La perte d’un animal de compagnie expliquée à ceux qui n’en souffrent pas

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En mars dernier, Kiwi, mon perroquet et compagnon depuis huit ans, s’endormait – comme on dit si joliment – entre mes mains alors que son œil rond me fixait toujours. Une semaine plus tard, je pleurais encore plusieurs fois par heure. Six mois après, je faisais encore des cauchemars, les images de sa chute gravées dans mon esprit refaisant surface sous différentes formes. Toutes les nuits j’essayais de le sauver d’un incendie, d’un chien féroce, d’un humain malveillant ou de moi-même. Nous sommes en novembre et je compte sur les doigts d’une main les soirs où j’ai pu m’endormir autrement que sur un canapé ou un coussin de sol en m’abrutissant de streams de Mister MV ou de films des studios Ghibli.

Malgré tout je me suis sentie durant cette période – et peut-être plus encore aujourd’hui – si peu légitime à être aussi dévastée que j’étais obligée de justifier, d’expliquer de façon détaillée ce que je ressentais pour me sentir prise au sérieux. Rares sont les gens qui m’ont semblé comprendre, dès le premier abord, ce que je vivais. Je me suis moi-même sentie étrangère et stupide quand j’ai subi sans arriver à les apprécier les traits d’humour que quelques-unes de mes connaissances m’infligeaient à ce sujet.

Mais comment expliquer, comment justifier quelque chose à quelqu’un qui ne le saisit pas viscéralement, quelqu’un pour qui ce n’est « rien qu’un animal », quelqu’un qui ne voyait déjà pas l’intérêt de partager sa vie avec ? Il est vrai que la plupart de ceux qui ont semblé comprendre étaient de fervents adorateurs des animaux mais ce n’était pas une règle générale. Plusieurs grands adeptes auto-proclamés des chiens par exemple – les remplaçant cependant aisément à leur mort comme on remplace un piano, avec un peu de peine mais la joie secrète d’accueillir au plus vite le nouveau – m’ont regardée avec les yeux de ceux qui trouvent qu’on fait « bien du cinéma » pour si peu.

Comment expliquer les sentiments mêlés de culpabilité et d’amour trop peu exprimé qui se bousculent trop tard ? Comment expliquer que ce n’est pas parce qu’on met les animaux sur un piédestal que leur mort nous touche davantage, mais plutôt la pleine conscience de la simplicité de leur nature qui nous la rend si injuste et abominable ? Dans les yeux de Kiwi qui ne comprenait pas sa blessure, je voyais un appel à l’aide, une profonde incompréhension.

 

“Pourquoi ai-je mal ? Pourquoi celle qui me nourrit et dont tout me vient depuis mes plus jeunes années ne fait-elle rien pour moi ? Elle me tient dans ses mains, hurle, mais j’ai mal et elle ne fait rien.”

 

Ce qui m’a toujours touché chez les animaux est exactement la caractéristique qu’un homme que j’ai connu tenait pour cause de leur indiscutable insignifiance, de leur infinie infériorité par rapport aux humains : cette sorte d’incompréhension douce et tendre que l’on voit dans le regard des chiens qui se demandent à quoi bon ce shampooing qui les démange, dans celui des petits ânes de l’autre côté d’une clôture, dans celui du veau qu’on enlève à sa mère et dans celui de la vache qui ne sait pas dire adieu à son petit.

Les animaux souffrent et ne comprennent pas, les animaux acceptent ou se rebellent, les animaux nous donnent même si parfois nous leur refusons. Alors que je m’achetais petit à petit une conscience éthique en grandissant, avoir voulu par caprice de collégienne un oiseau tropical en cage me semblait de plus en plus barbare. Les efforts que j’ai alors décuplés pour lui rendre la vie la plus douce possible, surveillant son ennui et l’enfermant seulement quand c’était nécessaire, ne suffiront jamais à calmer la culpabilité que sa mort a exacerbée. C’est cette culpabilité que nous portons, nous qui en ayant l’envie de tout faire pour eux n’en faisons tout de même jamais assez. C’est cette tape sur le museau du chien, ces nuits où l’on n’est pas rentré nourrir le chat, ce matin où l’on a laissé l’oiseau sous son tissu noir pour qu’il ne réveille pas un invité, que l’on se reprochera toujours. On ne peut se le pardonner comme on ne pouvait expliquer au chien qu’on rentre excédé du travail et que l’on aimerait ne pas avoir à nettoyer le pipi qu’il fait au milieu du salon dans sa joie de nous revoir, comme on ne pouvait pas appeler le chat pour le prévenir et lui dire qu’on serait là demain sans faute, comme on ne pouvait pas chuchoter au perroquet de venir prendre le petit déjeuner sans ses cris matinaux parce que quelqu’un dort. Quelqu’un qui, en revanche, aurait bien pu comprendre, lui. Quelqu’un que l’on n’aurait pas dû privilégier, sans doute.

