Hellfest : meilleur festival européen ou kermesse pour beaufs metalleux ? On en parle avec des habitués.

Publié le par

Jay, Sébastien et François fréquentent occasionnellement le Hellfest depuis plusieurs années. Ils ont été les témoins de l’évolution de ce festival devenu le plus cher de France mais surtout celui qui se remplit le plus vite. Ce succès incontestable s’est-il fait au détriment de la qualité de l’expérience ? On en parle avec eux.

François, à l’échelle européenne, comment situes-tu ce festival en termes de programmation et d’organisation ?

Pour le metal, niveau fréquentation c’est le deuxième plus gros, après le Wacken qui a lieu un peu plus tard dans l’année près de Hambourg, en Allemagne. Mais la programmation du Hellfest est beaucoup plus variée, ce qui s’explique par ses origines (le Furyfest). Il y a plus de metal extrême, de punk, de hardcore. C’est aussi un des premiers festivals à avoir ouvert une scène dédiée au stoner.
Niveau organisation, c’est un festival unique en son genre. Le HellCity Square, la Warzone, les statues géantes… On ne trouve pas cela ailleurs. Je discutais avec des Clissonnais cette année ; il y a plus de trois milles bénévoles de la ville qui bossent sur le site. Le festival est ancré localement, ce qui le rend vraiment unique. Il fait désormais partie de la vie des habitants.

Jay, tu m’as dit en préparant l’interview que tu n’es resté que très peu de temps au festival et que tu regrettes ce qu’est devenu le Hellfest. Qu’est-ce que tu reproches à cet évènement ? Qu’est-ce que tu changerais exactement ? Qu’est-ce que tu aimais que tu ne retrouves plus ?

Je ne suis venu que pour le Knotfest car je voulais revoir Slipknot que je n’avais pas vu depuis sa dernière tournée européenne. Je ne reproche rien spécialement au Hellfest, le festival a décidé de grandir et de devenir une sorte de Disneyland du metalleux avec tout ce que cela implique de bon et de mauvais. Les têtes d’affiches sont toujours plus grosses et le festival est toujours plus grand et mieux organisé. Mais, pour moi, il y a clairement beaucoup trop de monde.
Je n’ai pas connu le Hellfest des débuts, mais entre 2013 (mon premier) et aujourd’hui il y a une sorte d’effet Coachella. Les festivaliers viennent autant pour se montrer que pour les concerts.
Quant à l’ambiance, elle est souvent meilleure au début de la journée devant de plus petits groupes. Pas de mec bourré qui titube dans le pit avant de se vomir dessus. Cela change tout.

Si je devais changer quelque chose je reviendrais à quelque chose de plus rustique, plus intime, mais c’est impossible et pas dans l’intérêt de l’organisme qui s’en occupe.

 

 

Tu en penses quoi Sébastien ?

C’est clairement devenu une espèce de village vacances ou de parc de loisirs du metal. Je me souviens des anciennes éditions (2007, 2008) où tu avais encore ce côté rustique, campagnard, les racines hardcore qui étaient bien présentes. C’est ce qui me manque le plus. Ça et le fait de pouvoir circuler librement sans marcher au pas. En douze ans c’est normal que le festival ait évolué vers quelque chose de plus gros, plus mainstream, plus ouvert, plus PG13 pour parler à l’américaine. Aujourd’hui c’est une grosse machine comme le Wacken, tant mieux pour Barbaud et tous les autres, c’est mérité et bénéfique pour tout le monde.

 

C’est devenu une kermesse du metal avec des décors de dingue, des attractions, des boutiques et une espèce de Main Street un peu à la Disneyland Paris. Mais tu y vas en connaissance de cause donc si tu viens te plaindre de ça alors que tu le sais à l’avance faut que tu te poses les bonnes questions.

 

Ce gigantisme a aussi des avantages, niveau bouffe par exemple. T’as pas mal de choix, de la bouffe végétarienne et végétalienne en quantité avec une qualité tout à fait acceptable, alors qu’il y a dix ans tu avais des brochettes de légumes huileuses et du pain gras. Avec l’âge, j’avoue que je fais plus attention à ces aspects là, sans pour autant débarquer avec ma petite chaise de camping, ma glacière et mon parasol. Rester street crédible malgré tout.

