Le stoner : né dans le désert californien, maintenant près de chez vous

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Deux ans que je n’écoute presque plus que ça. Les boucles rythmiques du stoner me bercent du réveil au coucher, plus de la moitié des (nombreux) concerts que je fais lui sont consacré, j’ai un autel à Matt Pike sur ma table de nuit, je vis et respire stoner.

Mais quel stoner ? Parce qu’en dehors de la traduction littérale (stoner = défoncé = musique de drogué = Duterte), le stoner est un genre aux contours assez flous, qui peut s’adapter à beaucoup de musiques différentes. Aujourd’hui, on peut attribuer l’étiquette stoner à des groupes aussi différents que Conan ou Somali Yatch Club. Pour comprendre pourquoi le stoner est si varié, il faut revenir un petit peu en arrière.

Début des années 1990, Californie. Mais pas la belle Californie, hein, pas Orange County, non, là, on parle de Palm Desert ou Sky Valley, régions désertiques qui n’ont jamais fait de bruit et principalement peuplées de white trash. Dans ce joyeux environnement, certains groupes, notamment Kyuss, organisent des concerts sauvages dans des lieux perdus, dans le désert en périphérie des petites villes, avec beaucoup d’alcool et de drogues diverses, un générateur à gasoil et les amplis les plus gros que leurs moyens permettent. C’est donc un genre né en live, dans ce qu’on appelle depuis les generator party, avec quelques petites spécificités, à savoir énormément d’effets (les pédales dites de fuzz, qui ajoutent encore plus de distorsion et d’overdrive à une musique déjà saturée), et le fait qu’un jour Josh Homme (oui, le mec de Queens of the Stone Age), alors guitariste de Kyuss, branche sa guitare à un ampli de basse, alourdissant encore un plus un son déjà sévèrement downtuné (les musiciens accordent leurs instruments plusieurs tons en-dessous des notes traditionnelles), ce que nombre de musiciens font encore aujourd’hui. Le stoner aime les sons lourds, saturés, brouillés (sans être brouillons). L’influence du rock psychédélique est aussi très forte : si les sonorités, parfois même le rythme, n’ont plus rien à voir, la mélodie et les solos se rapprochent énormément du psyché des années 1970 (écoutez les solos de Gardenia de Kyuss ou de Dragonaut de Sleep).


 

Le passage du live à l’enregistrement, étape cruciale dans le développement d’un style musical, ne fut toutefois pas sans encombre, il fallait pouvoir capturer ce son crade, né en live, sans le dénaturer, à une époque où la mode est au mastering le plus propre possible. Heureusement, certains ingénieurs son y arriveront, comme le fameux Chriss Gross pour Kyuss, qui dira de sa participation dans la création d’un mouvement qu’il n’a fait que transcrire ce que le groupe demandait, à savoir un son out of whack, expression difficile à traduire mais qui signifie à peu près déséquilibré par rapport à son ordre naturel. Du côté de Sleep, Holy Mountain et, surtout, Dopesmoker sont enregistrés par Billy Anderson, producteur notoire de Portland, qui laisse au groupe toute sa liberté d’expression notamment en ce qui concerne son obsession pour les amplificateurs des années 1970, ce qui donne un son parfois surprenant. Tout ce petit monde donnera donc naissance aux petites pépites que je vous propose d’écouter.

Les albums historiques ayant défini le stoner dans deux genres de musique bien différents sont Blues for the Red Sun de Kyuss et Sleep’s Holy Mountain de Sleep – et, dans une moindre mesure, Spine of God de Monster Magnet (tout cela date de 1992). Jetons-y une oreille, en commençant par Kyuss. Ecoutons Green Machine, le tube de l’album. Puis, sans transition, enchaînons sur Sleep avec Holy Moutain, chanson éponyme de l’album. Et enfin, Spine of God.

