Les lacs du Connemara, l’hymne gênant de tous les beaufs de France

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Il y a quelques semaines, alors que la fête de la musique touchait à sa fin, dans le dernier tram si bondé qu’on n’avait nul besoin de s’accrocher à une barre pour ne pas tomber, j’ai été victime d’un guet-apens sonore qui aujourd’hui encore me laisse tremblant et motive cet article. Alors que nous étions tous serrés dans la chaleur de la canicule naissante, suants et comprimés par d’autres corps suants, un groupe de petits mecs légèrement barbus se sont mis sans sommation à éructer les premières et funèbres paroles.

 

« Terre …. brûlée … au vent … des landes de pierre… »

 

Leurs visages ont commencé à se tordre sous les mugissements, puis ils se sont mis à crier plus fort. En quelques secondes tout espoir fut perdu. Leur cercle s’était élargi à la moitié du wagon qui hurlait en rythme sans trop savoir pourquoi. Le supplice dura quelques bonnes minutes avant de s’évanouir comme il avait commencé, dans la plus pure gratuité. Une jeune fille, visiblement un peu trop ambiancée, tenta tant bien que mal de raviver les braises depuis le strapontin sur lequel elle était avachie. Fort heureusement ce fut un échec. Je lui en souhaite d’autres dans sa vie future.

Dans cette vaste farce du Connemara qui émaille trop souvent les soirées françaises, on distingue deux types de personnes : ceux qui lancent la chanson et ceux qui la suivent, parfois timidement, quoique toujours avec beaucoup de bonne volonté. Les deux sont coupables au même degré, mais les derniers se sauvent en ce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font, un peu comme les types qui ont mis Jésus sur la croix.

On m’aura compris. Je veux surtout accabler les premiers, ceux qui pensent impunément qu’entonner cette chanson est une bonne idée. « Les premiers violents, les provocateurs de toute violence » comme disait feu notre bon abbé Pierre. Et si je veux tant les accabler, c’est tout simplement pour vous rappeler à tous de vous calmer avec Les lacs du Connemara : c’est de la merde.

 

 

Composée en 1981 sur une musique de Jacques Revaux et un texte de Pierre Delanöe, la chanson naît sous de funestes auspices. Après un long voyage exposé à la chaleur de la plage arrière d’une voiture, le synthétiseur de Revaux émet un son proche de la cornemuse, ce qui inspire tout de suite à Michel Sardou d’écrire une chanson ayant pour thème l’Écosse. Ni une ni deux, son parolier court chercher de la documentation pour y trouver du matériel à paroles. Il ne reviendra qu’avec un prospectus touristique sur l’Irlande. Niveau inspiration, on est en effet plus proche d’une vidéo Tasty® que d’une véritable oeuvre artistique. Une chanson née d’un dépliant et d’une lubie anglo-saxonne venue comme une envie de chier, voilà qui ne présage rien de bon.

Son rythme et sa mélodie, conjuguant simplicité et entrain, ont néanmoins tout pour plaire. La chanson a rapidement connu un succès fou dans les années 1980, se hissant au panthéon des tubes de karaoké. Ce que l’on sait moins, c’est par quels jeux du destin il se trouve qu’en 2019 elle soit toujours une chanson de soirée et, plus particulièrement, la chanson attitrée des étudiants d’HEC.

Aucun ancien de l’école ne semble pouvoir situer l’apparition de la tradition du Connemara, pas plus que quelqu’un ne semble pouvoir expliquer comment la chanson a fait son bout de chemin dans les soirées étudiantes du XXIe siècle. Je fais donc l’hypothèse simple que c’est notre propension toute française à ressusciter les tubes des années 1980 qui est à l’origine de la diffusion des Lacs du Connemara chez les jeunes de 15 à 25 ans, au même titre que Les démons de minuit ou Trois nuits par semaine. De soirées en soirées, il est probable que la chanson a fini par s’imposer comme un standard de festivités et comme hymne de diverses corporations.

Voilà pour le contexte. Avant d’asséner le coup de grâce, je tiens tout de même à rendre à César ce qui est à lui. Tout n’est pas à jeter dans ce morceau. Le tout début de la chanson, jusqu’aux percussions, est en effet remarquablement bien mené dans son choix de synthé et sa suite d’accords. Le potentiel fédérateur et fraternel de la chanson n’est pas non plus à mettre de côté et une danse en rond vaut sûrement mieux que les échanges venimeux et mesquins de notre époque sur Twitter. Le texte, enfin, tout desservi qu’il est par le ton criard et mongole de la musique, n’est pas sans une certaine poésie.

Toutefois, la chanson reste atroce, prise d’un mal terrible. Ce mal qui suinte d’elle, vous l’aurez compris si vous avez une once de bon goût – et, au passage, d’estime de vous-même –, c’est bien entendu ce thème lancinant et répétitif, digne des meilleures foires à la saucisse et qui constitue le refrain sur lequel s’égosillent avec fierté tous les beaufs de France. Vous savez, ce passage où tout le monde crie LA LALA LALA LALALALALA.
En dépit de ses quelques réussites, la chanson reste donc impardonnable : on ne mange pas sa propre merde sous prétexte qu’il reste des bouts de maïs dedans et je soupçonne toute personne déclarant aimer cette chanson de souffrir d’une perversion irrémédiable du goût, de la culture et de l’esprit. Très sérieusement, qu’est-ce qui peut bien pousser un humain normalement constitué à écumer de joie sur un refrain que ne renierait pas René la Taupe en personne ?

Cette chanson est affreusement mauvaise, c’est un fait, au même titre que l’eau mouille. En conséquence, quiconque entreprend de la chanter, quiconque dit que c’est un « bon titre parce qu’il met une bonne ambiance » et qu’il permet « un moment de communion » ou tout autre sornette, est un être dénué de culture et de bon goût. Ne croyez jamais ces gens, jamais. Ne leur faites pas confiance. Leurs habits sont mal coupés, ils ne savent pas choisir les melons ni les concombres, ni saisir un steak ou élever des enfants. Plus généralement, ils sont incapables d’approcher la moindre vérité sur l’existence humaine, en reconnaissant par exemple que le dernier album de Lomepal est mauvais. Prompts à réfléchir vite et à se contenter de peu, vous les croiserez aussi bien à la sortie des grandes écoles de commerce que dans les plus banales soirées.

 

 

Quelle place réserver alors à cette chanson, maintenant que nous venons de la descendre de son trône ? Tâchons de rester humbles et simples : elle est un fumier auditif, dont la seule valeur est de fertiliser les rencontres festives de nos semblables. Utile, très sûrement, mais pas comestible pour autant.

À mi-chemin entre la performance et l’expérimentation sociale, la vraie création de Michel Sardou se situe dans ce Valhalla de la beaufitude au format Mp3, prêt à surgir à chaque instant. Mais l’homme est aussi une force de la nature : il a en effet réussi à chier un étron qui, presque quarante ans après, ne s’est toujours pas décomposé.

Chapeau l’artiste, maintenant n’en parlons plus.