Royaume de France, 1764 : les inspecteurs qui enquêtent sur les crimes de la Bête du Gévaudan sont membres d'une unité d'élite

Royaume de France, 1764 : les inspecteurs qui enquêtent sur les crimes de la Bête du Gévaudan sont membres d'une unité d'élite
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Gux

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L'action se situe en pays de Gévaudan, désormais mieux connu sous le nom de Lozère. Le Gévaudan est un endroit charmant, au relief tourmenté, où s’enchaînent ravins sinueux, vallées escarpées et autres dangereux bourbiers. L'hiver y est long, rude, les déplacements mal aisés pour tout ce qui ne possède que deux jambes. Bref c'est choli, mais ce n'est pas une terre faite pour les pédés. Et ce encore moins à l’été 1764, lorsque s'y réveille un mal qui y sévira pendant plus de trois ans, attaquant, mutilant, traquant, bref bouyavant sans relâche ni préférence raciale hommes, femmes et enfants. Ces attaques en série (pas moins de 230 environ dont 121 mortelles) sont le fait d'un animal sauvage, que les gens du coin vont vite assimiler à une sorte de loup enragé, tirant fortement sur le démon envoyé par le ciel pour les punir de leur vie d'impie. On décrit cet animal comme ressemblant à un énorme molosse, à la fourrure rousse et sombre, avec une longue raie noire tout le long du dos. Cette Bête attaque vite, beaucoup, et sauvagement. Pas de quoi déconner en criant « au loup » comme ce petit branleur de Pierrot.

Certes il y a eu des veuves, des orphelins, des boyaux qui volent et des têtes arrachées, mais l'histoire de la Bête du Gévaudan est avant tout une merveilleuse expérience sociologique.

S'il fallait dater l'apparition de l’ancêtre de BFM et d'iTélé, c'est peut-être là qu'il faut regarder. Les gazettes de l'époque en font un véritable feuilleton, les tirages remontent, on joue sur la peur pour fidéliser le lecteur (et pourtant c'est pas comme si les gens étaient tous de fins lettrés à l'époque). Et tout ça sous la mainmise du Roi de France, parce qu'il n'est pas non plus bon de tout dire à un paysan qui a sa fourche qui le démange, et un peu a cran de ne plus pouvoir foutre le pied dehors sans risquer de se faire égorger.

D'autant que le contexte politique est un peu fébrile. Suite à la libéralisation du commerce du grain de nombreuses révoltes fleurissent sur le territoire français, et le Gévaudan reste une des rares régions où ça n'a pas encore pété. Preuve au passage que le libéralisme c'est de la merde. Il s'agit donc pour le gouvernement de ne pas souffler sur les braises au moment où les Gévaudanais sont confrontés au courroux d'un animal sauvage. C'est pourquoi le Roi s'empresse de dépêcher sur place ses dragons, unités d’élite de l’armée, envoyées pour suppléer les chasseurs locaux, jusqu’alors incapables de venir à bout de la Bête.

On censure alors notamment le fait que les nombreuses expéditions menées par les dragons échouent les unes après les autres, malgré les moyens dantesques utilisés. La traque de la Bête du Gévaudan donnera d'ailleurs lieu aux plus grandes battues jamais réalisées. Et ce pour rien, que dalle, nada, que tchi ; les paysans continuent de se faire ouvrir le ventre par « la Malbête ». On ne cesse d'augmenter le prix de la récompense pour celui qui tuerait la Bête ; mais le monde animal c'est un peu plus subtil qu'une action en bourse : ce n'est pas parce son prix augmente que le succès est à la clef.

 

 

On cache aussi le fait que les soldats du Roi iront jusqu’à se déguiser en femme pour attirer la Bête, qui, vous l'aurez saisi, s'en prend préférentiellement à ce qui possède des nichons (et ça se comprend). Au passage on imagine mal nos CRS aussi dévoués de nos jours, revêtant des sarouels pour attirer le zadiste. Mais la Bête ne se laisse pas abuser par ces nichons factices. La Bête est lucide et intelligente. Un peu trop même, mais nous y reviendrons.