Vous penserez peut-être que ces trois chansons n’ont pas grand-chose à voir les unes avec les autres. Vous avez raison. Le rythme et la structure sont très différents. Mais le style (production rétro et fuzz à fond), les sonorités (guitare et basse très lourdes) et surtout la base rythmique (très simple et répétitive jusqu’à en devenir hypnotique – l’influence psychédélique) sont les mêmes. On est dans la même quête du riff le plus entêtant possible, répété ad nauseam. C’est juste que les trois groupes viennent d’influences différentes : Kyuss a une attitude plus punk (d’ailleurs, ils se revendiquent du desert rock plutôt que du stoner, encore qu’on pourrait dire que le desert rock est un sous-genre du stoner, débat de spécialistes inutile au possible), alors que Sleep est directement influencé par le doom (pensez Pentagram) et Monster Magnet par le rock psychédélique. Les deux premiers sont californiens, le troisième du New Jersey. C’est de là que vient la magie du stoner : tout sous-genre du rock peut être revisité à la sauce stoner, au point qu’un groupe comme Soundgarden est parfois considéré comme un des pionniers du genre – mais eux-mêmes ne le savaient pas. A partir de là, tout devient possible.

Personnellement, je suis rentré dans le stoner avec des artistes aux influences très bluesy et psychédéliques, comme les fantastiques Samsara Blues Experiment. Mais il y a de tout, pour peu que vous soyez un peu dans le rock/metal, vous trouverez du stoner à votre goût. Par exemple, le sludge, résultat de la fusion d’éléments du doom, du hardcore et du stoner, né dans les bayous de Louisiane, ravira les plus mélomanes d’entre vous avec des groupes comme Weedeater.

Le genre reste longtemps assez confidentiel à l’exception des grosses machines (on peut considérer que certains albums de Queens of the Stone Age, notamment Rated R et Songs for the Deaf, ont beaucoup fait pour populariser le genre), mais la scène s’est énormément développée, d’abord aux Etats-Unis où le genre est maintenant très bien représenté, mais aussi en Europe depuis le début des années 2010, avec la création de festivals dédiés, par exemple le Desertfest, aujourd’hui présent à Londres, Berlin et Anvers. En France, la scène a été popularisée par la célèbre (enfin, dans le milieu) scène Valley du Hellfest et des associations dédiées, comme les Stoned Gatherings. Aujourd’hui, la scène a ses fidèles à Paris (allez faire un tour du côté des progs de Below the Sun et des Fuzzoraptors), mais aussi de plus en plus en province, notamment à Nantes ou à Bordeaux.

Mais pour vivre l’expérience suprême en stoner, rien ne vaut la nature. Les generator party ont laissé un long héritage et aujourd’hui de multiples petites associations ou petits festivals proposent de revivre l’expérience, dans le cratère d’un volcan, sur une plage, au bord d’un lac… Bien sûr, les lieux assez éloignés de la ville sont privilégiés, parce que ça s’écoute fort, ça picole pas mal et ça fume beaucoup (les paroles des chansons de Sleep par exemple appellent ouvertement à la consommation, de plus les groupes avec “weed” dans leur nom ne se comptent plus).

Alors que vous soyez un hippie à la recherche du trip suprême (écoutez My Sleeping Karma) ou un doomster pur et dur (dans ce cas, vous avez déjà sans doute entendu parler d’Electric Wizard), ou si vous aimez tout simplement les rythmiques simples et répétitives (clin d’œil du côté de l’électro, j’en connais qui ont franchi le pas – le krautrock sauce stoner est là pour toi, écoute donc 10.000 Russos), n’hésitez pas à jeter une oreille à tout cela. Tout le monde peut y trouver son compte et rares sont ceux qui ont pu dire que rien de tout cela ne leur plaisait. Afin de pouvoir découvrir des albums à vos goûts, je vous suggère le très bien fait outil de recherche de More Fuzz où vous pourrez concocter votre mix parfait de gras, de psychédélique et d’énergie. Personnellement, je commencerais par là, mais je suis un hippie du metal, donc bon…