Arthur Schopenhauer, trash talking philosophique

Arthur Schopenhauer, trash talking philosophique
AUTEUR

senzo-tanaka

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Le

Voilà, c’est fini, oublié. Vous vous êtes bien rincé l’œil sur des photos volées de petites dindes à poil, c’est le moment de se retrouver une dignité, de s’acheter un semblant d’intelligence et pour ça, comme pour le reste, Fier Panda montre la voie. Fini de se branler la nouille ou l’huître sur youporn, on va un peu s’enrichir spirituellement, nourrir ces petites cellules grises qui crient famine. Mais en douceur, tranquillement. Je sais que les lecteurs de Fier Panda ont du mal à se concentrer sur des phrases de plus de 140 caractères, surtout si celles-ci ne contiennent ni arobases ni mots dièses, mais nostra culpa parce que, quelque part, on a les fans qu’on mérite : les nôtres constituent une sous race bien particulière, entre le violeur en série et le débile léger. J’aurais bien dit « profond » mais les pauvres sont déjà si accablés. Voilà, j’ai votre attention maintenant, ça c’est fait, on va pouvoir continuer oklm. L’insulte et le trash talking servent à ça : capter l’attention par des moyens très basiques et accessibles à tous afin d’exposer son propos.

Sortez vos livres et vos cahiers, aujourd’hui, on va philosopher, du moins essayer, avec le plus grand trash talker de la discipline : Arthur Schopenhauer. Le CM Punk , le Chael Sonnen, le Gary Payton, le Jean Luc Godard de la philo. La Grande Bouche de la discipline. Bien évidemment, on ne va pas disséquer ou entamer l’exégèse des 1472 pages du « Monde comme Volonté et comme Représentation », on va se contenter de simplifier et de vulgariser un peu tout ça, d’entrouvrir un petit velux, une petite lorgnette sur l’œuvre d’Arthur même s’il n’aurait vraiment pas aimé ça lui qui pensait que l’Université était pire que nazie, qu’elle « paralysait les cerveaux et châtrait l’esprit des étudiants ». Comme Internet en gros.

"Arthur Schopenhauer est un peu ton pote élitiste, sarcastique et ironique, vaguement pessimiste ou fataliste"

« Avant tout, nul être humain n’est heureux; il aspire, sa vie entière, à un prétendu bonheur qu’il atteint rarement, et, quand il l’atteint, c’est seulement pour être déçu. » Voilà qui pose le personnage. Arthur Schopenhauer est un peu ton pote élitiste, sarcastique et ironique, vaguement pessimiste ou fataliste, qui lit des livres étranges, regarde des films biélorusses de 3h16 en VO, écoute du black metal dépressif, trouve que tout est naze et n’aime pas grand monde. Le Randal Graves du XIXe siècle. Schopenhauer est le philosophe de l’ennui, de l’échec et du tragique. Pour lui le bonheur est éphémère et ne peut s’appréhender dans la durée :

« La vie oscille comme un pendule, de droite à gauche de la souffrance à l'ennui. »

Oh ! Arthur, you must be fun at parties. Hé non ce bon Arthur en homme intelligent qu’il était ne fréquentait que très peu ses congénères humains car comme il le disait si bien :

« Dans un monde qui se compose pour les cinq sixièmes au moins de coquins, de fous et d’imbéciles, la règle de conduite de chaque membre du sixième restant est de se retirer d’autant plus loin qu’il diffère davantage des autres et, plus loin il se retire, mieux cela vaut pour lui. »

Comme tous les misanthropes, qui de par leur mépris pour tout contact humain ont le temps de faire des choses, il a développé une pensée très riche, fort longue et forcément complexe, basée sur deux notions essentielles :

- La Volonté : « Comme point de départ destiné à être le fondement explicatif de tout le reste, on doit prendre ce qui ne peut s’expliquer plus avant, mais ne peut non plus être mis en doute, ce dont l’existence est certaine, mais inexplicable. Et c’est le vouloir-vivre. », En gros, la base de tout, la composante, première, essentielle et métaphysique du monde.