Après, sur le fond, faut pas non plus se la jouer plus trve que les trves. Si on se base sur la stricte qualité musicale y a moyen de s’y retrouver et de se taper trois jours bien remplis qualitativement, hors des Main Stages principalement là pour attirer un public moins pointu. Sous les chapiteaux, tu peux tout à fait t’enfiler dix heures de gros metal d’enculé sans avoir à en sortir et côtoyer les festivaliers plus grand public qui sont là pour Manowar (LEL), Kiss ou Tool principalement. Cela provoque parfois des choc culturels assez drôles. Je pense notamment aux mecs de Nasty qui envoient du PNL en avant concert et qui se font huer par les ‘talleux du bar. Personnellement je déteste PNL, mais j’ai beaucoup ri parce que c’est tellement Nasty. Le concert commence, t’as les punks qui pogotent, les metalleux qui regardent ça de loin et qui comprennent pas, puis t’as les mecs qui commencent à lever la jambe et à faire des katas sur les gros breaks. Il y a une petite incompréhension qui s’installe mais la plupart du temps ça se termine bien. Puis, pour finir, le Hellfest, c’est pratiquement le seul endroit en France où tu peux voir jouer Emperor.

Ce que je regrette aussi, surtout pour cette édition 2019, c’est le net recul des groupes hardcore. On a eu Nasty, Morning Again et c’est tout. Ça et l’impression d’avoir cinq scènes bien regroupées et facilement accessibles puis plus loin, en banlieue, la Warzone.

 

 

Et toi François ?

Certes, c’est Disneyland. Certes, il y a des gens qui ne sont clairement pas là pour profiter de la musique à part d’un ou deux groupes (cette année ils ont même rajouté des “party tents” qui sont clairement cancer). Certes, il y a trop de monde. Certes, il n’y avait pas de hardcore cette année (le genre est clairement en perte de vitesse de toute façon ces derniers temps). Mais ça reste un festival avec une bonne ambiance globale et les relous, bah tu les ignores – même si c’est parfois difficile. Si tu veux un festival catastrophique, il n’y a qu’à regarder l’exemple du Download : organisation aux fraises, lieu sans âme… Et je ne vais même pas parler des trucs genre Rock en Seine.
Après, mon premier Hellfest, en 2012 ou 2013, c’était déjà gros. Je pense que le point de saturation a été atteint vers 2015. Depuis, c’est continuellement blindé. On fait avec.

Moins de monde, plus de diversité dans la sélection… En fait vous décrivez un festival rêvé punk-metal-hardcore plus restreint, à taille humaine avec une programmation plus pointue. Vous êtes devenus des vieux cons élitistes ?

Jay : Oui ! Le problème ne vient pas du festival, mais des festivaliers.

Seb : Oui et Non. Comme je le dis plus haut, la programmation est déjà pas mal variée : on passe de Trollfest à Powertrip et les Wampas, en bifurquant sur Ahorlac, Punish Yourself et Devourment, pour terminer par Sum 41, Skynyrd ou Kiss. C’est juste que, spécialement le soir, il y a vraiment trop de monde. Encore que des efforts ont été faits à ce niveau là par rapport à 2015 ou 2016 où j’avais maté Slipknot et Rammstein pratiquement depuis l’entrée de la Warzone. Pour cette année, en faisant un léger effort d’abstraction du monde, des mecs torchés et des vannes de merde, j’ai passé un super week-end avec mon équipe. J’ai une petite nostalgie des premières éditions du Hellfest mais c’est normal, on idéalise toujours ses premières fois. Maintenant un peu moins de monde, plus de moshparts et de blastbeats, ce sera parfait pour moi.

François : La programmation est assez pointue quand on y réfléchit. Il y a plus de cent cinquante groupes sur trois jours, difficile de faire l’élitiste et de dire qu’on y trouve pas son compte. Alors oui, si tu viens pour les têtes d’affiche et que tu veux être bien placé c’est difficile, parce qu’avec plus de quarante mille personnes devant les scènes principales, sans compter ceux qui se placent pour le concert suivant (les scènes sont à côté l’une de l’autre), il faut du courage. En même temps vu la taille des écrans géants et les rappels son qui sont plutôt de bonne qualité, est-ce vraiment la peine ? Et puis personnellement ça fait des années que je n’y vais plus pour les gros noms.

Alors il y a toujours le regret de ne pas pouvoir entrer sur telle ou telle scène parce que c’est blindé et les points d’engorgement, biens connus, sont toujours chiants, mais honnêtement ça n’empêche pas de profiter. Au pire tu vas boire un bon verre de muscadet, ça fait relativiser. Si tu veux un festival de punk-metal-hardcore pointu, tu vas ailleurs, c’est pas l’offre qui manque.

Envy, Tool, Slayer est-il le tiercé gagnant des trois meilleures grosses prestations du festival ?

