses rôles et ce qu’il était vraiment. Cette facilité qu’il avait à jouer ce qu’il appelait affectueusement “les grands cons”. Sa mort m’a touché un peu comme lui m’avait touché : simplement, sans se donner de grands airs. J’étais triste, oui, mais malgré tout souriant parce que je sais qu’il a accueilli la mort de manière détachée avec, comme j’aime à le croire, un :

 

“Écoutez, mon vieux, vous m’emmerdez.”

 

Les années 1970 et 1980 sont, je trouve, l’âge d’or des comédies françaises. C’est dans ce registre que Jean-Pierre Marielle se fait connaître auprès du grand public. Charlie et ses deux nénettes, Comment réussir quand on est con et pleurnichard, Les Galettes de Pont-Aven, Calmos, Tenue de soirée… Autant de films dans lesquels il incarne ce personnage démesuré qui le suivra toute sa carrière : une tige grandiloquente, gueularde, franchouillarde et égocentrée. Un personnage…

De grand con, comme il le disait lui-même. Si on regarde bien, le point commun entre ces films que tu cites c’est que derrière il y a des metteurs en scène avec des univers forts. Seria, Audiard et Blier, c’est pas rien. Ce sont des réalisateurs qui ont un petit quelque chose de différent, un regard plus en biais, comme s’il faisait un pas de côté dans le réalité pour trouver un angle différent. Marielle avait cette attitude “à côté” aussi, cette manière de ne jamais faire d’effort. Quand on regarde jouer certains grands acteurs, on peut presque voir la souffrance en eux. Alain Delon, Jean Gabin, Louis de Funès ou Vincent Lindon – plus proche de nous – donn(ai)ent cette impression que jouer c’est aller au chagrin. Marielle, pas du tout.

Et ces metteurs en scène mieux que personne, surtout Seria et Blier, ont su le capter. Pour inventer un néologisme, ces films-là, ce sont des comédies d’auteur. Pas de vieilles panouilles à la Onteniente ou De Chauvron. Ce sont des comédies certes, mais des comédies méchantes pour Blier ou mélancoliques, dépressives pour Seria. Ce sont des personnages détestables auxquels Marielle apporte de la bonhomie, de la sympathie. Il possède cette touche populaire dans son sens premier : qui vient du peuple. Il a cet ancrage que n’avaient pas Jean Rochefort, Claude Rich ou Bruno Cremer, pour citer ses potes de la bande du Conservatoire. Jean Rochefort dans Les Galettes, ça ne colle pas. Marielle est pratiquement le seul acteur à pouvoir apporter de l’humanité à ces personnages-là et ça tient autant à ses origines qu’à son physique ou à sa formation théâtrale classique. Finalement, Jean-Pierre Marielle était un aristocrate populaire.

 

 

Un peu comme Carmet ou Noiret ?

Noiret oui, même s’il apparaît plus bonhomme, plus en rondeur dans son physique avec ses bonnes joues et ses paupières tombantes. Noiret est plus à l’avenant au premier abord, là où Marielle – dans sa meilleure période – a ce côté grand con, on y revient encore et toujours. Mais Noiret pouvait jouer de ce physique bonhomme pour surprendre les spectateurs. Dans Le Vieux Fusil ou Le Juge et l’Assassin par exemple, où il fait preuve d’une grande froideur. Lui et Marielle sont de la même école, de la même période. Ils dégagent cette même facilité, un peu dilettante, mais sont au final assez différents malgré tout. Noiret a eu plus de premiers rôles, on peut monter un film sur Philippe Noiret. Sur Marielle seul, ça a toujours été compliqué. Ou alors de petites productions, plus indépendantes. Malgré ça il avait besoin d’être entouré et se trouvait bien dans les seconds rôles où il pouvait s’exprimer sur un laps de temps plus court mais, à chaque fois, voler la vedette en toute décontraction, comme dans L’Entourloupe, Dupont Lajoie ou On aura tout vu.

Pourquoi est-ce différent du jeu de Carmet alors ? Car, comme Marielle, il excelle dans les seconds rôles, il amène de l’humanité à des personnages inhumains et a aussi ce côté rustre qu’a parfois Marielle.

Déjà, il est plus vieux, il a commencé au début des années 1940. Il est de l’époque De Funès plutôt, avec un jeu de comédie plus à l’ancienne. Il était trop âgé pour la Nouvelle Vague. Il est l’acteur paysan plus que l’acteur populaire, physique ou rude. Il a été façonné par La Soupe aux choux et n’est plus jamais sorti de ce rôle, même s’il est éblouissant dans Dupont Lajoie, qui pour moi reste le rôle de sa vie. Les liens Noiret/Marielle sont évidents malgré leurs différences. Avec Carmet c’est plus vague. Il partage toutefois cette spécificité d’être à part dans le cinéma français.