 

 

Alors à vous les incrédules, à vous les insensibles, à vous les endurcis et les pragmatiques ; à vous qui voyez avant tout la souffrance humaine sur Terre et ne supportez pas que l’on puisse donner autant d’importance à cette souffrance si secondaire à vos yeux ; à vous pour qui ça n’était « rien qu’un chat, après tout » ; à vous qui êtes déjà passés près d’un chien solitaire sans avoir l’idée de vous retourner pour vérifier s’il n’est pas perdu ou abandonné : à vous qui reprochez à votre meilleur ami de ne jamais partir en vacances pour rester avec ses animaux ; à vous, à qui je n’ai pourtant pas envie de m’adresser, qui attachez la corde à l’arbre, jetez la portée dans l’eau ou oubliez le hamster dans la chambre de votre fille ; à vous qui allez voir une corrida pour la grande tradition et ne voyez dans l’œil du taureau que la marque d’une noble lignée de distractions vivantes ; à vous qui méprisez les végétariens – végétaliens ; à vous qui, sans être aucun de tous ceux-là, vous moquerez quand même de la vieille dame qui appelle son caniche d’une voix tremblotante pour qu’il vienne « faire un bisou à maman ». A vous tous je m’adresse sans espoir ni même volonté de faire rentrer de force dans vos critères de compassion une notion qui vous est étrangère. Mais à vous je souhaite tout de même tenter d’exprimer l’indicible, la douleur d’un deuil et d’un manque marqué au fer rouge, accentuée par la cruelle absence de tout ce qui aurait pu nous consoler. Je n’ai jamais pu lui dire adieu. Je n’ai jamais pu m’excuser de l’avoir grondé ce jour-là. Je n’ai jamais su s’il était suffisamment heureux. Je n’ai jamais pu lui expliquer pourquoi je le laissais tout seul le matin.

Quant à vous, les trop sensibles, les traumatisés, vous qui avez lu ce texte en pensant à ceux que vous avez perdus ; vous qui avez peur pour votre compagnon au moindre changement de comportement ; vous qui vous rhabillez à minuit pour prendre le dernier métro en expliquant « je ne peux pas dormir là, je n’ai pas laissé assez d’eau aux animaux et la lumière est éteinte » ; vous qui pourriez passer des heures à chercher dans leurs yeux les émotions qu’on n’ose pas leur attribuer ; vous qui avez déjà eu un chat trouvé, un chien abandonné, une merlette à l’aile abîmée ; vous qui culpabilisez à la moindre cuisse de poulet. A vous je n’espère pas fournir de réconfort, car rien ou presque n’en donne. Mais songez que l’on apprend, même du pire. Le soir, tard chez mes parents, quand ma vieille corniaude made in SPA se lève, me baille une haleine putride dans la figure et me fixe d’un air engageant en attendant sa sortie, alors que mon premier mouvement serait de la renvoyer au panier en lui rappelant qu’elle a déjà passé la journée dehors, je pense à Kiwi et je me lève. Quand mon chat furieux d’avoir passé l’après-midi tout seul me grignote les orteils pendant la nuit, je pense à Kiwi et je lui lance son jouet préféré. Si l’on veut bien les écouter, même si l’on a soupé de ces grands discours saturés de sensiblerie et d’anthropomorphisme sur la générosité de leur nature, c’est vrai, les animaux nous en apprennent.

A vous tous enfin je conseille, si vous souhaitez leur prêter (mieux) l’oreille, de commencer par lire Colette. Il est surprenant de constater à quel point quelqu’un qui a été une mère si difficile s’est en revanche révélée une mère universelle pour les bêtes. Elle s’invente interprète de leurs regards et son amour, son respect pour eux transpire de façon touchante dans nombre de ses écrits (à commencer par Dialogues de bêtes) et de ses entretiens (notamment avec André Parinaud). C’est elle qui écrira à propos des chiens dans Les Vrilles de la vigne : « Comment me passerais-je de vous ? Je vous suis si nécessaire… Vous me faites sentir le prix que je vaux. »