Interview : une jeune prof larguée en SEGPA ou la violence ordinaire des affectations de l’Education Nationale

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Le hashtag #PasDeVague qui court les réseaux sociaux ces derniers temps ne vous a sans doute pas échappé. Il s’agit d’un mouvement initié à la suite de la diffusion d’un incident, filmé, entre un élève et son professeur, mouvement visant à délier les langues sur les “dérapages”, parfois graves, qui se produisent tous les jours dans le cadre scolaire et qui, au détriment des professeurs, du personnel ou des élèves, sont soigneusement dissimulés par la hiérarchie – dans le but, très souvent, de ne pas entacher la réputation de l’établissement. Mais bénéficiant d’une couverture médiatique toute relative, d’un relais mal organisé, d’une crédibilité faible, d’un mauvais soutien de l’opinion publique ou tout simplement de l’apathie des deux semaines de vacances, la montagne semble bien n’avoir accouché que d’une souris anorexique et les hashtag seront bientôt oubliés sans que la moindre mesure concrète ne semble s’être profilée à l’horizon. Cependant, les problèmes sont toujours là ; leur mise au jour reste, à n’en pas douter, une priorité au sein d’une démarche de reconnaissance et d’amélioration des conditions de travail du personnel de l’Education Nationale. Il y a quelques temps, nous évoquions dans un article le décalage frappant qui se fait sentir entre la le costard que certains taillent aux profs et la réalité de leur condition, parfois d’une difficulté physique et psychologique totalement insoupçonnée. Nous n’avions fait alors que passer brièvement sur les difficultés des tous jeunes profs et de leurs affectations.

Aujourd’hui, nous vous proposons le témoignage d’une jeune institutrice remplaçante, fraîchement affectée en SEGPA. Ces classes de la 6ème à la 3ème accueillent des élèves en difficultés “graves et/ou durables” qui ne maîtrisent pas les compétences nécessaires en fin de primaire pour poursuivre leur scolarité dans les collèges généraux. Outre une adaptation des programmes, des objectifs, des effectifs, la spécificité des cours de collège SEGPA est de pouvoir être assurés par des professeurs des écoles autant (dans les faits, bien plus) que par ceux de collège, lycée généraux et professionnels. Considérés comme plus adaptés à ce public, ils devront donc enseigner plusieurs matières à la manière des instituteurs de primaire contrairement aux professeurs du secondaire.

Bonjour Manon, merci d’avoir accepté de répondre à nos questions. Pour commencer, peux-tu nous résumer en quelques mots ton parcours jusqu’à cette année ?

Bonjour. J’ai passé le concours de professeur des écoles en 2014 après un DUT Chimie puis un master MEEF, master dédié à la formation aux métiers de l’enseignement, de l’éducation et de la formation. J’ai pu obtenir un poste de remplaçante titulaire au bout de ma deuxième année d’enseignement. J’ai fait des remplacements longs, entre six mois et un an, et uniquement en maternelle. Je ne choisis jamais les remplacements, ni la durée, ni le niveau concerné.

Comment se passe, concrètement, chaque affectation ? Peux-tu formuler des voeux, quand es-tu mise au courant de ton prochain poste et comment t’y prépares-tu ?

Pour obtenir un poste de titulaire, il faut participer au mouvement, avant la fin de l’année scolaire. Nous avons le droit de faire trente voeux. Les postes sont attribués en fonction des points de chaque enseignant. On gagne un point par an, et un point par enfant. Plus on a de points, plus on a de chances d’obtenir un voeu sur un poste. Si nous n’arrivons pas à obtenir un poste après ce premier mouvement, il en existe un deuxième, à la fin du mois d’août. Les règles y sont un peu différentes : le poste obtenu à l’issue de ce deuxième mouvement est provisoire, attribué pour une année seulement. Il est très difficile d’obtenir un poste dans une école avec une classe fixe en début de carrière, faute de points. J’ai obtenu pour ma part un poste de remplaçante titulaire. Depuis le début de ma courte carrière, j’ai été prévenue de mon affectation soit la veille de la rentrée, soit le jour même de la rentrée scolaire. Je ne peux donc jamais préparer un remplacement à l’avance.

Et tes collègues ou amis, jeunes profs ou instits, ont-ils été plus chanceux que toi ?

