Thing Fish : l’opéra porno freak de Frank Zappa

Thing Fish : l’opéra porno freak de Frank Zappa
AUTEUR

Elwood P. Dowd

PUBLIÉ

Le

Si en 1984 le Parents Music Ressource Center, cerbère prude de la bienséance musicale, est attristé par la performance faussement chaude de Madonna aux MTV Awards, c’est très certainement car ils sont bien loin de se préoccuper de Frank Zappa. Le grand moustachu de la satire bien cinglante nous offre pourtant cette année-là un opéra-rock qui dénonce autant qu’il dégoûte : Thing Fish, potentiellement inspiré par la backroom d’Impose ton Anonymat, est définitivement l’oeuvre d’un esprit vertueux pour des oreilles malades.

Il faut dire que le livret est aussi gras qu’un double kapsalon supplément margarine. Pour essayer de la faire courte, l’opéra-rock suit les aventures des Mammy Nuns, mutants dégénérés à têtes de patates, lèvres de canard et costumes de nonnes au sein d’une comédie musicale déviante. Les pauvres bougres ont été les victimes d’un savant fou, Evil Prince, qui avait flanqué dans la purée de la prison les germes d’un virus mal-foutu censé éradiquer les noirs et les homosexuels. Après avoir allègrement pissé sur les genoux de leur audience, les Messieurs Patates de San Quentin vont prendre à partie Harry et Rhonda, deux spectateurs venus apprécier en couple les plaisirs de Broadway.
 

"Une avalanche de joyeusetés pour dépravés"


S’ensuit une avalanche de joyeusetés pour dépravés : dégustation d’entrailles de porc, coming-out sous gorge profonde, histoire d’amour avec une poupée gonflable, donjon sadomaso, coït sur attaché-case et stylo géant, zombies, lavements de fondements, bébé robot, etc. Le tout se finit bien évidemment sur une scène d’orgie, priapisme à son paroxysme. Et l’immondice ne s’arrête pas là ! N’ayant pas pu adapter son épopée sur les planches, Zappa dirigera la production d’un roman photo porno pour Hustler Magazine. Inutile d’épiloguer sur le fait que la mise en image de ces élucubrations démoniaques a de quoi nourrir vos cauchemars et vos fantasmes des lunes durant.

 


Musicalement, ça cavale pas mal également. Zappa réutilise, comme à son habitude, d’anciens morceaux et les réarrange comme You Are What You Is qu’on retrouvait déjà sur l’album éponyme de 1971. En outre, la scène d’orgie finale Won Ton No utilise la piste vocale de No Not Now jouée à l’envers. Par ailleurs, il compose une bonne partie des interludes au synclavier, la préhistoire de la musique assistée par ordinateur. The Crab-Grass Baby ravira les nostalgiques des psychotronic movies. Gros travail également autour de la voix si emblématique de Napoléon Murphy Maddock passant de l’aria du baryton lyrique aux déclamations façon blaxploitation. En ce sens, Zappa fait aussi référence au minstrel show,  ces spectacles du début du XXe siècle mettant en scène des noirs (ou des acteurs blancs déguisés en noirs) se ridiculisant dans une mare de clichés abjects. Evidemment, le cynisme de Zappa place Thing Fish plus proche du satirique Bamboozled de Spike Lee que du “bamboula convenable” de Luc Poignant.

Mais sous l’apparence grotesque et fandard de Thing-Fish se cache un pamphlet dithyrambique. D’un côté, Zappa évoque par le biais de son opéra le scandale de l’étude de Tuskegee au cours de laquelle des médecins de l’Alabama ont étudié la progression naturelle de la syphilis sur des ouvriers afro-américains pendant 40 ans sans leur prescrire de traitement. Zappa s’en prend également aux yuppies, ces hippies reconvertis en chevaux de bataille du consumérisme grimpant, à travers les personnages de Harry, se prostituant pour accélérer son ascension sociale, et sa femme Rhonda, épouse protestante du plus pur cliché. Quel plaisir de voir Rhonda s’insurger contre son mari, contre elle-même sur le titre Drop Dead et plonger tête la première vers les abymes salvatrices de la femme libérée, chevauchant allègrement l’attaché-case d’Harry lors d’un recitativo secco bien dark.

 

“You played golf ! You watched football ! You drank beer ! [...] You are the all-American cocksucker...” lui assène-t-elle avant de lui carrer sous le tarin le stylo avec lequel elle s’astiquait le con une minute plus tôt.

 

Alors oui, il y a du matos. D’aucuns diront que Thing Fish n’est rien d’autre qu’un joyeux chaos foutraque et provocateur auquel on peine à s’accrocher. J’ai bien envie de dire que c’est exactement le contraire. Zappa est un catalyseur intellectuel hors du commun, si tant est qu’on fasse l’effort de ne pas se laisser submerger par le flot d’informations dantesques diffusé dans la comédie musicale. Et si son humour noir et décapant nous incite à nous faire violence et à ne pas rester passif à l’écoute de sa musique, c’est pour mieux reconsidérer nos propres monstres. A l’image des Freaks de Todd Browning, Frank Zappa fait naître, au travers de ses hydres fantasques, un sentiment d'appétence vers ce qui nous est étranger, vers ce qui peut nous répulser pour attiser notre curiosité et notre soif de ne pas rester simplement nous-même.