« À Versailles, la culture et l’ennui permettent de s’épanouir artistiquement » interview de JB Dunckel

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J’avais rendez-vous avec Jean-Benoît dans son studio, Atlas, afin d’échanger autour de son nouveau projet, Mirages, album ambient né de sa collaboration avec Jonathan Fitoussi.

Bonjour Jean-Benoît. En première question, je me demandais comment est-ce que tu avais abordé et comment était né un album comme Mirages qui est très ambient ?

C’est vraiment une collaboration avec Jonathan Fitoussi. Lui, il est très… dans la musique électronique, mais au sens « texture ». Et donc, cet album, c’est vraiment moitié des textures, moitié des compositions harmoniques. Ce sont deux univers mélangés. Au niveau des claviers, c’est ma période où je collectionne les claviers ; du coup, au fur et à mesure… Il y a pas si longtemps, j’en ai acheté un nouveau. Il y a un côté jouet, c’est-à-dire s’amuser avec des synthés. Avec Jonathan on était au studio ici, donc on a fait ça. On s’est vraiment amusés et le truc vient justement de se laisser aller au plaisir du son.

C’était plus de l’expérimentation qu’un truc prévu où le choix des instruments était prédéfini avant de commencer à enregistrer ?

C’est de l’expérimentation. On essaie vraiment de sentir la musique avec notre cœur et il y a pas de côté intellectuel. Après je pense que dans le style de musique que fait Jonathan il y a des codes. Ceux de la musique électronique, du genre de musique intellectuelle comme Steve Reich, Philip Glass, IRCAM. Ambiance IRCAM, ambiance GRM (NDLR : Groupe de Recherches Musicales créé par Pierre Schaeffer)… Il y a quand même des codes et on a joué avec ces codes-là.

Il y a quand même un solfège poussé en électroacoustique, donc lui, il est vraiment venu dans l’idée d’apporter ces codes-là et cette structure-là à toi, tes idées, tes textures, etc.

Et moi naturellement je fais. Voilà, il y a les accords, il y a… l’harmonie qui est importante pour moi. De ce fait, je ne pouvais pas juste faire un drone ou une substance… ou quelque chose de dissonant. Moi ce qui m’intéresse, c’est quand même l’harmonie, les curiosités harmonieuses et harmoniques en fait, des accords et transitions vraiment intéressants, parce que je pense que je me suis lassé de la simplicité de l’écriture. Avec Jonathan, on s’est rencontrés via Xavier Veilhan, qui est un artiste contemporain, pour la Biennale de Venise en 2018. Xavier a eu l’idée de nous faire collaborer dans son studio éphémère à Venise. On s’est rencontrés à cet endroit. On a essayé de faire un morceau en deux jours, trois jours, et finalement on a fait un truc, mais pas très cool. Alors, on s’est dit : “bon, on va refaire d’autres morceaux parce que ça va” ; puis, en fait, on a fait un album entier.

D’accord (rires). Donc, l’album est né d’une collaboration ratée à la base ?

(rires). Voilà une collaboration ratée, puis corrigée.

 

Comment se produit la composition pour toi, c’est l’expérimentation ? Au fur et à mesure que tu avances, tu découvres et tu enrichis tes idées ?

Oui, disons que j’ai un petit peu appliqué ma méthode de musique de film, c’est-à-dire que j’enregistre vraiment au piano les morceaux, et puis quand ça me plaît, je les enregistre, mais différemment, avec des instruments. Donc, il y a un travail de mélodie et d’accords, à la base du morceau, et je n’en change pas. Je me lance de moins en moins sans rien avoir fait.

Et à partir de là, c’est une recherche de timbre et de texture ?

Je peux aller plus loin je pense. En effet, tu perds moins ton temps à trouver des accords ou à trouver des mélodies parce que c’est déjà fait. Et c’est un clash entre, justement, cette œuvre intellectuelle prédéterminée et la production. Il y a des trucs qui ne marchent pas avec certains instruments après, donc j’arrange, je coupe, je change.

Même si on a tous des idées de réponse, qu’est-ce qui te pousse à travailler avec de l’analogique ? Je sais que c’est la question un peu bateau, mais les VST peuvent t’aider à avoir des sons de synthé que tu ne trouveras pas actuellement ou à piocher dans des ressources pour des synthés qui ne sont pas fabriqués ou tellement peu trouvables qu’on peut être tenté de piocher cette sonorité là pour une idée. Ca rejoint le fait que tu crées à partir de matériaux et de timbres que tu as, ou c’est juste un choix et tu ne veux pas inclure d’électronique numérique ?

