Lettre ouverte à mon violeur

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Tu as eu ma haine. Violente. Tenace. Inextinguible. Immortelle. Venimeuse. Insidieuse. La haine dans la rue. La haine la tête dans l’oreiller. La haine en mangeant, la haine en rêvant, la haine en travaillant et en lisant. La haine alcoolisée, la haine en gueule de bois. Les mâchoires serrées, l’estomac noué. Les yeux fous, les ongles qui rongent la peau à l’intérieur des poings serrés. Au réveil, la ligne familière creusée à l’intérieur des joues par les dents qui ont travaillé toute la nuit. La haine irraisonnée comme un fluide acide qui brûle le ventre, comme un marteau sans pitié contre les tempes.

Tu as eu mes larmes. Les diluviennes. Les contrôlées, au bord des cils. Les solitaires, discrètes en société, petits débordements. Les hystériques avec les cris, les sereines et sages. Les sèches, qui n’ont jamais voulu sortir. Celles qui brûlent le gosier, celles qui emportent la gueule.

Tu as même eu ma compassion. Est-ce vraiment ta faute ? Devrais-je te faire porter tout cela ? Si la répartition des responsabilités était mauvaise ? Ai-je surréagi ?

Tu as eu, évidemment, ma culpabilité. Je n’aurais pas dû faire ça. J’aurais dû dire ceci. Je n’aurais pas dû porter ce pull, je n’aurais pas dû rester là. J’ai merdé ici, ici, et là. J’ai provoqué ceci, qui a entraîné cela. Après tout…

 

Tu as eu mes entailles au bras, à force d’alcool, de tourner en rond dans mes questions et mes peurs, pour arrêter les larmes.

 

Tu as eu mes doutes. Relire le livre, revoir le film, refaire l’histoire. Ai-je vraiment dit cela ? N’était-ce pas mal formulé ? A-t-il entendu ceci ? A-t-il cru cela ? J’ai oublié, j’ai perdu le fil. Personne ne me croira.

Tu as eu mes cauchemars. Les trop réalistes, les abstraits, les fous, ceux où tu prends les traits d’un inconnu et ceux où tu te transformes en n’importe quel camarade de classe.

Tu as eu mes expériences dissociatives lors d’interventions gynécologiques, pour reproduire la distance salvatrice qui anesthésie l’événement et le souvenir.

Tu m’as pris mon estime de moi, de mon corps. Episodes d’impossibilité totale de manger, l’odeur de la nourriture me donnant la nausée, le fait de me lever le matin me faisant vomir, confrontée sans la moindre logique aux épisodes d’hyperphagie incontrôlée ; manger vite, toute seule, n’importe quoi, tout le frigo, remplir le vide ou chercher le vide. Le regard dans la glace, le dégoût, le désintérêt de tout acte de soin du corps et de l’idée même de tenter de me trouver jolie.

Tu m’as pris ma libido, mes gestes de tendresse même les plus simples, disparus ou comme bloqués à l’intérieur de moi. Va trouver un équilibre amoureux quand tu as l’impression que toute relation physique, même parée de sentiments, est volée à l’intégrité d’un corps qui ne semble même plus s’appartenir. Va te dévoiler à quelqu’un quand ta simple image, même vêtue, dans la glace, te fait horreur. Va donner confiance à un quelqu’un quand tu ne sais plus enlacer ou te blottir spontanément.

Tu m’as pris ma confiance en l’autre, mes envies d’aventures. Il me paraît maintenant aussi dangereux qu’inenvisageable de donner mon coeur ou mon corps à quelqu’un que je ne connaîtrais pas sur le bout des doigts, dont je n’aurais pas aperçu tous les travers potentiels. L’élan vers l’inconnu ne m’animera plus avant longtemps et j’en viens à regretter que cette réserve ne soit pas arrivée plus tôt, pour m’empêcher de m’approcher de toi.

Tu m’as pris ma sensibilité en la vie, ses aléas comme ses beautés, tu m’as anesthésiée à tant de niveaux qu’il me semble ne plus savoir apprécier ni la chance ni la douleur de ce qui peut m’arriver. Peut-être devrais-je te remercier de m’avoir donné un si sain détachement, une si pure indifférence à tout ce qui pourrait me peiner. En revanche, j’aurais aimé pouvoir encore apprécier les bienfaits que je reçois à leur juste valeur.

 

Tu m’as pris soixante euros par consultation d’hypnothérapie pour PTSS. Plusieurs par mois. Toi aussi, tu as de quoi te faire soigner, apparemment. Mais pour le moment, c’est moi qui paye.