Enfin, on passe sous silence l'imposture du siècle, qui ferait aujourd'hui passer l’arrêt du nuage de Tchernobyl aux frontières françaises pour un phénomène météorologique parfaitement naturel quoique frugalement cocasse. Pour placer le contexte de cette royale enculade, soulignons qu'un an après l'arrivée de la Bête en Gévaudan, une véritable psychose est en train de s'emparer de la région, voire de la France. Des paysans certifient avoir aperçu la Bête près de Lyon, de Paris, en Champagne… Grosso modo toute mort mystérieuse devient attribuée à la Bête. La Bête, c'est l'équivalent du musulman/juif/segpa/illuminati/reptilien d'aujourd'hui : on lui assigne toutes les merdes inexpliquées et inexplicables, et ça passe crème. En plus de ça, en mai 1765, ça fait 5 mois que le réputé « plus grand louvetier de France », Martin Denneval, écume la région sans parvenir à tuer la Bête. Il est fier et arrogant envers les locaux, incapable, bref, il est normand. C'est quand même pas la même chose de chasser le loup sur les plateaux de Normandie que de traquer une Bête sur les reliefs escarpés du Gévaudan.
 

Antoine De Beauterne l'imposteur du Royaume
 

Bref, exit Denneval, welcome ANTOINE DE BEAUTERNE, marquis, porte-arquebuse et lieutenant des chasses et pote de cavalcade de Louis XV. De Beauterne, c'est le sauveur qui va libérer le pays de la Bête. C'est le Arnaud Montebourg 1.7. L'annonce tombe en septembre 1765 : Antoine de Beauterne a tué la Bête. Prestement, ses troupes rapatrient le corps à Versailles, où il trônera empaillé dans les jardins du roi. De Beauterne est accueilli en héros, reçoit la Croix de Saint-Louis, beaucoup d'argent, et les gazettes font de la nouvelle leur une. Problème, au PS comme en Gévaudan, on enjolive la réalité pour calmer les foules, mais les mensonges ne tardent pas à se découvrir. Peu à peu, on fait écho de nouvelles attaques féroces dans la région. Les doutes émergent chez les paysans. Et si la Bête n’était pas morte ? Mais il est hors de question de salir la réputation de Sa Majesté : on rétorque aux locaux qu'ils confondent avec des attaques de loups, les journaux ne mentionnent plus jamais la Bête, et les autorités abandonnent totalement le Gévaudan.

Les historiens ont mené leur enquête sur cette imposture orchestrée dans le but de sauver la réputation du roi : pour tuer la Bête, de Beauterne s'est rendu dans un endroit où elle n'avait jamais été signalée, un bon moyen d'achever n'importe quel gros loup sans témoin. S'y ajoutent des faux témoignages, un procès-verbal truffé d'erreurs signé par des locaux analphabètes, la description du loup tué est éloignée de celle faite de la Bête par les paysans... Et surtout les attaques perdurent.

Ce n'est que 18 mois après cette imposture royale que la Bête périra réellement, tuée d'un coup de fusil par un paysan, Jean Chastel. Malheureusement pour notre curiosité, la team royale ayant décampé depuis 1765, la Bête n'a pas été autopsiée. Chastel a bien tenté de rapporter la dépouille à Versailles pour toucher son dû, mais le voyage lui a pris six semaines, et c'est une charogne puante qu'il présenta à la Cour, où il fut somme toute mal reçu, puisqu'après tout de Beauterne avait déjà tué la Bête en 1765, faut pas déconner non plus. Mais, en tous les cas, les attaques cessèrent alors en Gévaudan.
 