La lumière blesse mes yeux, donc je n’aime pas être sur un écran. Je crois que c’est l’essentiel. Je ressens une agressivité de l’écran, donc je regarde de moins en moins le logiciel et tout ça. Si en plus il faut bidouiller sur l’écran avec la souris, ça va m’exploser les yeux. Je crois que c’est la raison essentielle. Il y a aussi le fait que j’ai commencé une collection de synthés analogiques depuis longtemps, et que je m’étais dit qu’il fallait aller jusqu’au bout. Surtout, ces synthés sont vraiment illimités; ce sont aussi des sons de recherche, en fait. Tu peux vraiment faire plein de choses. Enfin, il y a aussi une question de grosseur de son, vraiment. Il y a vraiment des synthés très très très fat, et je sais que les plugs-in ont vachement évolué, mais quand même, quand tu compares les deux, ouais !

 

 

Et, justement, à l’inverse, puisque tu n’utilises que de l’analogique, pourquoi est-ce que tu ne pousses pas vers le modulaire complet ou ce genre d’expérimentation où tu pourrais totalement créer tes synthés, tes patchs ?

J’ai essayé un petit peu. Là, j’ai acheté un Music Easle Buchla, que j’adore, et c’est super comme synthé, mais je ne sais pas, je trouve que le côté manuel manque. Après, je veux bien m’y mettre ; j’ai pour projet d’en acheter un modulaire, enfin d’en faire un.

Pour le coup, ce n’est pas une question de choix, c’est juste que tu n’es pas encore dans cette phase-là ?

Non, je ne suis pas dans cette phase-là, mais, sur scène je fais de l’expérimentation électronique, et j’ai des petites boî-boîtes qui peuvent être assimilées à des trucs modulaires, des trucs en MIDI modulaires. Dans le modulaire, ce qui est super, c’est que ce n’est pas de l’ordinateur, et qu’en fait tu sais pas où tu vas. C’est la technique, la technologie qui te drive, qui t’emmène, et toi si tu essaies de résister et de l’apprivoiser quelque part, soit tu es une énorme bête et tu connais ta machine absolument parfaitement, soit tu ne vas pas réussir parce qu’il y a trop de hasard. Donc, il vaut mieux vibrer avec.

Pour revenir un peu sur ce dont on parlait hors interview, d’après toi, pourquoi est-ce qu’il y a cet intérêt depuis quelques années pour la musique ambient ? Avant, le fait qu’il n’y ait pas de narration construite pour l’auditeur était limité à la musique de films : il fallait des images, mais de plus en plus de gens y viennent sans image.

Parce que je pense qu’une partie de la population recherche un apaisement audio. Parce que la musique de masse, commerciale, elle est hyper dense. Il y a beaucoup d’informations, elle est faite pour taper fort dans un laps de temps limité, alors qu’en fait, même en écoute nomade, avec un casque, en voyage, les gens adorent juste se détendre et triper sur d’autres univers. Par exemple, le hip hop est aussi en pleine progression, et il y a des nouvelles choses, des artistes nouveaux qui trouvent de nouvelles textures, des nouvelles façons de poser la musique – en musique ambient aussi. C’est peut-être aussi grâce à l’apparition, il y a une quinzaine d’années, du modulaire nouveau avec des nouveaux sons et tout. Toute la population ne peut pas écouter de la musique électronique, ou la musique hip-hop ou urbaine, c’est normal. Il y a un lot important qui veut juste planer, qui ont besoin de ça, avoir une musique médicinale qui va les aider.

 

J’ai l’impression que c’est une évolution commune des divertissements : les gens ont besoin de repos. Ca va exactement avec ta démarche de composition, se laisser porter ?

Je pense que je suis quelqu’un de très anxieux et speed à l’intérieur, donc j’utilise la musique pour me calmer. Et, c’est pour ça que, naturellement, la musique que je suis amené à composer, elle est contemplative, médicinale ; de cette façon je me soigne moi-même. C’est un rapport très égoïste à la base.

Tu disais tout à l’heure que pour chercher des idées tu déchiffrais beaucoup de partitions. Au départ, tu as une formation classique ?

