« Point besoin de parcourir les mers d’Asie pour se sustenter de bizarreries culinaires, la dégueulasserie se trouve aux portes de l’Europe, matelot » Pierre Loti (ou un mec bourré dans un bar de Paimpol, je sais plus)
Alors oui, les nids d’hirondelle, concombres de mer, criquets fris et autres cervelle de macaque farcie ça te fait rêver, Jean-Luc Petitrenaud mâtiné d’Indiana Jones que tu es. Je te comprends, moi aussi j’aime, hors des sentiers battus gustatifs, mettre mes papilles en danger, braver les interdits. C’est un sacerdoce, le point d’orgue de tout voyage en terre inconnue, ma résistance à l’inexorable uniformisation de la bouffe qui transformera tous les humains en consommateurs exclusifs de kebab/pizza/panini/sushis…La mission patriotique d’un bouffeur de grenouilles à l’étranger.
Saigon, Beijing, Ouagadougou ces noms résonnent comme des belles promesses d’aventures gastronomiques, invitation à défier les périls qui menacent ton abdomen. Inutile d’aller si loin l’ami, au nord ouest de la carte d’Europe un bloc de lave et de glace te scrute déjà d’un œil torve, un pays que tu respectais placidement jusque là, pour la qualité de sa scène musicale et ses paysages « so dramatic ».
L’islande.
Austérité protestante. Pragmatisme Viking. Terre pauvre. Les fondations de la cuisine scandinave, une cuisine de nécessité. Ah base de rollmops et de patates bouillies, rien de bien transcendant tu te dis déjà ? Tu te trompes. La cuisine islandaise est une cuisine de souffrance. Avec un sol aussi généreux qu’un PDG au moment de distribuer des augmentations, la volonté de trouver sa pitance fertilise l’imagination. Ce dépasse ici l’entendement. Presque tout se mange, jusqu’au mimichou macareux jusqu’à la baleine-notre-amie. Non ces gens n’ont pas de cœur. Ils dégommeraient le nyancat pour le bouffer s’il venait voler au-dessus de leur tête.
Tu ne pensais pas t’en tirer si bien, te rincer l’œil peinard sur les champs de lave sans autre juste contrepartie qu’un peu de pluie et de vent ?
Le jambon d’agneau fumé arôme vieux cendrier dégoté au supermarché de Keflavik à ta sortie de l’avion n’était qu’un simple avertissement vieux… Les choses changent à ta première bouchée de Blóðmör, un pudding au sang et au gras de mouton au nom de groupe de Black métal, sans aromates superflus, puisque quasi-sans aromates … Du gras rance à la consistance cireuse. Le prochain que tu entendras se plaindre quand il mange du boudin recevra une gifle mentale de ta part.
C’est que l’ovidé à bon dos par ici, et pas seulement pour sa laine. On n’en laisse que les os, on le bouillit, on le fume, on fait des saucisses avec ses abats et du ragoût avec ses testicules, parait même qu’on en bouffe les yeux. Tu serres les dents, tu en as vu d’autres. Après tout on a bien l’andouillette.
Une petite friandise pour se rafraichir la bouche ? Tiens voilà de la morue séchée c’est un peu le chewing-gum local. Comment ça c’est pas bon ? Avec de la bière ça passe. Enfin si on peut appeler bière cette pisse à 2°, la seule que t’as trouvée en épicerie, vu que les putains de magasins d’état ont le monopole de la tise, qu’ils ferment à 16h, qu’à cette heure ci un individu social fait pas ses courses. Mais si ça te convient pas tu peux toujours tester le Malzextrakt, cet horrible erztaz liquoreux qui ressemble à un chouchen désalcoolisé aromatisé au porridge.
Allez courage, plat suivant, un must local, le Hakarl, requin que l’on laisse pourrir 6 mois sous terre puis sécher pour que l’acide contenue dans son urine, dont la bestiole est gorgée quand on le pêche, s’évacue. Singulier cet alliage puissant de munster et d’ammoniaque, non ?
Puisque c’est toi, un dernier tuyau, un secret bien gardé, autour du lac Myvatn on trouve un poisson fumé qui exhale étrange un fumet de gitanes maïs consumées. Le secret de fabrication ? Ben y’avais pas trop de tourbe dans le coin, et quelques vaches, et comme on manquait de combustible…
Oui, c’est poisson fumé à la merde.
Là ton courage te fuit, t’as l’impression qu’on veut te punir, tu doutes, as-tu commis un blasphème ? C’est certain tu ne critiqueras plus une seule chanson de Bjork, tu n’écorcheras plus jamais le nom de l’Eyjafjallajökull, tu agresseras le prochain opposant à la pêche baleinière que tu croiseras, tout ça pourvu qu’on laisse ton assiette tranquille.
Et pourtant, petit joueur, l’Everest de la témérité en matière de bouffe est encore devant toi.
Tous les ans en hiver pendant la fête du Þorrablót, les islandais, en hommage à l’ancienne culture (Oui ils sont redevables à leurs ancêtres de leur avoir légué ces délices. On devrait faire une fête de la sanquette dans nos contrées, tiens…) consomment le Þorramatur un assortiment de toutes les réjouissances déjà citées mais également de tête de mouton calcinées, nageoires de phoque, gras de baleine et autre viandes bouillies conservée dans de l’acide lactique
Alors, tenté ? Ah tiens finalement la curiosité culinaire ne va pas de pair avec le masochisme chez toi ?
Prêche la bonne parole mon gars, en Islande la nourriture est pour les yeux et les oreilles. On regarde, on écoute, mais on ne touche pas.
