Les Furtifs, la dernière grande réussite d’Alain Damasio

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Quinze années se sont écoulées depuis la Horde du Contrevent, la précédente œuvre d’Alain Damasio. Quinze années d’attente qui, au final, en valaient salement le coup.

Commençons par présenter rapidement le contexte de son nouvel ouvrage, Les Furtifs, façon Astérix : en 2040, la France est soumise à un capitalisme débridé. Tout ou presque appartient aux corporations, l’État en étant réduit aux plus strictes fonctions régaliennes. Toute la France ? Non ! Certains zadistes esprits libres résistent encore, refusant le diktat du tout donnée, luttant pour préserver des espaces de vraie liberté dans un monde se poliçant lui-même. Au milieu de cette lutte, des êtres insaisissables, les Furtifs, toujours en mouvement, toujours en changement, pourraient bien être les clés de la révolution.
Mais comme d’habitude avec Damasio, s’arrêter à la quatrième de couverture serait une grossière erreur. Je vais donc tenter d’expliquer pourquoi cet ouvrage est puissant, grand, fort et beau, en un mot : incontournable.

Les Furtifs est une sorte de pot-pourri des diverses influences et thématiques chères à l’auteur, que je vous énumère, sans me respecter, façon Topito.

1) Le néo-libéralisme

Le capitalisme néolibéral ne se porte jamais mieux que dans un environnement de contrôle (Damasio est un grand amateur de Foucault). Dans le monde des Furtifs, les sociétés privées ont pris le contrôle de pans entiers de la société. La ville d’Orange, où se situe l’essentiel de l’action, a été rachetée par la marque éponyme. Celle-ci contrôle tout à l’intérieur, des zones auxquelles les habitants ont le droit d’accéder à l’éducation en passant par la police. La gratuité n’existe plus. La gratuité est illégale. Tout est sujet à transaction et, bien entendu, la transaction est normée : plus de place pour l’échange, pour l’inattendu, pour l’improvisation, la surprise.

2) La technologie

Sans être un ludiste, Alain Damasio se méfie du tout technologique et, plus particulièrement, des téléphones portables, assistants personnels et autres Alexa ici remplacés par “la bague”, un rêve mouillé de GAFA, panoptique, qui sait tout de son propriétaire dont elle enregistre le moindre de ses faits et gestes. Elle est l’unique objet dont on a besoin les pour vivre au quotidien. Ceux qui n’en portent pas sont des parias, exclus de la société. Pour sa défense, elle s’avère fort pratique et agréable : avec elle, tout devient à portée de main, de parole, voire de pensée. La bague affiche des recommandations personnalisées en permanence tout en connaissant les goûts et préférences de son porteur. Quoi de plus beau que le contrôle non pas subi mais accepté, et même désiré ? Un soft control qui façonne un être humain se complaisant dans sa privation d’altérité. Damasio utilise l’expression de “technococon” pour désigner cette bulle technologique qui se tisse déjà peu à peu autour de nous, qui nous retient d’aller vers l’autre, vers l’inattendu, vers la difficulté ; éléments pourtant indispensables à la construction de l’être.

3) Le mouvement

La Horde du Contrevent était déjà une ode épique au mouvement, indissociable de la vie. Damasio, comme déjà Rimbaud à son époque, n’est pas un partisan des Assis. La société de contrôle des Furtifs restreint d’abord et avant tout le mouvement : selon votre abonnement, vous n’avez pas accès aux mêmes lieux, certains quartiers étant réservés aux plus aisés, concrétisant ainsi une fracture sociale que nous observons déjà aujourd’hui. Pour Damasio, la liberté de mouvement, symbolisée par les Furtifs, ces espèces d’animaux insaisissables qui meurent s’ils en sont privés, est la plus fondamentale des libertés.

4) Le son

Damasio n’a jamais caché son intérêt pour le son. Nombre de ses derniers projets sont audio, comme sa collaboration avec Rone. La Horde du Contrevent était accompagné d’un CD, et c’est également le cas ici, même s’il est plus un complément à la lecture qu’une musique l’accompagnant. Mais plus que jamais, le son, la musicalité, la rythmique sont au coeur du roman.

5) La langue

Damasio aime jouer avec la langue française, avec des néologismes ainsi que des effets de style très marqués. Nous atteignions ici des sommets, chaque narrateur ayant ses particularités, marquées par des graphies différentes, culminant lors de passages de haute tension tout en allitérations délirantes. C’est tout simplement fantastique.

6) La nature

En situant l’action dans le monde réel pour la première fois, Damasio s’approprie un territoire, ici le sud-est de la France et et ses campagnes. Le roman transpire l’amour pour les endroits reculés et sauvages, donc incontrôlables, de cette région, où les modèles alternatifs sont possibles et concrétisés par des communautés indépendantes.

7) La multiplicité des points de vue

Tous les romans de Damasio (enfin, “tous », les trois…) sont choraux. Chaque narrateur dispose de sa propre voix, de son propre style. Même si nous retrouvons un peu les mêmes styles à travers les différents récits, ici, il me semble que le narrateur principal, Lorca, père éploré à la recherche de sa fille disparue, personnage cassé dès le début, que certains n’hésitent pas à considérer comme relevant de la psychiatrie, est le plus abouti. Capt (le narrateur principal de la Zone du Dehors) et Sov (celui de la Horde du Contrevent) étaient un peu génériques, servant de trames conductrices au récit sans faire preuve d’une réelle originalité. De ce point de vue, Lorca me semble bien plus réussi.

8) La parentalité – et plus précisément la paternité

Un thème nouveau, bien qu’esquissé dans quelques nouvelles, puisque Damasio est devenu père. Le roman est une très, très grande déclaration d’amour à la parentalité, à l’enfance et à ce qu’elle apporte. Le héros du livre, Lorca donc, merci de suivre, est un père dont la fille a disparu mystérieusement. Il refuse obstinément d’en faire le deuil, persuadé que sa fille est là, quelque part et que sa disparition pourrait bien avoir affaire avec ces mystérieux Furtifs. Ces derniers qui sont, d’ailleurs, une métaphore de l’enfant lui-même, être espiègle, heureux, libre, passant son temps à réinventer le monde l’entourant, familier mais toujours surprenant.

Voilà pour les thèmes abordés, maintenant pour le propos de l’histoire, et notamment ces fameux Furtifs. Les Furtifs sont donc des espèces d’animaux quasiment invisibles à l’œil nu, toujours en mouvement, toujours en train de s’adapter à leur environnement, à la matière, au son. Les capturer revient à les tuer. Mais comme le vent de la Horde, ils ne sont au final qu’un prétexte servant de base à la substance du roman, sous forme d’injonction : recouvrez votre liberté bordel de merde ! Faites. Voyez. Expérimentez. Par vous-même, pas via l’interface d’un quelconque gadget. Extirpez-vous de votre gangue et vivez. Ce n’est certes pas si simple, mais c’est un vrai bol d’air frais.

Seul bémol de ce livre, une fin bancale, ressenti que j’ai également eu sur les deux précédents. J’ai l’impression que Damasio a du mal à finir, à conclure, que pour lui ses histoires ne devraient jamais arrêter de s’écrire, comme nos vies. Un détail face à la majestuosité de ce roman.

 

NdA : Je tiens à remercier Antoine St Epondyle pour ses impressionnants articles sur les Furtifs, qui ont été indispensables à la rédaction de celui-ci, parce qu’ils m’ont donné envie de l’écrire, et que vous pouvez lire si vous voulez approfondir ici et (garantis sans spoilers)