Oui, j’ai fait beaucoup de musique classique. J’en fais encore d’ailleurs. Je ne peux pas continuer à trouver des idées sans faire de musique classique. C’est ma nourriture hygiénique. Si j’arrête, le moteur s’arrête, ou alors le moteur de composition devient beaucoup plus lent et hésitant. Je pense que ça maintient mon cerveau dans une espèce de rapidité d’analyse qui fait que je vais plus loin.

Quelle époque t’influence le plus en musique classique ? Est-ce que c’est global, selon ce dont tu as besoin, ou tu as vraiment des périodes fondatrices de ton univers ?

Le début du vingtième et le vingtième siècle. La musique russe de la fin du dix-neuvième, très passionnée, Prokofiev par exemple, j’adore parce qu’il y a beaucoup d’accents, de rythme et de passion. Il y a aussi Jean-Sébastien Bach et la musique baroque. La musique baroque a un côté psychédélique, quelque part… Par contre, la musique classique, j’en ai beaucoup fait, mais je n’en écoute pas trop. C’est un peu prétentieux parce que c’est sophistiqué, et ce n’est pas la sophistication que je recherche pour l’instant.

Oui, pour toi, c’était plus dans une démarche de timbre, comme tu le disais.

Oui, de découverte.

Tu vas plutôt aller vers Scriabine, Debussy, Ravel…Même dans le classique, ton inspiration ça reste les timbres et les textures.

Oui. J’adore aussi la rigueur et le contrepoint de Bach ; et même dans Mozart, cette espèce de rigueur harmonique mélodiste régie par des lois hyper rigides, c’est très beau justement. Ça peut être très beau, mais c’est pas mon truc.

Tu parlais de Messiaen tout à l’heure. Il reste un des compositeurs les plus rigoureux en matière de composition alors qu’il laissait une part colossale au hasard, vu tout ce qu’il a fait sur la nature. C’est avec cette contradiction que tu vas puiser tes sources, une rigueur d’approche intellectuelle, mais en même temps une curiosité de l’environnement.

Oui, la part de hasard, et aussi la flatterie de l’oreille, qui a besoin d’être flattée par toutes les couleurs, et par des harmonies, et par le jeu du rythme. Pour moi, avec Messiaen, on arrive au début de la musique non pas sérielle, parce que c’est juste après, mais c’est le début parce que c’est l’apparition du concept d’algorithme.

D’ailleurs, cette inspiration, toute cette culture classique qui t’aide à la composition, est-ce que parfois elles ne te bloquent pas dans certains carcans ou dans certaines visions très cadrées ? Le cadre classique est un avantage, mais peut-il aussi te freiner parfois ?

J’essaye justement d’en sortir, notamment en utilisant des synthés, le hasard, en écoutant du hip-hop, en ayant des boîtes à rythmes, en étant complètement ouvert. Il y a aussi un côté sciences physiques. Je me souviens de l’approche des laboratoires de recherche : parfois, un laboratoire travaille sur un thème, et puis il se trouve que sur le chemin, il trouve un truc qui ne marche pas comme il devrait marcher. Et ça les interpelle, ils en parlent à d’autres scientifiques qui en fait développent une autre expérience et qui trouvent quelque chose de nouveau. Finalement, la première mission a échoué, mais elle a fait avancer la science autrement parce que le premier laboratoire n’a pas accompli sa mission, mais il a trouvé des choses anormales. C’est un bug, une expérimentation qui crée quelque chose de nouveau et qui a fait avancer la science. Un morceau de musique, c’est pareil en fait. Par exemple, tu commences par vouloir faire un morceau de hip-hop, et en vrai ça ne va pas et à la fin tu retires le rythme et ça fait un super morceau d’ambient. C’est un exemple, mais il faut rester complètement ouvert.

Grâce à cette démarche là tu sors de ces carcans, ça te sert uniquement de base mais pour autant ça ne te freine pas ?

Non. Ou peut-être que si et je ne m’en rend pas compte. Certainement que si mais je m’en rends pas compte. L’important c’est de s’amuser finalement (rires).

C’est une démarche qui consiste à toujours expérimenter, que ce soit avec les humains ou avec les machines ?

Voilà; de la même façon, dans la musique de film, tu es confronté à un réalisateur qui te dit des choses et qui te donne tes contraintes, et ce sont les contraintes qui vont t’amener à faire des compositions musicales inédites et étranges que tu n’aurais jamais pu imaginer : ce sont ces images qui te montrent le chemin.