- La Représentation : « Il faut savoir se convaincre que le monde n'est là qu'à l'état de connaissance et du même coup dépendant du sujet connaissant que chacun est pour lui-même. » Autrement dit, le monde n’est pas objectif, il n’est que l’image subjective que chacun s’en fait.

Pour expliciter via un exemple tout simple, prenons Batman en tant que monde : Bruce Wayne = volonté. Costume = représentation. Voilà, si vous avez compris ça, vous aurez appris plus en vingt secondes qu’en deux mois de surf intensif sur vos rutilants smartphones.

Mais, tout ça c’est un peu chiant, un peu difficile, un peu technique pour un esprit nourri à Karris, Twitter, Booba et Ali Badou. Je vais donc en venir au trash talking et, même si Arthur me détesterait pour ça, je vais sciemment et volontairement zapper toute la partie portant sur la Morale, une notion que de toute façon vous ne possédez plus puis même si vous progressez, vous n’êtes pas encore prêts pour la lecture du « Fondement de la Morale » mais ça viendra bientôt et si présentement vous me prenez pour un sacré fils de pute, vous me remercierez plus tard. Enfin comme je suis un mec sympa, je vais vous spoiler : le fondement de cette Morale c’est la Pitié. J’ai pitié de votre ignorance, pour y remédier, je tente de vous instruire, je suis donc un être profondément moral. Voyez ? Très bien, vous êtes sur la bonne voie, vous commencez à retrouvez un peu de votre intelligence perdue. Je me permets même d’ajouter un petit bonus, pour le plaisir. Il démontre aussi que l’humain étant profondément une enflure, les deux principes primordiaux de ses actions sont la méchanceté et l’égoïsme et seule la pitié peut les contrer. On peut donc en conclure que la pitié a le visage sévère de Dikembe Mutombo ou poupin de Marquinhos . Easy non ?

"Tous ces ouvrages mettent en lumière la partie langue de pute de l’allemand"

Je dois avouer que la meilleure manière d’entrer dans l’étude et la lecture de Schopenhauer est de s’enfiler différents petits traités, souvent tirés des Parerga et Paralipomena, très succincts, très ludiques et très street crédibles mais qui, dans le même temps, permettent vraiment, sans s’en rendre compte, en se marrant, de se familiariser avec sa pensée et sa rhétorique. Et de philosopher. Parmi ces livres on trouve « Le traité de l’insulte », « Le traité sur les femmes », « L’art d’avoir toujours raison », « L’art de se faire respecter » ou encore « L’art d’être heureux ». Autant de livres que j’offre régulièrement aux quelques personnes que j’estime en valoir la peine. Le plaisir d’offrir. Tous ces ouvrages mettent en lumière la partie langue de pute de l’allemand. L’enculé génial. Le bâtard sensible. Le mec qui représente. Le trash talking était l’une de ses spécialités et une fois qu’il était lancé, il en avait pour tout le monde. C’était sa façon à lui de démontrer qui était le patron, de chauffer ses petits copains et de s’imposer comme le maître du Philosophie Jeu. Le mec était tellement balèze qu’il parvenait à avoir raison tout en ayant objectivement tort. Et ce d’une façon très simple : utiliser les coups les plus bas possibles afin de faire mordre la poussière à son contradicteur à la Roy Keane :

« Si l'on s'aperçoit que l'adversaire est supérieur et que l'on ne va pas gagner, il faut tenir des propos désobligeants, blessants et grossiers. Être désobligeant, cela consiste à quitter l'objet de la querelle (puisqu'on a perdu la partie) pour passer à l'adversaire, et à l'attaquer d'une manière ou d'une autre dans ce qu'il est. […]On devient donc vexant, méchant, blessant, grossier. […]Ce stratagème est très apprécié car chacun est capable de l'appliquer, et il est donc souvent utilisé. »

On peut voir là une petite partie du génie de cet homme ainsi que sa faculté de détester tout monde à un point tel qu’il a échoué à un concours philosophique dont il était le seul participant non pas parce que sa pensée était fausse mais parce que la moitié de sa réponse consiste à dire que Kant est un nullard. Cette réponse c’est le livre « Le Fondement de la Morale. » Voilà face à quel genre de mec on se trouve.

