“L’E3 est en perte de vitesse, je ne pense pas qu’il tiendra dans le temps” interview d’un chroniqueur de jeux vidéo

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Salut, Eddy ! Tu es chroniqueur au sein du site xboxygen, un site spécialisé dans l’actualité de la Xbox. Tu rentres tout juste de Los Angeles où tu as pu couvrir pendant trois jours la vingt-cinquième édition de l’E3 – le plus gros salon au monde consacré exclusivement aux jeux vidéo. Le salon a débuté avec la conférence Microsoft qui, comme chaque année, n’était pas exempte de critiques. Très peu de gameplays présentés, peu d’informations nouvelles dévoilées sur Project Scarlett – leur prochaine console. Qu’as-tu retenu de cette conférence ?

Principalement deux choses. D’une part, ils essaient d’aller là où on les attend, c’est à dire en proposant du jeu à foison. La conférence était très riche en contenu, c’est difficilement discutable sur ce point. Microsoft a entendu les critiques et met en place depuis quelques temps maintenant une politique qui vise à montrer qu’il y a de quoi jouer sur Xbox, que ça soit avec des exclusivités (temporaires ou first party) ou des jeux multi-supports. Ils ont profité de l’événement pour continuer de mettre en avant des services comme le GamePass, qui permet de jouer pour pas cher à beaucoup de jeux. C’est une initiative plutôt cool pour les joueurs et c’est très bien reçu. Microsoft veut être la meilleure marque de jeu, car Xbox ce n’est pas qu’une console, c’est aussi le jeu sur PC, marché un peu laissé de côté depuis quelques temps mais sur lequel ils comptent revenir. Je ne vais pas faire mon VRP pour dire que les jeux tournent actuellement mieux sur Xbox One X que sur PS4 pro et quelque part je m’en fous complètement puisque je ne suis pas plus attaché à Xbox qu’à une autre marque, mais c’est ce discours que Phil Spencer (dirigeant de Xbox Game Studios et responsable produit de la branche Xbox) met en avant aujourd’hui et pour l’avenir. Microsoft veut que le Project Scarlett soit puissant pour éviter de réitérer le flop de la One à sa sortie. La X est une bonne bécane, il y a peu de chance qu’ils se plantent sur ce point mais bon, nous ne sommes jamais à l’abris d’une surprises avec eux.

La deuxième chose que j’ai retenue, c’est le fait que la firme soit toujours aussi peu compétente quand il s’agit de mettre des crochets à la mâchoire, quand bien même ils ont un boulevard pour le faire. Ils pouvaient marquer le coup en présentant une démo technique de Halo 6 prévue pour la prochaine console qui impressionne mais non, ils présentent une cinématique plutôt intimiste avec peu d’effets wahou, même si c’était propre. Pour mettre en avant un gap technique entre deux générations de console on a vu mieux, même si au moins ça ne sent pas le bullshit à plein nez. Ils auraient pu aussi miser plus sur le Project xCloud, leur service de streaming, pour contrebalancer les annonces de Google Stadia, mais apparement ce qui a été annoncé en face ne leur a pas donné envie de sortir les crocs. Tout est à définir sur ce nouveau marché alors j’imagine qu’ils restent prudents. On est loin de l’image du Microsoft agressif et confiant des années Bill Gates.

Au final on se retrouve avec une conférence bien menée mais qui donne l’impression d’avoir été moyenne alors que le contenu est là et que le rythme était bon, sans temps morts et blabla sur les chiffres ou autres moments musicaux gênants.

Est-ce au final Keanu Reeves qui fut la principale attraction du salon ? Car entre son apparition dans la cinématique de CyberPunk 2077 et la présentation de John Wick Hex, une adaptation intéressante du film, il semble être le grand gagnant de l’événement.

Je ne dirais pas que Keanu est une attraction mais en tout cas il était sur beaucoup de lèvres pour Cyberpunk. Le jeu John Wick était déjà annoncé avant l’E3 et n’a pas attiré les foules ni n’a fait couler beaucoup d’encre. Quoiqu’il en soit, l’ovation sur place pendant la conférence était spontanée, ce qui prouve le respect que les gens lui accordent et ce sans véritable lien avec le jeu de CD Projekt. Il aurait pu venir présenter une simulation de yoga que ça aurait été la même chose sur l’instant.