 

 

En parlant de contraintes, ça m’amène à une autre question : est-ce que tu te fixes une règle, par exemple “toutes les semaines je dois composer quelque chose”, pour garder une certaine rigueur de travail, ou est-ce que tu te laisses totalement libre sur la manière d’approcher la composition ?

Non, je suis tout le temps dans la culpabilité. Tu vois, là je me sens coupable, comme tous les jours, de ne pas bien avoir travaillé au piano.

C’est la formation classique qui parle (rires). Et ça, tu ne t’en débarrasses pas ?

Non, je me dis : “c’est dommage, si tu travaillais mieux, si tu étais plus organisé, et si tu étais plus sérieux en fait, (rires) tu pourrais aller beaucoup plus loin”. Comme dans mon activité il y a tout le studio, tout le relationnel, le business, ma société, etc., je suis toujours tiraillé entre les deux. C’est une part importante, sans laquelle la musique ne peut pas exister ; mais en même temps, parfois, je regrette de ne pas faire assez de piano, parce que c’est le piano le centre du sujet, de la recherche musicale.

Je ne le savais pas du tout. Je l’apprends aujourd’hui (rires). Tu n’es pas tenté d’utiliser plus le piano brut dans tes compositions ?

Si, mais j’ai une espèce, pas vraiment de rejet, mais je trouve qu’il y a quelque chose (je vais être hyper violent) d’hyper ringard dans le piano. Il y a des choses qui ne passent pas au piano, notamment à cause de toutes les playlists “sensibleries de piano” qui sont sur Spotify. Tu vois, ce côté pleurnichard, de sensiblerie, parfois quand je joue j’ai l’impression que je fais ça.

 

 

Et, un projet comme Mirages, ça t’inspire déjà d’autres idées musicalement, ou pour l’instant tu es dans cet univers là et tu veux voir ce qui va venir ?

D’un côté ça m’inspire plein d’idées parce que j’ai appris plein de choses sur les technologies, des synthés joués de cette manière-là, mais d’un autre côté j’ai l’impression qu’on a tellement travaillé profondément que l’album est ultime, et que si je faisais la même chose dans deux ans ce serait moins bien que ça. J’ai l’impression d’avoir tout dedans. Enfin avec Jonathan, on a pris notre temps, on a éliminé certains morceaux, ça s’est fait vraiment dans le calme. C’était vraiment ultime. Dès qu’un truc nous gênait, on recommençait. Je crois qu’on n’a pas pu aller plus loin.

Donc ça t’inspire plus d’évoluer vers autre chose et d’autres projets plutôt que de te dire : “bon, on reste dans l’ambiant maintenant qu’on est bons là-dedans” ?

Ce sont les films qu’on m’a proposés qui vont me diriger vers autre chose. Si on me dit « Je ne veux que des percus », je vais triper sur des percus pendant six mois et ainsi de suite… Ca dépend aussi beaucoup des musiques de référence qu’on me met dans les films. Par exemple ça arrive souvent qu’on te dise « Il y aura un morceau de Philip Glass ou de Hans Zimmer à ce moment, je veux la même chose ou que tu reprennes un élément de cette musique-là ». Tu ne feras jamais mieux, mais en même temps, ça te met dans des états de recherche qui sont parfois assez intéressants.

Le fait de te mettre un cadre te permet de t’ouvrir à des choses que tu n’aurais pas forcément créées…

Exactement, les contraintes te permettent de te driver vers quelque chose de différent.

Est-ce que tu as déjà fait des projets “parce qu’il le faut” alors que ce n’était pas dans des styles qui t’intéressaient particulièrement, mais que ta formation permettait de le faire, ou est-ce que tu as toujours fait des projets où tu as pu au moins mettre ce que tu voulais ?

Non, j’ai toujours fait ce que je voulais. C’est la raison pour laquelle, en fait, mon succès est limité (rires). Pour gagner un peu plus d’argent, je pense qu’il vaut mieux avoir le talent d’être producteur et de s’adapter aux autres, et de faire un échange commercial en lâchant, parfois, des choses que tu n’aimes pas forcément de toi. À partir du moment où tu deviens un artiste et où tu fais vraiment ton truc, c’est rare que ce truc-là marche longtemps. Tu peux devenir la mode à un moment et après les gens passeront à autre chose.

Au niveau de ton studio, c’est la même chose, ou tu fais un peu ce que les gens vont demander ?