Nous venons de parler de Rich, Rochefort, Noiret, Carmet… Ce qui nous permet d’aborder le sujet de la place de Marielle au sein du cinéma français. C’est un acteur difficile à cerner car, comme tu le disais, il porte rarement un film à lui tout seul. Pourtant il jouit d’une grande notoriété. Il excelle aussi bien dans les premiers rôles et les seconds rôles, dans la comédie et la tragédie, au cinéma comme au théâtre.
C’est aussi un acteur qui, malgré ses performances, n’a que peu été reconnu par ses pairs. Par exemple, il a été nommé sept fois aux Césars sans jamais en remporter un seul.

Marielle fait partie des acteurs qui auraient mérité une statuette mais il ne l’aura jamais eue de son vivant. Pour Les Galettes notamment ou pour un de ses innombrables seconds rôles. Mais je pense que ça doit très bien lui convenir, il n’a jamais aimé les lumières, jamais eu la gueule de l’emploi – même jeune, il avait une tronche de vieux. Il a toujours pris son métier avec beaucoup de recul et de tranquillité. C’était un mec pas mal détaché des mondanités qui aimait se promener dans le quartier latin, lire des livres et aller dans des bars pour écouter du jazz avec son équipe sûre. Il se définissait comme un flemmard chanceux ou un misanthrope mondain. Faut le voir comme Le Dude avant l’heure, quelqu’un qui laisse les choses venir à lui, qui ne force jamais rien et c’est ce qui le rend si sympathique, même lorsqu’il joue des enflures de première.

 

 

Si je devais le situer sur le grand échiquier des acteurs français, je le placerais quelque part entre Jean Bouise et Jean-Paul Belmondo.

Belmondo était son grand ami depuis très longtemps et, d’après Marielle lui-même, il a toujours été fier du succès de Bebel sans aucune jalousie. Belmondo, c’est un cas à part, c’est le comédien le plus populaire de l’histoire du cinéma français, il n’y a même pas à discuter une seconde. Il n’a aucun équivalent et il n’en aura plus jamais. Dans sa filmographie on trouve cinquante-sept films avec au moins un million d’entrées, dont trente-cinq consécutivement entre 1964 et 1987. Une domination sans partage.

Jean Bouise, lui, est l’archétype du second rôle efficace, sobre, appliqué, concentré. Les deux se sont croisés sur Dupont Lajoie, chacun dans un rôle qui pourrait résumer sa carrière. Marielle une fois encore est parfait en présentateur télé à la fois mielleux, pédant et imbuvable. Jean Bouise est un acteur de jeu, quand Marielle est plus un acteur de présence et de déclamation. Donc ouais, il se trouve entre ces deux-là, un peu sur le côté, ni vedette, ni second rôle de l’ombre ; il est un presque premier rôle. Pas tout à fait un premier mais pas un second non plus. À part, encore un fois.

Et si tu devais ne retenir qu’une scène de Marielle, une qui symbolise selon toi ce qui le rend si inclassable, tu choisirais laquelle ? Pour ma part, quand je pense à Marielle, les premières images qui me viennent en tête sont celles de Calmos, notamment lorsqu’il réveille Jean Rochefort pour dîner avec lui en pleine nuit : “Minuit ! Au boulot !” Mais je vais en sélectionner une autre, extraite de L’Entourloupe, où il interprète un VRP gueulard, égoïste et misanthrope, forçant la vente d’une encyclopédie inutile à une paysanne sans le sous. Un personnage à la fois affreux et drôle. Toute la puissance comique et tragique de Marielle résumée en une scène.

Ah ben je me fais bien niquer parce que je voulais justement citer celle de L’Entourloupe, qui est un film magnifique, une tragicomédie grise un peu oubliée mais d’une immense tristesse, habitée par une profonde mélancolie. Pour éviter les classiques tirés des Galettes ou de Comme La Lune, je vais dire celle de On aura tout vu, qui n’est pas un grand film mais dans lequel il campe Bob Morlock, producteur de film pornos. 100 % Marielle. Puis je voudrais aussi parler d’Un moment d’égarement, un film plus grave dans lequel il montre une autre face de son talent. Une scène dans laquelle il ne dit pratiquement rien mais qui illustre parfaitement la composante physique, gestuelle de son jeu. Il arrive chemise ouverte sur un torse velu, bougon, une clope au bec. C’est toute la virilité de Marielle sans le côté grand-guignolesque de la comédie. On prend ici conscience de la masse physique du gaillard.

On va lui laisser le mot de la fin, avec une citation extraite de son livre que j’adore et trouve extraordinairement juste :

 

“Dans la vie tout peut se passer, y compris rien du tout.”