Seb : Envy et Slayer clairement dans le top des gros concerts, avec Envy tellement loin devant le reste. Ca fait cliché de journaleux au rabais mais putain ce set était presque métaphysique. Je connais bien Envy, je les ai vus plusieurs fois, mais là c’était vraiment dans une autre dimension. Ils ont pris le cœur de chaque spectateur à mains nues et l’ont exposé devant lui. Tu te retrouvais seul face à toi-même. J’avais les yeux rouges à la fin du concert, j’étais avec mon meilleur pote qui ne les avait jamais vus, ça l’a remué comme jamais, il était en pleurs. À la fin du concert, décontenancés, on retrouve un de nos gars, en larmes lui aussi, il ne savait carrément plus comment il s’appelait et errait seul sur le site comme un soldat qui a vu ses potes mourir la face dans la boue au Vietnam. C’était vraiment indéfinissable.

Slayer, j’étais putain de content. J’étais venu quasiment que pour eux et Emperor. C’était un serment à moi-même, je me devais d’être là pour leur dernier show en France et les gars ont fait le boulot. Setlist de l’enfer, exécution de dingue. De très loin leur meilleur concert français de ces quinze dernière années. Puis les seules gouttes de pluie de tout le week-end qui tombent sur Raining Blood, c’était magnifique. À la fin, je ne voulais pas partir, je me suis couché quelques instant sur l’herbe en demandant qu’on me laisse là.

Pas vu Tool, il y avait Deicide en face, des vignerons ne peuvent pas rivaliser avec Glen Benton. Je complèterai mon podium avec Emperor, qui ont encore un fois montré que dans le black metal il y a Ihsahn et le reste. Un concert magnifique, majestueux. Je n’avais qu’une seule envie : que la mort sur un cheval pâle de Gustave Doré descende du ciel pour m‘emporter loin de ce monde de merde.

 

 

François : Jamais aimé Slayer, pardon. Et puis je les ai vus (de loin) un certain nombre de fois parce qu’ils jouent tout le temps et, à force, ça lasse. Envy, c’était quelque chose d’incroyable. C’était pas violent mais une telle force émotionnelle ça laisse rincé. Il faut le voir pour le croire, parce que le rendu live est très différent de leur musique enregistrée. Seb disait qu’il y avait des spectateurs en larmes, je pense que ça suffit pour se rendre compte du truc. J’étais tellement pris dedans que je me suis réveillé deux heures plus tard, à la fin du concert de Cult Of Luna.

 

J’ai vu Tool, principalement parce que c’était la première et sans doute la dernière fois que j’en avais l’occasion. C’était un peu obtus comme concert, scénographie pas folle, pas un mot du groupe… Mais ça reste Tool, en plus de la légende leurs compositions sont incroyables. Après je comprends que ça puisse ne pas plaire à tout le monde.

 

Je rajouterais Daughters sur le podium. Difficile à décrire comme genre, dans doute du post-quelque chose, mais là aussi, comme sur Envy, il y a une forte charge émotionnelle qui passe – juste pas la même du tout. C’est malaisant, c’est glauque, ça pue la folie furieuse, le frontman est complètement barré et passe son temps à se frapper avec le micro en même temps qu’il fait des chorégraphies bizarres. Il y a une vraie communion avec le public. On en ressort complètement chamboulé.

Et quel est le tiercé des déceptions ?

Jay : Est-ce que quelqu’un peut m’expliquer la hype autour de Powerwolf et Sabaton ?

Seb : Pas mieux. Pas vraiment de déception, les concerts de groupes que je voulais vraiment voir étaient dans l’ensemble réussis. Je regrette un peu que la fatigue et/ou l’heure trop matinale m’aient fait louper Sum 41, Gojira ou Coilguns.

François : Je sais pas pourquoi je suis allé voir Lynyrd Skynyrd. Je voulais entendre Free Bird, meilleur solo de l’histoire du rock. J’ai dû me taper une heure de southern rock imbitable pour y avoir enfin droit. J’aurais su, je serais arrivé juste pour la fin. All Them Witches aussi a fait un concert sans âme, c’est dommage parce qu’ils peuvent être très bons.

Avez-vous réussi à percer le secret du succès de Lamb Of God ?

Jay : Je pense que c’est un groupe générationnel qui parle beaucoup aux vingt/trente ans car beaucoup ont découvert le metal avec eux. Un peu comme un Slipknot, System of a Down ou Bring Me The Horizon.

Seb: Non et je crois que je ne comprendrai jamais. Déjà que Pantera, bon, je vais rien dire parce qu’on ne dit pas de mal des morts… Alors la version hard discount de Pantera, vraiment je ne pige pas. Cela marche aussi avec Sabaton hein. Tant de mystères insondables.

François : La violence et le gros son, je suppose. Ca reste du neo-metal pour moi. Pareil que Jay, ça a été une porte d’entrée pour pas mal de monde et le fait que ce soit mauvais ne joue pas sur la nostalgie. Il y a bien des gens qui continuent à aller voir Sum 41 ou Mass Hysteria.

