Internet a tué les video-clubs et ils me manquent beaucoup

Internet a tué les video-clubs et ils me manquent beaucoup
AUTEUR

senzo-tanaka

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Je me souviendrai toujours du jour où, quand j’étais encore un jeune ado, j’ai découvert ce qu’était vraiment le cinéma. Certes, ce milieu ne m’était pas inconnu, je m’y étais déjà frotté. Je me souviens en effet de la découverte de Jackie Chan sur La Cinq ou de mon premier traumatisme d’enfance lié à Bebel qui, dans Le Professionnel, plante une pioche dans le dos d’un homme. Aujourd’hui encore cette scène, pourtant anodine, me fait plisser les yeux. Mais tout cela ne constituait qu’une petite approche, de chastes baisers et caresses avec l’un des deux amours de ma vie. Ma vraie rencontre avec le cinéma date du moment où, à la maison, on a reçu notre premier magnétoscope et, surtout, de l’instant où nous sommes allés avec mon frangin louer notre toute première cassette vidéo au vidéo-club du coin : Indiana Jones et La Dernière Croisade. Là, boum, j’ai enfin conclu avec cette affriolante jeune fille qu’est la vidéo, devant les autres clients, au milieu du vidéo store de mon village.

 

"Je passais des heures à regarder, scruter, ausculter les jaquettes"

 

Les vidéo-clubs ont joué un grand rôle dans mon éducation. Quand j'étais ado, je n'avais pas beaucoup d’argent, je devais y faire très attention et parfaitement choisir la façon dont je le dépensais. Moi, c’était les cassettes. Je passais des heures à regarder, scruter, ausculter les jaquettes et à discuter avec les autres clients d’un magasin qui, à l’époque, ne désemplissait jamais, surtout le samedi où pour une petite rallonge supplémentaire tu pouvais louer trois films pour le prix de deux et les garder tout le week-end. Si tu gérais bien ton temps, tu pouvais regarder chaque film deux fois. Un mauvais choix de film et c’était la catastrophe, ton week-end était ruiné et toi tu ne pouvais rien faire si ce n’est garder la pêche.

 

 

Je passais tellement de temps à regarder les jaquettes de films d'horreur, souvent même sans rien louer, juste à les regarder à m’imaginer le scénario et les scènes les plus gores qui s’avéraient toujours bien meilleures dans mon esprit que sur l’écran. J’aimais tellement ça, les vidéo-clubs, que j’ai toujours rêvé d’en ouvrir un, un vrai, pour les fans de cinéma différents, avec des films de tous les pays, uniquement les œuvres que j’aurais aimées. Il aurait été ouvert même le dimanche, j’y aurais vécu dans une petite pièce à l’étage. Les clients auraient été des amis, des potes, j’aurais partagé un sandwich avec eux, bu des coups et resté à discuter des heures. Les autres, ceux qui n’auraient pas mérité leur place dans mon temple de la vidéo, auraient été humiliés à coups de vannes sarcastiques avant d’être virés à coups de pompes dans le cul. Je rêvais, et je rêve toujours, d’être Randal Graves.

Les petits vidéo-clubs étaient un lieu de rencontre entre passionnés à une époque où Internet n’existait pas. Si tu voulais voir un film il fallait sortir de chez toi, payer, aller au cinéma ou attendre quasiment une année avant de découvrir le film loupé en salle au vidéo store du coin. Parfois, il était tellement demandé qu’il fallait le réserver. Comme The Crow ou Tueurs Nés qui, à peine rapportés et remis en rayon, étaient instantanément loués. Il m’avait pratiquement fallu soudoyer la vieille gérante pour m’en mettre un exemplaire de côté. C’était presqu’un rituel, un petit univers. Ensuite, j’ai quitté le village d’enfance pour la ville, j'ai pu découvrir de nouveaux endroits encore plus fous où je pouvais louer des films japonais, chinois, indiens, russes ou danois. Là-bas le gérant me parlait de metteurs en scène inconnus, les vieux habitués me prenaient de haut. C’est normal, je devais apprendre, mais malgré ça, j’étais bien, je grandissais, j’apprenais, je n’étais plus ce gros poisson dans la petite mare de mon bled mais un petit poisson affamé dans le grand océan des vidéo-clubs spécialisés. Ma relation avec Madame Vidéo mûrissait sans que la passion ne faiblisse jamais.

 

"Les vidéo-clubs se sont vidés et ont fermé les uns après les autres"

 

Puis, peu à peu, le dvd est apparu et les cassettes ont disparu. Sont nés ensuite Internet, le peer to peer et les blu-rays. Les vidéo-clubs se sont vidés, ils ont fermé les uns après les autres, remplacés par des Night Shop où l’on venait s’acheter un pack de six plutôt que de louer des cassettes vidéo. Les petits royaumes locaux se sont effondrés, les souverains cinéphages qui régnaient dans ces petites boutiques décrépites ont été décapités. Une révolution sans larme, sans arme. Un arbre qui s’écroule au beau milieu d’une forêt sans que personne ne s’en rende compte sauf les quelques habitués, qui ont perdu leur lieu de rencontre, d’échange et de découverte mais qui, dans le même temps, ont eu accès à pratiquement tous les films du monde via leur ordinateur. Alors oui, la possibilité de voir des films est aujourd’hui incommensurablement plus élevée qu’il y a dix ans mais la fermeture de ces petites boutiques de quartiers a emporté leur esprit. Il n’est pas question ici de se plaindre de la technologie, ce merveilleux outil qui a ouvert toutes les vannes cinématographiques, mais de se souvenir, avec mélancolie et respect, de ces endroits qui, quelque part, étaient magiques.

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