La Bête : notions de psychopathologie et d'éthologie


Plusieurs arguments tendent à prouver que la Bête ne pouvait pas être un loup. La Bête est sanguinaire, elle tue à tout-va, souvent plusieurs fois dans la même journée, sans forcément se repaître de ses victimes, alors que le loup tue pour se nourrir. Deuxio, la Bête est une vraie guedin : elle pénètre dans les villages en plein jour, attaque les hommes vigoureux et armés, elle est une véritable machine à tuer l'Homme. Oui, l'Homme, pas le mouton ni la chèvre. C'est comme si elle avait été éduquée à ne pas avoir peur des hommes et à les attaquer. On appelle ça un animal imprégné, et dans la nature, même les fauves ayant goûté à la chair humaine continuent de tuer pour se nourrir et fuient l'homme en d'autres circonstances. La Bête ne se contente pas d'attaquer dans les champs. Il arrivait que des paysans sortent tranquille pépouze de chez eux, que des enfants jouent dans la cour, et paf ! C’était un peu le #jesuisenterrasse de l’époque. Plus aucun endroit n’était vraiment sûr hormis l’intérieur de sa maison. Forcément ça crée une grosse psychose ; heureusement, quelques siècles plus tard on inventa l’état d'urgence pour gérer tout ça.

Ainsi, une thèse soutenue par plusieurs historiens, et notamment développée par Michel Louis dans son très bon livre sur le sujet, stipule que la Bête aurait en réalité été dressée par un maître un peu psychopathe sur les bords. Des témoins rapportent que souvent, touchée par les balles des fusils, la Bête tombait avant de se relever et de s'enfuir. Si bien que plusieurs auteurs pensent qu'elle était en fait vêtue d'une cuirasse, un procédé déjà utilisé sur des doggos dans les armées égyptiennes et grecques durant Antiquité. D'où la raie noire au sommet du dos souvent décrite par les témoins d'une attaque. La fermeture éclair de la cuirasse si vous préférez. Autre élément troublant confortant l’idée d'un maître utilisant sa Bête pour tuer : plusieurs victimes ont été retrouvées complètement nues et/ou décapitées. Or, une Bête, même féroce, ne dévêtit ni ne décapite ses victimes. Enfin je ne crois pas. Par ailleurs, plusieurs paysans estiment avoir aperçu la Bête en compagnie d'un homme, faisant alors fleurir les thèses sur la lycanthropie.

Les historiens ont même leurs suspects : les Chastel, père et fils, agissant sous la protection d'un personnage puissant : le comte Jean-Francois-Charles de Morangies. Antoine Chastel, le fils, serait l'homme de main, qui aurait dressé la Bête à tuer, et accompagnait parfois celle-ci lors de ses attaques, pour assouvir ses envies sadiques. Fait troublant : les attaques de la Bête semblent s’étendre dans un périmètre précis, dont le point central constitue la demeure isolée des Chastel. De Morangiès, notable sadique connu pour ses frasques, ruiné, emprisonné un temps pour avoir violé une fille de 13 ans, un type sympa. Il serait le cerveau de l'histoire, agissant en skred en laissant le paysan Chastel s'exposer, mais faisant jouer son influence lorsqu'un jour Chastel fils se retrouve emprisonné par de Beauterne : par peur que ce dernier parle probablement. On estime que Chastel père aurait finalement tué la Bête, par remord. RIP.
 

Qui c'est qu'a pris cher ?


Les loups, premières victimes de l’épopée de la Bête en terre de Gévaudan. On en dénombre 200 tués dans la région entre 1764 et 1767, et l'ensemble du royaume n'est pas en reste. Rep a sa Jean Lassalle. Sans que les attaques ne diminuent, bien sûr. Bon les humains aussi il faut le dire. Particulièrement les femmes et les enfants, car il faut se replacer dans le contexte : quand tu n'as que tes enfants ou ta meuf à envoyer au champ pour vivre, que sinon la disette te guette, ça paraît compliqué d’arrêter d'aller faire paître ses bêtes. Après un rapide calcul de probabilités le paysan estime qu'il vaut mieux prendre le risque que la Bête attaque son champ parmi toute la contrée plutôt que de crever à coup sûr de faim en restant sagement chez soi.
 

Petit tour à la S.P.A


Plusieurs théories s'affrontent : une hyène, un ours, Bernadette Chirac, un lynx, un tigre, ou même un mandrill, le mystère sur l’identité de la Bête reste entier. Vraisemblablement, il s'agirait plutôt d'un croisement entre un loup et une chienne. L'histoire de la Bête du Gévaudan, mieux que toutes les séries Netflix réunies, ou service rendu par les Chastel et Morangiès uniquement dans le but d'offrir à la région Lozère un moyen de faire du biff en attirant les touristes, nous laisserons aux historiens le soin de répondre.

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