Le trash talking c’est un art dans lequel très peu excellent. Bien sûr on peut ouvrir sa grande bouche pleine de merde et en sortir deux ou trois insultes bien basiques en mode segpa tu vois c’que j’veux dire ? Ca ne fera pas de toi un maître de l’insulte pour autant. Schopenhauer lui avait compris que les mots pouvaient faire mal, très mal même et dans sa grande misanthropie (son meilleur ami était un caniche) il n’hésitait jamais à dégainer avec style, classe et bonnes manières. Hostile mais élégant. Parce qu’il reste le plus grand intellectuel de son temps, il était capable de frapper là ou ça faisait mal avec de beaux mots et toute la vigueur turgescente de son intelligence. Un gars qui, en deux phrases, humilie tous nos amis les rappeurs avec leur clash à trois francs et les renvoie pleurer chez leur mère qui est très certainement un pute arriviste, sotte, frivole et intéressée uniquement par l’argent comme l’était sa propre génitrice. He non, même sa propre mère ne trouvait grâce à ses yeux. En même temps on parle d’un mec pour qui « des mondes possibles, notre monde est le plus mauvais. » Misanthrope, misogyne, pessimiste, grande gueule mais très drôle aussi, pour finir quelques petites reprise de volée d’Arthur comme ça au débotté :

Les hipsters :

« On voudrait faire passer la barbe pour un ornement : c’est un ornement que, depuis deux cent ans, on n’était accoutumé à trouver que chez les juifs, les cosaques, les capucins, les prisonniers et les voleurs de grands chemins. »

Les allemands :

« Je fais ici cette confessions, en prévision de ma mort, que je méprise la nation allemande à cause de son immense bêtise, et que je rougis de lui appartenir. »

Les français :

« Les autres parties du monde ont des singes ; l’Europe a des français. Cela compense. »

Les femmes :

« Les femmes sont comme des miroirs, elles réfléchissent mais ne pensent pas. »
« Il a fallu que l'intelligence de l'homme fût obscurcie par l'amour pour qu'il ait appelé beau ce sexe de petite taille, aux épaules étroites, aux larges hanches et aux jambes courtes. Au lieu de le nommer beau, il aurait été plus juste de l’appeler inesthétique. »

Hegel :

« Un philosophe ignorant et sans intelligence, un écrivaillon d’absurdités qui, par un fatras de paroles creuses comme jamais a détraqué de fond en comble et irréparablement les cervelles. »
« Quand un hégélien se contredit soudainement, dans ses affirmations, il dit : « Maintenant la notion s'est transformée en son contraire ». Si seulement ce dire était valable aussi devant les tribunaux ! »

Locke :

« Comparé à Kant, Locke est terre à terre, sec et irréfléchi. »

Les chroniqueurs de Fier Panda :

« Un grand nombre de ces méchants écrivains ne tirent leur subsistance que de la sottise du public. »

Un bel exemple de sa dextérité avec les mots mais qui ne reflète qu’une infime partie de sa pensée et de sa vision du monde unique. Mais c’est ça la trash talking, ça cache toujours quelque chose de bien plus profond et de plus fort. Le trash talking c’est une façon d’assumer sa supériorité et de marquer les esprits durablement. « Lorsque l’adversaire a été grossier, à l’être notablement plus que lui : si les injures ne suffisent pas on a recours aux coups […] on guérit les soufflets par les coups de bâton, ceux-ci par les coups de fouet de chasse contre ces derniers même ; il y a des gens qui recommandent de cracher au visage ». Une fois qu’on a montré qu’on était le plus fort, on peut enfin enseigner, offrir sa pensée et réfléchir sur le monde, sur soi, sur tout. C’est ce qu’a fait Schopenhauer même si parfois, c’est le cas encore aujourd’hui dans ce petit papier méchant, on ne retient de lui que les mots et la grande bouche de son auteur, pas le reste. Une erreur à ne surtout pas commettre. Enfin, le mot de la fin, lui revient. Une phrase qui résume à la fois sa pensée, sa misanthropie, son rejet du monde, son aigreur. Entre ego trip ultime et trash talking :

« Mon époque et moi ne nous accordons pas ensemble, la chose est claire. Mais qui de nous deux gagnera le procès devant le tribunal de la postérité ? »

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