Face à l’insignifiance, pour un nouvel absurde

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Je suis tombé récemment sur un très chouette documentaire d’Arte, Une Espèce à part, qui, en une trentaine de minutes, remet les choses en places : l’humain n’est qu’une espèce parmi les autres, pas si spéciale que ça, paumée au milieu d’un cosmos si immense qu’il en devient inconcevable, indicible. Une espèce insignifiante. Et j’ai soudainement réalisé que nous vivions en ce moment une nouvelle blessure narcissique, sans doute la plus dure qui ait été infligée à notre espèce à l’ego si fragile, prompte au désespoir malgré sa résilience hors du commun.

Récapitulons un peu. Selon Freud, à l’origine de la théorie des blessures narcissiques, l’amour propre de l’humanité a subi trois graves démentis dus à la science. La première blessure est la révolution copernicienne : la Terre tourne autour du Soleil, l’humain n’est pas au centre de l’univers. Le seconde est la théorie de l’évolution darwinienne : l’humain n’est qu’un animal parmi les autres, qui a évolué, qui n’a pas été créé par Dieu. La troisième est la la découverte de la psychanalyse et du subconscient (ben oui, tant qu’à faire, Freud se brosse dans le sens du poil) : l’humain n’est même pas entièrement maître de ses désirs et de ses actions. Depuis, je rajouterais une quatrième blessure narcissique : avec le recul de la pratique religieuse en France et en Europe au XXe siècle et les écrits de Nietzsche, l’humain opère un basculement idéologique, il essaie d’accepter que la vie après la mort n’est peut-être qu’un mirage, que Dieu est mort, que l’univers est froid et insensible, que la vie n’a pas de sens.

Bien entendu, les penseurs et philosophes se sont démenés pour expliquer, soigner et dépasser ces blessures, redéfinir constamment ce qu’est l’humain et sa place dans le cosmos. La révolution copernicienne a sorti l’homme du centre de l’univers mais sans pouvoir nier le divin. Puis les Lumières, dès Pascal, et même Descartes, ont tout fait pour réconcilier l’humain et Dieu dans ce nouveau système de valeurs, affirmant que la conscience est étincelle divine, que l’humain est un cas à part dans le règne animal. Ce qui, hélas, sera partiellement démenti par l’évolution darwinienne. Qu’à cela ne tienne, nos philosophes ont du ressort, ils trouveront toujours une place spécifique à l’humain, qui ne saurait accepter d’être ramené à un simple singe hypertrophié de la tête. Quid de la pensée, de la technique, de la morale ? De la volonté ? Kant, et après lui Hegel, Schopenhauer, ont déjà bien débroussaillé la question lorsque paraît l’Origine des espèces. Le problème du subconscient ? Réglé par la psychanalyse, d’abord Freudienne, puis Lacanienne. Si l’on ne maîtrise pas toujours ce que l’on est ou ce que l’on fait, au moins on peut le comprendre. La question de la mort et de l’indifférence de l’univers est abordée par l’existentialisme de Sartre et l’absurde de Camus (tous deux se basant sur ce bon vieux Kierkegaard) : il appartient à chacun de se construire une raison d’exister, bien que la solution diffère selon la boutique. Je vais m’attarder un peu sur l’absurde camusien, parce que la notion est quand même dans le titre de l’article. Donc, pour Camus, l’absurde est provoqué par la contradiction inconciliable entre la recherche de sens propre à tout être humain et un monde qui en est dépourvu. Il étudie ce contraste via le “seul problème philosophique vraiment sérieux”, celui du suicide, réel ou philosophique ; c’est à dire le renoncement, l’acceptation de l’absurde. Camus défend que l’on doit prendre l’absurde au sérieux, vivre la contradiction sans faux espoir, mais sans jamais l’accepter : il faut toute la vie s’y confronter et, pour cela, il faut “vivre plus”, à travers la liberté, la révolte, et la passion. YOLO quoi. Enfin presque, c’est bien sûr un peu plus compliqué que ça. Pour ceux que ça intéresse, lisez Le Mythe de Sisyphe et L’Homme Révolté.

Cela règle la question du sens de la vie : il n’y en a pas, il faut vivre avec. Mais pire que l’absence de sens, il me semble donc que nous affrontons une nouvelle blessure narcissique, sans doute la pire de toutes : celle de l’insignifiance. Même Camus ne l’a pas vue venir celle-là, puisqu’il postule que l’absurde est issu de la raison humaine et donc que l’absurde ne saurait exister sans sujet. Mais l’insignifiance ne donne même plus à l’humain le monopole de la raison. D’autres espèces animales connues, sur Terre, montrent des signes d’intelligence, peut-être même de conscience. Alors dans l’espace, n’en parlons même-pas. L’ethnocentrisme, cet espoir fou que nous sommes la seule espèce capable de pensée développée dans l’univers, est battu en brèche. Nous ne pouvons pas le prouver, mais il est à peu près certain que nous ne sommes pas seuls. Et même que nous sommes très nombreux. Alors à quoi bon ? A quoi bon se battre pour exister sachant que nous sommes de la poussière de cosmos, dans un univers tellement grand qu’il est très, très improbable qu’il n’abrite pas d’autres formes de vie ? Même au niveau de notre bonne vieille planète, nous ne sommes qu’une espèce parmi d’autres. Elle était là avant nous, et sera là après nous… La fin de l’espèce humaine n’est pas un nouvel horizon, mais le fait que cette disparition serait complètement anodine l’est.

Face à ce constat, il est temps de proposer une nouvelle philosophie de l’absurde. Camus, c’est bien, mais c’était déjà il y a 75 ans. Le prochain grand philosophe sera celui qui réussira à réconcilier l’humain avec sa place dans le cosmos – insignifiante, donc.