Nous avons parlé de littérature alternative avec l’éditeur indépendant Premier Degré

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Salut Clément ! Tu es le fondateur de Premier Degré, une maison d’édition indépendante de littérature américaine alternative, spécifiquement tournée vers l’importation et la promotion de textes estampillés alt-lit, post-ironie ou plus généralement nouvelle sincérité… Pour commencer, peux-tu m’expliquer ce que sont des textes alt-lit, post-ironie ou nouvelle sincérité ?

C’est une étiquette un peu large pour désigner un groupement de textes en grande partie étasuniens qui empruntent aux esthétiques 2.0 – tumblr, Twitter, Liveblog, Thought Catalog, Facebook avant que ça devienne une succursale de Candy Crush – et cherchent à renouer avec une forme de naturel qui tend à disparaître dans les usages contemporains. On en arrive, sans doute à cause de l’essor d’Internet et des réseaux sociaux, à des modes de représentation de soi de plus en plus sophistiqués qui rendent la spontanéité limite impraticable : on n’a jamais été aussi conscient de l’aspect conventionnel des relations humaines, du fait que la vie sociale implique une forte part de mise en scène de soi et de la nécessité de se représenter au plus cool, au plus enviable et d’une certaine manière au plus aseptisé.
Le but de ces nouveaux sincères, justement, c’est de proposer une alternative à ces habitus de blasés, globalement lisses et revenus de tout, pour mettre le cap sur des discours plus authentiques qui se frottent d’aussi près que possible aux sentiments devenus ridicules ou clichés : les gros chagrins d’adolescents qui tachent, les épanchements sur MSN après minuit, le vague à l’âme du dimanche soir entre une boîte de Xanax et un épisode de Marie Kondo.
Même si c’est moins explicitement dans le programme alt-lit, j’ai aussi tendance à penser que c’est l’une des rares littératures qui colle de près à l’air du temps. Le cinéma, la musique, la BD, la mode, la télé, les arts vivants comptent tous deux ou trois têtes d’affiche mainstream qui mettent le doigt sur des trucs excitants, nouveaux, qui éclosent en même temps dans la culture de masse. J’ai le sentiment que personne ou presque, hormis tous ces nouveaux sincères, n’a su prendre ce créneau depuis longtemps dans le domaine du livre : il se passe plein de choses chouettes en librairie mais c’est soit difficile, soit populaire, jamais pop/iconique au même titre qu’une chanson de Charli XCX ou qu’un film d’Harmony Korine. On propose très peu de choses en France qui arrivent à faire la synthèse entre modernité, culture de masse et qualité.

[Troll] Si un auteur alt-lit rencontre du succès avec son livre, peut-il encore être considéré comme alt-lit ?

Oui ! Ça peut sembler contre-intuitif mais les tenants de l’alt-lit sont curieusement décomplexés sur la question de l’argent et du succès public : on leur a même reproché de verser dans le pute à clic, le népotisme et le sensationnel pour choquer la bourgeoise. Esthétiquement, ça reste une scène très à rebours de ce qui se fait dans le mainstream mais ça n’a rien à voir avec une posture morale ou un rejet du grand public.

Comment réussir à exister et se faire entendre dans un monde éditorial dominé par des géants français (Hachette, Madrigall – la holding du groupe Gallimard) et internationaux (Pearson, ThomsonReuters, RELX Group) ?

Les petits circuits. Travailler sans intermédiaire avec les libraires ou via de petits diffuseurs, faire de la vente directe, sortir des textes qui parlent à un lectorat plus réduit mais plus attentif. Les chances d’atterrir dans une FNAC sont presque nulles mais l’essentiel est de trouver sa cible et de miser sur le temps long. Dans l’édition traditionnelle, la durée de vie d’un livre de fiction lambda excède rarement trois mois. Dans une micro-structure, on peut se permettre de faire vivre les textes plus longtemps.
L’autre solution, évidemment, c’est de tronquer les frais de structure en faisant tout soi-même : je m’occupe de la prospection, des contrats, de la traduction, de l’édition, du maquettage et des relations presse. C’est du travail en plus mais beaucoup de dépenses en moins qui permettent de construire un catalogue plus cohérent et de créer une marque identifiable, le pari étant que les lecteurs rempilent parce qu’ils aiment ce qu’ils lisent.

Est-ce que tu t’intéresses également à des oeuvres écrites dans des formats non-traditionnels (comme par exemple Behrouz Boochani qui a écrit un livre depuis la prison en utilisant WhatsApp) ?

Globalement, oui. Ce n’est pas un critère mais les littératures de niche gravitent généralement vers des formats spécifiques ou limites : Personne de Sam Pink, l’un des titres de lancement de la maison, se compose exclusivement de paragraphes d’une phrase qui imitent une sorte de flux de conscience cafardeux ; le prochain titre – en cours de signature – alterne récit classique, photos et captures d’écran barrées de texte ajouté avec Paint. Je ne saute pas par défaut sur les typographies bizarres ou atypiques mais si c’est là et que le texte se tient dans l’ensemble, pourquoi se priver ?

Avant l’interview tu m’expliquais que les auteurs que tu publies sont les nouveaux punks de la littérature mondiale. Est-ce que dans ce cas tu adoptes un état d’esprit totalement DIY en développant un circuit de distribution indépendant ?