En revanche, pour dire ce qui était véritablement l’attraction du salon, c’est compliqué de choisir, car il n’y avait finalement pas grand-chose. C’était quelque peu déserté et les allées n’étaient pas bondées. Il y avait des files d’attente de files d’attente chez Nintendo mais ailleurs le public ne se bousculait pas vraiment. Les stands Fortnite et Bordelands 3 étaient massifs et animés, mais dire que cela a retenu mon attention serait mentir. On a même pu tourner une vidéo au bord du stand de ce dernier sans se faire bousculer, pour dire à quel point ça intéressait les foules…

Avec notamment Sony et Activision qui étaient exceptionnellement absents, l’E3 semblait moins fourni, moins intéressant que d’habitude. Est-ce un sentiment que tu partages ? Est-ce juste un E3 de transition ou tout simplement un signe que l’E3 est de moins en moins attractif ?

Nous sommes clairement devant un salon en perte de vitesse. Il fut un temps, les joueurs étaient excités devant les magazines qui parlaient des jeux avec un mois de décalage. On voulait savoir ce à quoi on allait jouer dans les mois et années à venir et c’était l’un des rares moments où il y avait une telle concentration de jeux dans les pages. Maintenant les éditeurs n’ont plus besoin des médias pour faire des annonces. Avec un bon coup de marketing et de stratégie web, ils peuvent communiquer tout seuls directement aux joueurs sans avoir à subir de concurrence. Je pense que le salon ne tiendra pas dans le temps étant donné le fric que ça coûte, alors qu’avec un teasing de quelques jours sur le web suivi d’une vidéo Youtube et un communiqué de presse, tout le monde parlera de leur jeu. C’est dommage pour les constructeurs et éditeurs mais peut-être aussi que les gens sont lassés d’être déçu d’année en année avec des attentes disproportionnées et que, finalement, le show est moins important que les jeux.

Pour les médias aussi, l’intérêt deviendra limité si chacun fait des événements dans son coin. Ça représente un certain coût de faire le déplacement et, si les annonces ne sont plus là, à quoi bon continuer d’aller se fatiguer sur place ? Je mets de côté le cas des influenceurs, c’est particulier et ces gens ne m’intéressent pas, alors je ne me pose pas de question sur la pertinence de leur présence sur place.

Avant l’E3 de nombreuses informations avaient fuité sur ce qui serait dévoilé, notamment concernant les jeux Ubisoft. Est-ce que ces leaks expliquent en partie le désintérêt croissant pour ce salon ?

Garder des informations secrètes sur de tels événements c’est compliqué, Ubisoft ne pourra pas dire le contraire. Est-ce que cela contribue vraiment à une impression de morosité ? Je ne pense pas. Il suffit que les jeux soient bons et intrigants pour que le contenu présenté sur place continue d’attirer l’attention. C’est sûr que si c’est le leak de la seule information disponible et montrable du jeu, ça casse l’effet de surprise.

En trois jours tu as vu et testé beaucoup de jeux. En préparant l’interview tu me disais que Twelve Minutes était l’un de ceux qui t’a le plus marqué. Peux-tu nous dire pourquoi ? As-tu d’autres découvertes à partager ?

Twelve Minutes m’a intrigué parce qu’il proposait une sacré ambiance dans son trailer. J’étais curieux de voir comment il allait se jouer et je dois dire que je n’ai pas été déçu. Sur le papier, le concept est simple : on vit et revit la même séquence en apprenant de ses erreurs pour ensuite débloquer de nouvelles actions en conséquence des choix passés. Finalement c’est très simple aussi à prendre en main et ça s’annonce comme une expérience narrative bien ficelée. Quand on voit la qualité générale d’écriture des gros jeux, il y a de quoi rester attentif à ce genre de production indépendante qui ose des choses.

Par contre je suis bien incapable de citer un autre jeu qui m’ait véritablement marqué. Entre ceux qui ne sont présentés qu’en vidéo et les autres pour lesquels on a une manette en main durant vingt minutes, c’est dur d’être impressionné. Ajoutés à cela la fatigue et l’enchaînement des rendez-vous, on ressort vite un peu blasé ou du moins lassé. C’est loin d’être évident à vivre sur place et je n’ai pas eu l’occasion de découvrir véritablement de nouvelles choses en furetant sur le salon. J’avais mon planning à l’avance, je savais en grande partie ce que j’allais voir et du coup je suis resté focus sur le travail à abattre.

 

 

Twelve Minutes et Lost Words sont deux des jeux qui semblent avoir eu le plus de succès critique. Deux jeux indépendants. Est-ce un signe que les studios indépendants deviennent les seuls à proposer des jeux novateurs ou intéressants ? Ou tout simplement que les gros studios sont aujourd’hui concentrés sur le développement de jeux tout public pour les prochaines générations de consoles ?

