Les vidéos sur Facebook sont des armes de mongolisation massives

Les vidéos sur Facebook sont des armes de mongolisation massives

Si le mashup, la compilation, la parodie et le détournement vidéo sont consubstantiels à la “culture internet”, Facebook et les pages médias sont en train d’amener cette dernière dans une cave pour une belle tournante des familles.

Cognitivement, à chaque connexion, nous nous lavons, buvons et faisons du toboggan sous le tuyau d’évacuation d’une usine Shell dans le delta du Niger. Nous nous éclaboussons joyeusement en riant et nous faisons des jets avec la bouche comme à Walibi, les chicots pleins de merde.

De meeting en meeting, de Maxime Barbier en Maxime Barbier, la vidéo est sur toutes les lèvres. Médias, marques, agences, tout le monde ne parle que de ça. La vidéo sur Facebook serait le Graal pour captiver le très panurgique utilisateur.

Du coup on en bouffe.
 

 

 

 

Y a pas à dire, l’humanité est en avance sur ses prévisions en termes d’évolution.
 

Facebook construit un Sodome et Gomorrhe de la débilité, sans le sexe, le caca et autres trucs cools.
 

Pensez à Facebook “au début”, à ce que l’on y faisait et que l’on juge aujourd’hui anachronique. C’était pas Byzance, on bredouillait nos sociabilités numériques lors du Crétacé des grandes plateformes. Nous sommes nombreux d’ailleurs à avoir fait l’archéologie de nos balbutiements sur Facebook entre 2007 et 2009, déterrant de sacrées colonnades de gêne. Et aujourd'hui ?

Aujourd’hui, le réseau social est installé et a pépèrement construit son écosystème, qu’il peut modifier arbitrairement pour coller aux intérêt financiers de la firme, s’installant toujours un peu plus comme un portail-interface invisible mais monopolistique à la Google.

Un univers où l’on manipule l’utilisateur pour qu’il y (re)vienne (deux milliard d’utilisateurs, objectif réussi), qu’il y fasse des actions et y passe le plus de temps possible.

En trustant l’attention des usagers et leur temps passé sur internet, les médias et les marques ont été obligés de prendre en compte “les usages du consommateur” et de s’y mettre.

Sauf que pour les entreprises, ce rapport aux audiences a créé des dépendances énormes vis-à-vis du réseau social (notamment en termes de trafic). Alors quand le réseau ne veut plus que l’utilisateur en sorte et conseille aux marques/médias de faire du format “natif” (où le contenu est consultable directement sur la plateforme), tout le monde s’y met. Volontairement ? Pas forcément. Facebook agit comme bon lui semble, c’est assez logique, et, comme tout dieu capricieux, décrète. Le réseau social a juste à réifier algorithmiquement, en rendant effectif dans les faits qu’une vidéo native obtiendra dix fois plus de visibilité qu’un lien pointant vers un article, pour tordre le bras aux médias/marques (tout en prétendant les deux mains levées que ce sont les “usages”, ma bonne dame).

Bienvenue dans l'ère totalitaire du tout vidéo.
 

La teub de Brut. sent visiblement l’Oasis fruits rouges.
 

Même si pour moi elle sent plutôt la peinture, je peux comprendre que l’utilisateur soit en émoi. C’est le phénomène 2016/2017, plébiscité, encensé et inévitablement copié. C’est aussi une imitation, un recraché de ce qui se fait à l’international, dont les locomotives sont des pages comme PlayGround ou NowThis.

 

 

Quand on sait que c’est Renaud Le Van Kim à la manoeuvre, qui nous a gratifié du Grand et du Petit Journal, on comprend que “l’innovation” tient plutôt à la capacité de vaguement regarder ce qui marche outre-Atlantique sans arrêter de se gratter les couilles. Son compère, Guillaume Lacroix, qui a produit Automoto ou 50 minutes inside. De vrais sans-culottes du journalisme.

Et que dire du contenu en lui-même... La durée d’un missio de précoce pour parler d’un sujet, au mieux superficiellement, au pire de manière totalement biaisée. Qu’importe la pensée, la vérité, ce qui compte c’est d’en extraire une moelle buzzante calibrée pour le format (plus c’est court, mieux c’est). Le traitement d’un moment/sujet politique est peut-être le plus affligeant. On se trouve à statufier la petite phrase, une minute trente lamentable d’un niveau comparable à celui d’un pote qui t’envoie une compilation de Ben Arfa comme argument footballistique. A l’ère du populisme exacerbé, la vidéo Brut. est le mâle alpha d’une profession fragilisée par les indicateurs numériques, dont les études sociologiques prouvent qu’ils ont envahi les salles de rédaction (voir les travaux d’Angèle Christin ou ceux de Cécile Méadel).

J’ai pris la première vidéo de la page Brut. lors de la rédaction de cet “article”. La légion d’honneur, un “sujet d’actualité” qui peut sembler anecdotique et peut être traité sous plusieurs angles.
 


Passons le fait qu’on entrecoupe l’information/montage avec du Sheldon et du Mr Bean histoire de dire qu’on est jeune, cool et qu’on s’adresse au millenial. Que dit cette vidéo des enjeux de la remise de la Légion d’honneur ? Rien. Quid des critères d’attribution, des logiques politiques et/ou clientélistes qui les sous-tendent, par exemple ? Quid que Macron fasse du Sarkozy avec un petit "et ce chercheur, qu’est-ce qu’il a trouvé" bien populiste ?

Metadescription de fiche Wikipedia, que cela.

Connecté sur Facebook, on se retrouve devant une grille d’impensée vidéoludique, propice à faire dire tout et son contraire aux images, tous les travers de la TV revomis en un contenu ramassé appréhendable à la va-vite sur son smartphone. C’est encore pire que le JT, où le traitement semble durer une vie par rapport à ces vidéos.

 

 

Et encore, on est dans une logique “pro” avec achat d’image (à l’AFP ou l’INA), mais en parallèle on est jusqu’à la taille avec les versions hanouniennes. La vidéo sociale agit comme un Limbo intellectuel, le trône étant monopolisé depuis longtemps par Santé+ Magazine.
 


Facebook est un tourbillon dans lequel nous nous noyons de vidéos moquant les petites gens sur Malaise Tv, Mal à l’aise et autres pages qui nous font faire un tour dans un zoo humain, nous rassurant du même coup sur notre intelligence. Le phénomène est le même que celui des téléréalités dégueulasses devant lesquelles les gens se retrouvent pour rire de la misère de candidats, recrutés pour leur talent à être moqués par les salaires médians bac+3 ayant besoin d’être rassurés sur leur capacité intellectuelle.
 

Le réseau social est devenu un Gange vidéoludique.
 

Facebook avance le bien-fondé de son existence comme sa capacité à connecter les gens, affirmant être un véritable adjuvant social grâce aux contenus qui les réunit. On peut aussi penser qu’en foutant des singes en cage avec deux arbres et une balançoire, on aura le temps de tuer un âne à coups de figues molles avant de les voir faire quelque chose de constructif.

Utilisateurs, il ne faudra pas dire #moiaussi, car notre passivité concupiscente de cuck légitime les grands acteurs dans la construction de ce marasme numérique où nous allons devoir infâmement grenouiller.

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