On a discuté de l'effondrement du marché du disque avec un ancien vendeur de Virgin Megastore

On a discuté de l'effondrement du marché du disque avec un ancien vendeur de Virgin Megastore

Salut Jérôme, tu as travaillé au Virgin Megastore des Champs-Elysées de 1994 à 2009. Commençons par le début : comment es-tu arrivé là-bas ? Hasard ou réelle volonté ?

J’étais en pleine phase « la musik cé la vi », j’avais dix-neuf ans, j'étais en gros échec scolaire et je suis tombé sur une annonce au journal de l’emploi où mes futurs collègues étaient à la recherche de lycéens en alternance pour un bac pro vente et service spécialisation disque (spécialisation qui n’a existé que le temps de ce bac pro).

Ton background musical ?

Franchement léger, pas du tout de musique dans ma famille, aucun musicien… Je suis un enfant du Top 50, j’était même abonné au magazine. La télévision m'a permis de découvrir la culture hip-hop avec Sidney. Rapido de Canal + (où j’ai découvert et immédiatement adoré les Beastie Boys), Metal Express et Rapline sur M6 ont fait le reste.

En arrivant dans le milieu des années 1990 là-bas, est-ce que tu aurais pu imaginer un instant que le marché du disque allait devenir ce qu’il est aujourd’hui ?

Personne ne l’imaginait. Personne n'a affirmé en 1995 :
 

« Dans cinq ou six ans les graveurs CD vont se démocratiser et la chute du CD commencer. Dans dix ans les gens vont s’échanger l’ensemble de leur discographie sur le world wide web, gratos et sans crainte de s’attirer les remarques d’un vendeur de disque condescendant ».

 

Il y a aussi la diversification du secteur culturel qui a eu son effet. Dans les années 1980-1990 le cadeau de Noël se limitait souvent à un disque voire une VHS. En 2000 il y a eu une forte percée du jeu video, de la téléphonie mobile, du DVD. Tout ceci a nui aussi aux ventes du disque.

 

 

Avant Internet, par quel biais te tenais-tu au courant de l’actualité musicale ? Qu’est-ce qui te plaisait dans cette démarche ?

Ma source principale d'information était la presse nationale : Les Inrockuptibles avec leur ancien maxi format, Rock’n’folk que j’ai fini par haïr… Je me souviens également d’un magazine que j’avais trouvé particulièrement up to date avec les années 1990 c’était Rage, qui, il me semble a donné Noise mag, on avait même un petit partenariat avec eux.

Via le Virgin Megastore et le service import nous recevions aussi la presse internationale (Mojo, NME, Melody Maker, Terrorizer) qui nous permettait d’anticiper les tendances. 

Au sein du Virgin Megastore, on avait également nos propres moyens pour nous tenir informés :

  • Les bons de précommande,
  • Les disques promotionnels amenés par les représentants un voire deux mois avant leur sortie,
  • Les imports anglais, américains, allemands et japonais (meilleure partie du taf) permettant de découvrir tous les détails des albums à venir,
  • L’écoute des clients aussi était très intéressante, on rencontrait des gens très pointus dans leurs niches qui nous mettaient la puce à l’oreille sur les prochains artistes ou groupes ou genre qui allaient faire parler d’eux.

On se rendait bien compte aussi qu'en mettant en avant un artiste absent de la presse dans nos rayons nous finissions par le faire connaître. Le seul Virgin des Champs assurait 5% de la distribution nationale du disque, nous étions un media à part entière. Pendant les bonnes années, la publicité sur le lieu de vente se payait chère.

Est-ce que tu te souviens comment les clients se comportaient à l’ère pré Internet ? Est ce que le vendeur avait vocation de conseiller ?

C'était précisément mon taf : conseiller les clients, d'autant plus que l'on ne proposait pas d’écoutes à la demande. Il fallait donc argumenter. Je me souviens avoir conseillé le premier Arcade Fire en les qualifiant de New Order rustique.

Est ce qu’un client pouvait te dire ceci : « J’aime tel ou tel artiste, qu’est-ce que vous avez dans le style ? »

Oui, très souvent, il fallait identifier les besoins voir l’éventuelle tribu et renvoyer vers le spécialiste du genre. Vu les prix un peu élevés que nous pratiquions le choix devait être judicieux et parfois (rarement) nous devions signer pour valider le retour d’un disque conseillé qui ne convenait pas au client.