J’était à peu près persuadé de ça, cette capacité à proposer des choses innovantes, depuis la génération de consoles précédente et l’émergence des indépendants. Maintenant c’est nuancé. Je ne dirais pas que seule cette catégorie de développeurs innove.
Déjà parce que la définition d’indés est large. Les budgets ne sont pas tous minimes, les équipes non plus. Il est sûr que plus l’argent engagé est important, plus le risque l’est aussi. La multitude de jeux qui sortent n’aide pas à donner de la visibilité à tout le monde et il doit bien y avoir des jeux méritants qui restent dans l’ombre alors que d’autres qui copient des concepts pour suivre la mouvance se débrouillent mieux.
Ensuite parce que les gros studios se cassent un peu la tête pour essayer de proposer des jeux qui vont plus loin qu’avant. Un For Honor chez Ubisoft, c’est assez couillu quand on y pense. Par contre, l’idée que les gros innovent moins est à mettre en parallèle avec les modes et tendances. Les jeux à loot comme Anthem, Destiny ou The Division, on a l’impression d’en bouffer pas mal ces dernières années, pourtant la diversité est toujours présente quand on regarde les sorties. Il n’y a jamais eu autant de jeux pour tous les publics qu’actuellement je trouve, même si le budget marketing des grosses sorties laisse penser le contraire.

Tu as pu assister à une heure de gameplay de CyberPunk 2077, LE jeu le plus attendu de 2020. Est-il à la hauteur de tes espérances ?

Bien sur que oui ! Le jeu fantasmé commence à être confronté aux réalités du hardware et aux limites du budget face dans l’immense travail à accomplir pour ce genre de production, du coup l’effet wahou était moins présent cette année. Pour autant il reste très ambitieux, bourré d’idées bien implémentées, tout en étant sacrément beau. Il ne plaira pas à tout le monde à sa sortie car il n’est pas forcément fait pour plaire. La proposition est très alléchantes et ça reste de loin le jeu le plus enthousiasmant à venir, alors même qu’il est encore entouré de sacrées zones d’ombres.

 

 

Comment se passe concrètement ce salon en tant que journaliste ? Peux-tu discuter avec des développeurs ? Peux-tu réellement tester des jeux sans être surveillé par un mec des relations presse ? Dois-tu garder certains secrets ?

J’imagine que tout est possible en fonction de son influence et de son culot. Certains rendez-vous se passent directement avec les développeurs et tu as un RP qui veille au grain dans un coin et qui valide chaque question. Selon le temps disponible après tu peux continuer à parler un peu en off, mais généralement les gens enchaînent toute la journée. D’autres rendez-vous sont présentés par des communicants des éditeurs ou des studios. Dans ces cas-là, c’est un peu au feeling pour avoir des détails en plus.

Pour ce qui est des choses à garder pour soi, oui, il y en a. Parfois il y a des dates à respecter et même carrément des sujets complets. Pour prendre l’exemple de Twelve minutes, je n’ai pas le droit de parler des situations que j’ai vues dans la démo, afin de ne spoiler aucune résolution d’énigme. Ça devient un peu dur de défendre le jeu dans ces conditions mais, de toute façon, dès que l’on a des jeux en avance pour des tests le reste de l’année, on est sous clause de confidentialité donc on est habitué à respecter les règles. C’est toujours mieux de respecter la confiance placée en nous que de s’amuser à divulguer des choses pour quelques clics.

Même si tu étais sur le salon pour couvrir l’actualité Microsoft, as-tu pu assister à la conférence Nintendo ? Qu’en as-tu pensé ?

J’ai regardé ça en direct sur la télé du Airbnb comme n’importe quel quidam. J’aime bien le format et je trouve ça intéressant la manière dont ils ont réussi à le retourner à leur avantage. Ils gèrent leur planning et les révélations au compte-gouttes. Sur la toile les gens essaient de deviner quand sera diffusé le prochain Nintendo direct. C’est vraiment sympa et ça rajoute un côté communautaire à quelque chose qui est de base très déconnecté du public. Le ton n’y est pas pour rien non plus, c’est très détendu. Microsoft se lance aussi dans ce format avec moins de succès, tout le monde se foutant un peu de leurs annonces. Sony y arrivera peut-être un peu mieux. En plus du direct spécial de l’E3, les lives qui s’étalent tout au long du salon sont une bonne manière de montrer du concret et atteindre le public féru de stream. Ils sont vraiment forts en communication. Pour le contenu, les jeux proposés, ce n’est qu’une question de goût. Personnellement je suis satisfait, j’ai même hâte d’essayer certains d’entre eux.