Non, je fais exactement ce que je veux (rires). S’il y a un instrument qu’on me dit d’acheter et que je n’aime pas, je ne l’achète pas. Il faut vraiment que je sente le truc. Mais, en même temps, quand des producteurs viennent dans le studio et me disent “ouais il y a cette machine, c’est embêtant comment elle est placée et faut faire machin et machin”, j’écoute les conseils et parfois ça marche et c’est vrai qu’ils ont raison.

Mais sinon, c’est ton projet et ta vision du studio ?

Oui, mais c’est une vision qui s’est faite au fur et à mesure. Déjà, au départ, il y a vraiment Air. On l’a acheté avec Air, il a été mis en place par Air, par nous deux, Nicolas et moi. Je l’ai fait encore évoluer ensuite, mais la structure de base, c’était très Air.

Une question bonus pour terminer, parce que je l’ai posée à Fuzati, et que donc j’étais obligé de te la poser aussi : est-ce que Versailles a eu une influence sur ta vision de la musique ? Est-ce qu’il y a une identité de musicien versaillais, sans que ce soit péjoratif de ma part comme question ?

C’est un peu prétentieux de le dire, mais oui, je pense vraiment que c’est le cas, parce qu’à Versailles, il y a deux ingrédients nécessaires pour pouvoir s’épanouir artistiquement : une certaine culture et l’ennui. Et aussi parfois le rejet de la société versaillaise qui est ultra traditionaliste. Donc quand tu es un artiste, tu es souvent un peu différent des autres. Très tôt, tu t’habitues à être une espèce d’alien et tu vis avec ça en permanence et ça te donne vachement de force pour le reste. Quand je suis arrivé à Paris, j’avais 24 ans, j’ai halluciné, c’était la liberté. Dans les concerts, les fêtes, il y avait plein de trucs délirants, des trucs de débauche. Enfin de débauche… C’était un peu l’émancipation des gays, les clubs lesbiens, et à Versailles, ça ce n’est pas possible.

 





Photos : Oscar BLACHER

De Versailles, tu arrives au Pulp : il y a un petit décalage.

Oui, ici les gens ne te regardent pas trop. Tu te sens bien et accepté comme tu es. Je suis suffisamment vieux pour avoir vécu ça, dans le sens où avant, en 1990, je pense que c’était moins cool que maintenant. C’était vraiment pendant les années 2000 qu’il y a eu une espèce de tolérance citadine de l’expression corporelle, visuelle, de l’ouverture culturelle au monde entier et tout. A Versailles, tu n’avais pas ça. C’est un milieu quand même assez fermé.

Encore une fois, c’est un carcan ou un cadre qui t’a permis d’apprécier le fait de mieux en sortir.

Oui, mais il m’a aussi beaucoup protégé. Quand tu es enfant et ado, tu te sens protégé de plein de débordements que je n’aurais pas supporté. Par exemple, le fait d’être ado à Versailles a fait que j’allais moins à Paris : je me suis davantage concentré sur les études et ça m’a aidé après, ça m’a vachement formé. Ça m’a évité pas mal d’excès. J’ai aussi découvert que dans tous les milieux, il y a des choses qui sont bonnes. Dans le milieu de la religion catholique dans son ensemble, notamment, il y a beaucoup de choses qu’on peut critiquer, mais il y a quand même certaines personnes qui sont généreuses, qui ont du cœur. J’ai constaté, quand j’étais prof à Notre-Dame de Grands Champs, à Versailles, qu’il y avait certains côtés positifs de l’éducation catholique traditionnelle. Par exemple, les discussions, le fait d’aborder des sujets qu’on n’aborde pas forcément dans le milieu public à cause du cadre laïc : des sujets sur la spiritualité, le rapport au corps, etc. Il y a quand même un noyau dans la religion catholique consistant à “donner aux pauvres”, à “aider les autres”. Il n’y a pas forcément que de la rigueur dogmatique et on peut voir aussi dans la religion, dans la spiritualité ou Dieu, un certain apaisement et une certaine aide, et ça marche vraiment sur des gens.

Tu parles de spiritualité plus que de religion. Tu l’as vu chez les catholiques à Versailles, mais c’est plus la spiritualité qui te touche que le dogme religieux en soi ?

Oui, voilà. Je pense que si tu es hyper ouvert et si tu lis beaucoup de philosophie et ce genre de choses, tu vois que ce ne sont que des images, des principes philosophiques, des analogies où il faut lire derrière les mots.