Est-ce que c’est possible de dormir au camping du Hellfest sans souhaiter que Kim Jong Un appuie sur le bouton et nous annihile tous ?

Jay : Apérooooo ! Le camping, la grande famille du metal et les courses de caddie. C’est un peu le pire endroit du monde.

Seb : Pas mieux. Ça reste le pire du festival. À un point tel que j’ai préféré prendre un train à 3h30 dans la nuit de dimanche à lundi plutôt que de subir une troisième nuit dans cet endroit oublié des hommes et des dieux. Cette année “Libérez l’apéro” a été détrôné par “Manowar enculés” et je ne sais pas si c’est pire ou meilleur. Pour dormir, tu mets tes boules quies et t’essaies de faire abstraction. Au mieux tu pourras dormir quatre ou cinq heures étalées entre 2h et 10h du mat.

François : Si tu marches cinq minutes de plus et que tu vas du côté des nouveaux campings, tu es tranquille. Limite pas trop entassé, ça change la vie. Le pire du festival, c’est le Metal Corner, pas le camping. Si tu veux dormir dans un lit confortable à l’extérieur du camping, ça demande une certaine organisation ou de bons contacts, mais c’est tout à fait faisable.

Est-ce vous pensez acheter vos billets pour l’édition 2020 du festival ?

Jay : À moins d’une programmation vraiment excellente et d’éviter le camping, non. Je pense plutôt m’orienter sur un Brutal Assault qui a souvent une prog plus poussée et des bières bien moins chères !

Seb: Non. J’y étais pas retourné depuis 2016, là j’y suis allé essentiellement pour la dernière française de Slayer et, vu le nombre de groupes que j’y ai vu, une bonne trentaine, je pense avoir rentabilisé mon billet. Comme je fais beaucoup de concerts sur l’année, c’est pas essentiel de m’y rendre. Y a un seul groupe qui me ferait revenir à Clisson : Bon putain de Jovi.

François : Avant d’y aller cette année, je disais que ce serait probablement mon chant du cygne. Oui, on vieillit, et quand comme moi on fait cinq festivals par an, qui correspondent à mes goûts, ce n’est plus du tout indispensable d’aller au Hellfest. Mais bon il y a les potes et jusqu’ici je n’ai jamais été vraiment déçu par ce festival. Donc je vais certainement prendre mon billet et si je n’ai pas la foi je le revendrai (on sait tous que cela n’arrivera pas).

Selon vous, le Hellfest est-il le meilleur festival en France et en Europe ?

Jay : J’ai pas fait énormément de festivals mais c’est clairement mieux que le Download Paris qui était bien moyen. Après mon festival de cœur reste le Sziget ,de par sa taille, sa programmation gigantesque et le lieu vraiment parfait. Il y a largement plus de monde qu’au Hellfest mais il y a 25 scènes (à vérifier) donc au final on voit beaucoup moins de gens et on circule beaucoup plus facilement.

Seb : Dans la catégorie poids lourds oui, clairement. Tant au niveau des infrastructures que de la programmation qui, même si on retrouve souvent les même têtes d’affiche, est quand même assez variée et couvre tout le spectre de ce qu’on appelle “le metal”. Il n’y a pas de concurrence en France et très peu en Europe. Le Hellfest et le Wacken sont les deux mastodontes, avec quelques autres un peu plus petits derrière comme le Graspop, le Inferno et le Brutal Assault pour ne citer que ceux-là parmi une pléthore de “festivals metal généralistes”. Rien qu’en France, il a une super offre donc on va pas se plaindre.

 

Oui le Hellfest est devenu un gros machin, mais il s’est forgé essentiellement à la force du poignet, faut pas oublier d’où il vient. Il y a beaucoup de metalleux qui vont venir rager parce que c’est plus assez true ou trop cher ou trop peuplé, je peux comprendre ça sans problème, mais perso je souhaite au festival de tenir encore vingt ans et de faire venir Metallica pour célébrer les cinquante ans de Master of Puppets en tête d’affiche de leur édition 2036.

 

François : Pour le metal au sens large, je dirais oui. Comme je disais en début d’interview, le lieu est vraiment unique, la programmation est quand même très variée et il y a de grosses têtes d’affiche, pour ceux que ça intéresse encore. Le rapport taille/qualité est, je pense, très bon. Après, des festivals il y en a des centaines et je suis loin de tous les avoir faits. Je préfère clairement un petit festival avec une jauge en dessous de cinq mille personnes par jour, ou moins. Mais tu n’y verras pas Slayer.