Nous avons tous été logés à la même enseigne, beaucoup d’entre nous sont remplaçants, ou alors ils complètent des décharges de direction (ndlr : postes ou parties de postes dont un directeur est déchargé pour pouvoir exercer ses fonctions) ou de temps partiels, sur plusieurs écoles en même temps, en attendant d’avoir assez de points pour obtenir un meilleur poste !

Les différents postes que tu as obtenus ces dernières années ont-ils enrichi ta façon d’aborder l’enseignement ? Comment ont-ils modifié l’enseignante que tu étais au moment de ta titularisation ?

Les années de master préparent très bien au concours de professeur des écoles à défaut d’une meilleure formation sur le terrain. J’ai seulement quatre ans d’expérience, j’en apprends donc tous les jours sur le terrain. Issue d’une famille de professeurs, je connaissais les difficultés liées aux métiers de l’enseignement. J’ai tout de même été surprise de la très grande diversité des élèves, tant culturelle que cognitive, au sein d’une même classe. J’ai souvent un sentiment d’échec en me disant que je n’arriverai pas à aider tout le monde comme il le faudrait.

Cette année donc, tu as été affectée en SEGPA. Etais-tu volontaire pour ce poste ?

Absolument pas. Mais ce sont les règles du jeu : on ne choisit pas son remplacement quand on est brigade (ndlr : remplaçants titulaires). Enseigner en SEGPA est un poste particulier : il nécessite des enseignants spécialisés, titulaire d’un second diplôme, le CAPPEI (Certificat d’Aptitude Pédagogique aux Pratiques de l’Éducation Inclusive). Un enseignant non spécialisé ne peut donc pas obtenir un poste en SEGPA pendant plus d’une année scolaire. Cependant, ce quota ne s’applique pas aux remplaçants.

As-tu des qualifications pour cette affectation spécifique ? As-tu eu de l’aide pour t’y préparer ?

Je n’ai aucune qualification particulière pour cette affectation. Je tente de m’inspirer de ce que je vois chez les collègues de la SEGPA. J’ai appelé l’inspection pour demander de l’aide, des conseillers pédagogiques vont donc venir me voir en classe pour me donner des pistes.

Comment décrirais-tu ton quotidien au sein de ton établissement ? Quelles sont les difficultés que tu y rencontres et comment y fais-tu face ?

Difficile. Ma seule expérience se résumant aux enfants de quatre ans en moyenne, j’avoue être souvent démunie et déconcertée par des adolescents de quatorze ans. Bien sûr l’adaptation pédagogique fait partie du métier et des compétences attendues chez un professeur, je ne me sens juste pas à ma place en SEGPA. Le rythme est également différent : c’est celui du collège, il faut donc s’habituer à changer régulièrement de niveau de classe, et être capable d’enchaîner un cours de mathématiques avec des cinquièmes, puis devenir professeur de sport pour des troisièmes par exemple. Ces élèves ont été pour la plupart considérés comme difficiles et/ou en échec scolaire depuis leur plus jeune âge, ils n’ont donc plus aucune confiance en eux. Ils sont explosifs, impulsifs et à fleur de peau, que ce soit avec les adultes mais également entre eux. Il est fréquent de séparer des bagarres entre élèves et d’essuyer des insultes. On me dit qu’il ne faut pas le prendre pour soi, que c’est l’institution en général qui est visée. Mais je ne sais toujours pas comment réagir dignement quand un élève me dit “connasse” parce qu’il n’a pas apprécié que je lui demande d’enlever sa casquette en classe. Je souffre tout particulièrement du manque de soutien de la direction : interdiction de renvoyer un élève de sa classe, rapports disciplinaires sans sanction, j’ai l’impression de n’avoir aucune prise sur les élèves, qui n’ont donc peur de rien.

Penses-tu que l’enseignement y soit adapté aux difficultés des élèves ? Vois-tu des manques sensibles dans les moyens, les méthodes ou l’organisation de l’établissement en général pour répondre à leurs besoins ?