Je me diffuse en partie seul et en partie en m’appuyant sur un distributeur indépendant comme moi qui me permet de couvrir les libraires auxquels je ne pourrais pas accéder seul, ne serait-ce qu’au point de vue géographique ou logistique. Le calcul n’a jamais été d’aller vers les gros prestataires, d’abord parce que je n’aurais pas eu la puissance financière ni le catalogue qui vont bien, et en second lieu parce que les livres que je défends s’adressent plus aux libraires ultraspécialisés qu’aux grandes surfaces ou aux maisons de la presse. L’essentiel est de se retrouver au même endroit que ses clients potentiels.
Pour le reste, je passe pas mal de livres via la boutique e-commerce hébergée sur le site de la maison, qui me permet de faire de la vente directe partout dans le monde sans avoir à passer par des intermédiaire. Moins de frais pour moi et pas de factures, de dépôts, de prospection ni de retour à gérer les week-ends.

Tu utilises Ulule pour financer la traduction et l’édition des livres. Dépendre de l’argent d’autres personnes et attendre leurs financements avant de se lancer, n’est-ce pas l’inverse de l’esprit DIY/punk ?

J’avais déjà acheté les droits des premiers textes avant de lancer le crowdfunding. Dans l’absolu, il s’agit plus d’un moyen de précommande et d’un outil de revente d’éditions collector avec une option love money que d’un filet de sécurité : si la collecte s’était plantée, je serais quand même resté les bras ballants avec deux textes achetés, traduits et maquettés sans assurance de pouvoir a) les imprimer et b) les écouler. C’était pratique pour moi de passer par Ulule parce que ça me permettait de couvrir un peu mes bases, d’estimer le volume de mes premiers tirages et de communiquer autour du lancement.
Après, je ne me prends pas du tout pour un punk : j’ai un CDI, les ongles à peu près propres et je mange des légumes verts quand on m’oblige.

Est-ce que les littératures auxquelles tu t’intéresses ont une marge de progression, ou est-on dans une littérature ancrée dans un maintenant qui peut potentiellement les rendre rapidement obsolètes ?

C’est un corpus très situé dans le temps qui ne crache pas sur la citation texto de marques, sites, etc., donc d’autant plus périssable à vue de nez. On pourrait prendre ça pour un constat d’échec mais je pense que c’est aussi le signe qu’il s’y passe quelque chose de précieux, que ces littératures témoignent de choses très spécifiques et nouvelles – donc forcément vite périmées – sur le réel et qu’elles en appelleront peut-être d’autres d’ici à ce qu’elles soient elles-même obsolètes.
Au global, l’histoire, littéraire mais pas que, c’est une orthodoxie qui n’a de cohérence que parce qu’un tas d’institutions x et y poussent telle ou telle idée de ce que c’est que la littérature et préemptent certains textes qui y ressemblent. Je veux dire par là qu’il n’y a pas de recette objective du bon ou du durable en art et que tout ça dépend d’un milliard de facteurs que je n’aurais pas la prétention de savoir lire.
Ce qui, en revanche, me semble assez certain, c’est que la nouvelle sincérité fait quelque chose d’à la fois très neuf et très cohérent avec les derniers grands efforts de la littérature mondiale. Ce serait long et sans doute pas captivant dans le détail mais tout ce cheptel d’auteurs répond, parfois dans le texte, parfois de manière infraconsciente, aux grands noms de la littérature de la toute fin du XXe et du début du XXIe, David Foster Wallace en tête.

Existe-t-il des auteurs français dans ce type de littérature ? Et pourquoi ne se concentrer que sur les auteurs américains ?

Je me concentre sur les Américains parce que c’est là-bas que les textes sont disponibles et faciles à identifier : les auteurs se connaissent, se cooptent, parlent les uns des autres, parfois même dans leurs livres, ce qui rend le défrichage plus évident et d’une certaine manière plus organique. J’ai lu ici ou là que l’alt-lit était spécifiquement américaine car obsédée par la culture de masse US ; ce n’est pas inintéressant mais je ne suis pas certain d’y croire.
J’imagine qu’il existe des gens en France qui font des choses assez similaires mais ça ne veut pas dire qu’ils sont édités, visibles sur Internet ou reconnaissables en tant que formation esthétique. C’est ça aussi qui fait la différence : on n’existe qu’à partir du moment où on se nomme et où on trouve des caisses de résonance.

Travailles-tu en vue de fournir des matériaux à un public déjà connaisseurs, ou crois-tu à une expansion de ce genre vers d’autres lecteurs ?

Un peu des deux. Mon but premier, c’était de donner une voix à ces littératures peu ou pas prises en charge par l’édition française parce que je soupçonnais qu’il y avait d’autres lecteurs comme moi qui situaient le mouvement mais se retrouvaient coincés par l’absence d’offre en librairie. À l’usage, je me suis rendu compte qu’avec des libraires enthousiastes et le soutien de la presse, ce genre de texte pouvait parler à des tas de gens pas du tout au courant de ce que c’est que l’alt-lit ou de ses préférences esthétiques et de ce qu’elle cherche à faire. Le fait qu’il s’agisse d’une littérature assez facile au point de vue de la langue aide aussi : c’est narré de manière assez particulière et le côté parfois dépressif / complaisant peut rebuter mais c’est accessible à tout le monde.