 

Est-ce que déjà début 2000, l’impact d’Internet s’est fait ressentir ?

Oh oui, déjà la possibilité de cloner un disque, d’en faire une copie sans altération de la qualité, avait déjà changé la donne.

Qu'est-ce qu'Internet a changé dans ton quotidien de vendeur ?

Le taf est devenu de la mise en place de l’accueil client et non plus du conseil, on nous demandait de pousser certains trucs dégueulasses comme Muse qui, pour la petite histoire, est l’une des premières références du label Naïve Records - label créé par Patrick Zelnik, l’ancien président de la filiale distribution du groupe Virgin.

Est-ce qu’il y a eu un moment précis où tu t’es dit « Ok c’est niqué, on ne fera plus machine arrière »?

Oui, quand j’ai découvert Soulseek et que je regardais les listes de MP3 proposés par certains utilisateurs. Certains proposaient plus de choses que ce que j’avais en rayon, je me souviens avoir fait découvrir Soulseek à mon collègue indé qui ignorait tout d’Internet, après quelques semaines il ne comprenait plus pourquoi les clients venaient encore en magasin, sachant qu’on avait nous aussi accès à énormément de choses.

Le Virgin des Champs a fermé en 2013, tu es parti quelques années avant en 2009. Comment as-tu ressenti et vécu ça ? Est-ce que, selon toi, cela aurait pu être évité ?

C’était inévitable, surtout pour le magasin des Champs qui avait un loyer super lourd qui s’aggravait chaque année. L’entreprise Virgin stores était déjà revendue à Lagardère qui l’a refilé à un fond d’investissement américain vers 2007. Déjà, à ce moment là, c’était plié. 

D'après toi : la démocratisation du vinyle est une tendance qui va se renforcer dans le temps ?

J’aimerais bien mais tu peux pas lutter contre un format qui ne demande pas d’équipement couteux, très facilement disponible et ne s’use pas. Moi aussi je lance certains albums en MP3, pardon en Flac, que j’ai en vinyle parce que flemme et re-flemme de changer la face. Quand je suis arrivé au Virgin le rayon vinyle était rabougri, un meuble pour l’ensemble de la catégorie pop rock (metal compris) alors que dans le même temps il y avait au moins dix fois plus de meubles pour les cassettes. J’ai mis quinze ans à l’amener à une douzaine. Ce qui m’a épaté par contre lors du début du vrai gros revival vinyle, genre 2010, c’est de trouver des albums classiques vinyles en librairie, genre Love Supreme ou Miles Davis, c’est là où j’ai réalisé que les vinyles avaient percé.

Récemment j’étais en Normandie, à Coutances et j’étais émerveillé par le rayon vinyle d’une librairie. Il y avait une opération trente euros les trois vinyles  mais aussi trois platines différentes en rayon. C'est plutôt bon signe. Par contre les rayons étaient principalement occupés par des vieux disques ultra-rentabilisés et peu de place était faite pour des groupes actuels. Cela rejoint aussi les dernières années de ma présence au sein de Virgin où une partie du business se résumait à revendre des disques à ceux qui les avaient déjà sous pretexte d'un son remasterisé ou d’une édition anniversaire / deluxe machin et autres coffrets.

Au final, est ce que notre système capitaliste n'est pas voué à niquer toute bonne initiative ? En prenant l’exemple du Record Store Day [clique !], à la base imaginé pour refaire venir les gens dans les magasins indépendants de musique grâce à des rééditions : les majors ont flairé le bon plan et saturent les quelques usines de pressage encore existantes, avec des rééditions outrageusement onéreuses et pas forcément intéressantes, empêchant ainsi les labels indés de caler leurs sorties en production dans les usines le reste de l’année [clique !].

Je n’avais pas réalisé le fait que cela empêche les pressages indés d’être produits. C’est peut-être pour cela que Sony a récemment rouvert des usines de pressage. Concernant les rééditions outrageusement onéreuses, j’ai plutôt l’impression que ce sont les nouveaux albums qui sont chers (tout me semble être autour de trente euros) alors que de simples LP classiques sont souvent à dix euros. Mais effectivement on tourne un peu en rond si les majors ne decident pas à étoffer leur demandes et à proposer constamment la même chose.

Il semble que l’industrie du disque vise constamment le court terme.

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