Toutes les SEGPA ne se ressemblent pas et je ne suis pas du tout experte en ce domaine. Je vais tout de même dire ce que j’en pense, à mon niveau. Dans ce collège, il existe un bâtiment spécifique à la SEGPA, tout au bout du collège. Difficile d’expliquer aux élèves qu’ils ne sont pas différents des autres… Eux-même souffrent de brimades des autres collégiens, “sale SEGPA” est une insulte récurrente. Les classes sont limitées à seize élèves, mais pour moi c’est déjà trop. Il est extrêmement difficile d’obtenir leur intérêt, et de leur demander d’être concentrés. Le programme à suivre est celui du collège, mais c’est à nous de l’adapter pour qu’il devienne accessible pour ces élèves. Dans le collège dans lequel je suis, je n’ai pas de manuel adapté et je trouve ça dommage.

Qu’est-ce qui pousse les enseignants dont tu as pu croiser la route à vouloir enseigner au sein de ce type de structures ?

Je me le demande… Non plus sérieusement, tous les élèves sont différents. Je suis sûre que dans de bonnes conditions, avec du matériel adapté et une direction solide, enseigner en SEGPA peut devenir agréable. Les élèves sont en grande demande de soutien affectif, j’imagine qu’on peut se sentir utile en les aidant à progresser et à s’insérer dans la vie active, dans une branche qui les motive. Certains parlent également d’un apport financier supplémentaire, mais ils ne compense pas selon moi la difficulté du terrain.

Quels sont les objectifs que ces enseignants fixent aux élèves ? Quelles “ambitions” ont-ils pour eux ? Concrètement, espèrent-ils les extirper d’une condition très défavorable ou essaient-ils juste de les voir y “survivre” ?

A la fin de la troisième SEGPA, les élèves ont la possibilité de passer un diplôme équivalent au brevet du collège, pour leur permettre de continuer les études dans une voie d’apprentissage. Le but pour ces élèves est de les insérer plus rapidement que les autres dans la vie active. Ils ont donc des stages plus longs et plus fréquents que dans les classes générales, pour les aider à trouver leur voie. Mais évidemment, tous ne voient pas la chance qui leur est proposée, il est donc fréquent qu’après une troisième SEGPA, les élèves disparaissent du système éducatif, sans pour autant avoir un travail.

Penses-tu que tes années de formation ont été adaptées à la réalité du terrain, non seulement en SEGPA mais aussi en ce qui concerne tes postes précédents ?

Il existe une si grande variété en ce qui concerne les élèves, les niveaux, le milieu social, les écoles, les villes dans lesquelles on exerce qu’il est difficile de préparer correctement en deux ans à la réalité du terrain. Je ne blâmerai pas la formation à l’IUFM, cependant j’aurai apprécié avoir accès à des formations une fois en poste, plus régulières et plus concrètes, en fonction des demandes de chaque enseignant. Il existe bien des heures consacrées à la formation, des heures obligatoires d’ailleurs, mais sur des sujets imposés, et souvent en formation à distance, sur Internet.

Es-tu toujours motivée à poursuivre ton travail ? Trouves-tu des compensations à toutes ces difficultés ?

Actuellement je suis complètement démotivée. Je réfléchis même à une éventuelle reconversion, pour sortir de l’Education Nationale. J’ai heureusement une compensation financière pour être remplaçante, et pour enseigner en SEGPA, mais elle ne suffit pas face à la difficulté que j’éprouve au quotidien. Je vais travailler la boule au ventre, pour la première fois de ma carrière. C’est un poste provisoire, jusqu’à la fin de l’année scolaire, je sais bien, mais ça me parait beaucoup trop loin. Je ne retrouve plus l’intérêt que j’avais pour ce métier. Je me sens inutile, et je n’aime pas ça.

Quels sont tes projets pour la suite ?

Je vais participer au mouvement à la fin de l’année scolaire, en espérant obtenir un poste dans un petit village… L’espoir fait vivre !

 

 

Vous en voulez encore ? Fier Panda, média généreux, vous propose un témoignage bonus moins préparé… Je joins à cet interview des captures de conversations Discord avec ma maman, professeur en collège (tout à fait standard, celui-ci), le soir, quand elle fait la “titoulette de cocotte-minute” comme elle le dit elle-même – elle explose un peu en me racontant sa journée. J’espère qu’ils auront le mérite de vous montrer ce qui peut donner envie de se battre pour améliorer les conditions d’éducation pour tous les concernés : personnel et élèves.