 

Mais tu m’as donné ma meilleure arme, le lendemain même, avec tes bras ballants, ta démarche gauche, ton indécent sourire en coin, tes yeux fuyants et ton « tu vas pas porter plainte, hein ? »
Tu m’as donné un rempart contre moi-même, contre la crainte et les doutes, les visionnages intérieurs mille fois répétés pour chercher où j’ai merdé, les reviviscences épuisantes et le déni.
Tu m’as donné ma meilleure preuve – même si je ne peux la montrer à personne, mon plus chaud refuge contre la haine de moi-même, la base de ma conviction que tu es un monstre et que tu le sais. Certes, je ne peux guère te rendre grâce pour ce cadeau. Ce n’est qu’une de tes nombreuses « maladresses », mais au moins cette fois a-t-elle joué en faveur de ma santé mentale.

Tu m’as donné mes plus admirables alliés. Il est vrai que j’en ai choisi peu et avec soin. Mais au-dessus d’une bière, ou à travers la fumée d’une cigarette, ils n’ont pas cillé, n’ont pas hésité, n’ont pas questionné, n’ont pas douté et pas une fois depuis je n’ai décelé la moindre lueur de méfiance dans leur regard qui m’accompagne, la moindre répugnance dans les gestes qui m’aident, le moindre recul pour me prodiguer leur soutien. Jamais je n’oublierai leur présence et jamais je ne cesserai d’admirer leur générosité inconsciente. Grâce à toi j’ai pu mesurer la confiance que je peux mettre en eux. Tu m’as donné la force de chercher mes meilleurs amis.

Tu n’auras pas ma honte car elle te serait trop utile. Elle t’a permis de me garder sous silence, et sous emprise, bien assez longtemps. Mais je ne nie plus, je ne me tais plus depuis longtemps et je refuse de favoriser une situation qui, depuis longtemps déjà, me mettait hors de moi quand j’en étais témoin : jamais, jamais ce ne sera à la victime d’avoir honte, c’est un mécanisme bien trop pratique pour le bourreau que d’accepter de le laisser sévir.

 

Tu n’auras pas ma vengeance.

 

Ce n’est pas qu’on ne m’ait pas proposé, souvent, de t’attendre devant chez toi pour te refaire les dents, non… Ça serait bien pratique, pour toi, un nouveau statut de victime, même victime de vengeance. Bien trop pratique pour que je prenne le risque de te l’offrir sur un plateau d’argent. Et puis, même à coups de bottes dans la tronche, le soulagement serait aussi artificiel que passager. Si je voulais vraiment que l’on soit quitte, il faudrait que je te fasse perdre tout ce que tu m’as pris. Il faudrait que je détruise ta vie, tes relations présentes et futures, ton subconscient, ton amour-propre. Alors non, tu n’auras pas ma vengeance, mais… Pour l’instant ? Après tout, tu n’en sais rien, tu ne pourras jamais en être sûr.

Alors tu n’auras pas de répit. Pour au moins aussi longtemps qu’il me faudra pour guérir, tu n’auras pas droit au calme car tu ne me connais plus et ne sauras jamais de quoi je suis capable pour te rendre la pareille. Et même guérie, enfin sûre d’agir avec le recul nécessaire, il me sera toujours possible de te faire payer.
Tu n’auras plus droit au repos.

 


 

Vous qui nous avez tant pris, vous n’avez plus droit à une vie normale. Vous qui avez ouvert la boîte de Pandore, nous ne vous laisserons pas même l’espoir. Vous avez perdu tout droit à la sérénité quand vous nous avez volé la nôtre. Vous avez perdu tout droit au pardon si vous nous avez abandonnés. Si vous êtes suffisamment inhumain pour que cela ne vous empêche pas de dormir, pensez à toutes les têtes qui travaillent cette nuit à vous faire payer. Mais pensez aussi à toutes les têtes qui travaillent à vous oublier. Dans quelque temps, quand vous ne serez plus rien, vous n’aurez pas même laissé les sordides souvenirs de votre égoïsme criminel. Vous n’aurez laissé, si nous avons été suffisamment aidés, que le vague relent de pourri d’un être profondément dépourvu de la moindre importance. Nous aurons travaillé à l’effacement de votre silhouette de toute mémoire. Et à l’échelle du temps moyen que vous avez à passer sur Terre, c’est bien la plus grande preuve d’échec que nous puissions vous donner.