Jacques Lusseyran, le bonhomme de la littérature

Publié le par

Bien des gens se plaignent de leur petite vie monotone et morne. Ils sont nombreux à ne pas savoir quoi faire de ce décompte existentiel qui chaque jour les rapproche de la mort. Alors ils dansent, boivent, vomissent, mangent, baisent. Jacques Lusseyran n’est pas de ceux-là, l’Histoire a choisi pour lui, deux fois. Encore frêle et jeune garçon en culotte courte, on le bouscule à l’école, et il se crève les deux yeux. So much fun. Il grandit avec son handicap dans les années 30, forgeant un esprit redoutable et affiné, curieux de tout et capable de se représenter mentalement les philosophies et termes les plus complexes. Son cerveau analyse tout, saisit tout, enregistre tout :
 

« Mon esprit, c’était alors un monde en expansion : il n’avait pas trouvé ses bornes. Et si mon intelligence renâclait un peu sous l’effort, j’avais recours à d’autres univers en moi : celui du cœur, celui de l’espérance. Ils faisaient le relais, et moi, je courais toujours ».

Puis la guerre éclate. Vichy déclare les handicapés non recevables aux grandes écoles. Jacques qui préparait l’ENS se retrouve complètement perdu et anéanti. Ce sont les autres qui déclarent sa cécité comme un handicap, pas lui. La lumière qui l’habite, celle qu’il a développé en lui comme une vraie sève dont il nourrit son intelligence, désormais le tracasse. Il s’engage alors dans la résistance et plus précisément dans un journal, rattaché au groupe Défense de la France, qui deviendra à la libération France-Soir. Son rôle est de retenir 1050 numéros de téléphone pour ne pas laisser de traces, mais aussi de sonder par le timbre de la voix les nouveaux arrivants dans le réseau clandestin, pour savoir s’ils sont susceptibles d’être des taupes. Il aura failli une fois.

Il finira dénoncé. Son amour pour la langue de Goethe lui permettra de survivre à un interrogatoire des collègues de Klaus Barbie, connus pour leur raffinement dans la torture. Il est interné dans le camp de concentration de Buchenwald. Son espérance de vie dans le bloc 56 où les handicapés sont regroupés ? Une putain de semaine. Il y restera quasiment un an et demi. Il décrit cet endroit comme un lieu où il vit « des hommes inventer des bombardements de ville pour le seul plaisir de torturer un voisin dont tous les êtres chers étaient là-bas », où « les fous vivent d’un bonheur d’une espèce effrayante, une sorte de bonheur glacé incommunicable ». PARTY HARD. Gravement malade avant que le camp ne soit libéré par le Général Patton, il s’en sort quand même. La vie est parfois plus forte que tout, et soudain vous délaisse. La libération fera plus de morts que les Nazis eux-mêmes n’en auront fait avant de fuir, emportant avec eux 80 000 hommes, et laissant 20 000 hommes au camp, malgré le plan d’extermination de tous les survivants. Comme le raconte aussi Louis Martin-Chauffier dans son ouvrage L’homme et la bête : 
 

« Des hommes moururent de faim, d’autres qui moururent pour avoir mangé trop vite à nouveau. Il y en a même que l’idée d’être sauvés foudroya. Ça les prit comme un accès qui les emporta en quelques heures. »

Malgré toutes ces horreurs, la force de Jacques étincelle dans son oeuvre Et la Lumière fut. Un homme d’une intelligence rare se confie, nous montre que son handicap a été sa plus grande force, et qu’il y a au fond de nous tous une lumière. La lumière est en nous. Pour les sceptiques, que rétorquer à un résistant-déporté qui a survécu à l’enfer, sans le voir, mais qui l’a humé, goûté, touché, entendu, hurlé ? Qui a survécu en se montrant solidaire dans le chacun pour soi, qui se récitait les plus beaux poèmes de la langue française, parce qu’il trouvait la chaleur et le réconfort qui manquaient à la réalité dans les mots des plus grands ? C’est une leçon de vie. Quand je suis sorti de ce bouquin, j’ai compris que je n’étais plus non plus le même. La prose de Lusseyran est calibrée, sobre, mais le génie tient dans le fond plus que dans la forme. Oui, dans l’endroit où l’humanité était censée périr à jamais, un aveugle a survécu et l’a raconté. Son témoignage ne vaut ni moins, ni plus que les autres. Il est précieux. Mes yeux à moi sont aveugles de biens des évidences, mais ils m’ont servi à verser ces quelques larmes que méritaient le destin de Jacques Lusseyran à la fin de la lecture de « Et la Lumière fut ». Il mourra bêtement dans un accident de voiture après s’être établi professeur de français et de philosophie aux USA. Il aura tant survécu et si peu vécu.