Syndrome Peter Punk : le choix de l’autodestruction

Syndrome Peter Punk : le choix de l’autodestruction
AUTEUR

Wyatt Tusérian

PUBLIÉ

Le

Punk is dead qu’ils disaient ? Au risque de faire friser quelques mohawks, la culture No futur est promise à un bel avenir. Un avenir qui ne déchire pas ses vêtements et essaie de rester propre, certes, mais qui prend racine dans le même désœuvrement qu’une partie de la jeunesse Sex Pistols. Punk is not dead… Et les terreaux fertiles des vestiges de l’époque moderne lui assurent ses plus belles heures. 

J’ai passé la plus grande partie de ma vie dans un petit bled du Finistère. Plages de sable fin, cornemuses, crêpes et gros touristes allemands… Mais derrière la carte postale se cache le quotidien d’une jeunesse complètement crashée. La faute aux origines celtes, la faute au climat, à l’ennui, à l’héritage de la pêche ou à la misère sociale… Chez moi, c’est culturel de se mettre ivre-mort à treize piges et de se cartonner au mauvais shit dès le collège. C’est comme ça qu’on a grandi.

C’est en quittant ma région que j’ai vraiment compris que notre sens de la défonce était loin d’être une légende. J’ai l’impression que nous étions en avance dans la culture de l’autodestruction. Une sorte de zone test. La première vague du tsunami éthylo-chimique qui déferle sur le continent. Car quinze ans plus tard, quand le parisien quasi-trentenaire que je suis devenu observe la faune qui l’entoure, tout ce qu’il voit, ce sont des hordes de post-adolescents foirer lamentablement leur reconversion en adultes responsables. Une belle bande de branleurs complètement niqués qui ne se maintiennent en vie que par et pour la déconnexion du vendredi soir. 
 

"C’est toute la force vive occidentale qui sombre dans le cynisme, le détachement absolu, le nihilisme"


Je sais que vous allez me dire que ça a toujours existé. Qu'à chaque époque son lot de perdition. Que je fais seulement partie des pertes résiduelles de l’aventure moderne. Mais face à la relative marginalité du mouvement de la fin des seventies, ma petite analogie contemporaine prend toute sa force dans son caractère endémique et sa dimension transnationale. Le bourgeois, le prolo, le black, le blanc, l’avocat, la veuve et l’orphelin… C’est toute la force vive occidentale qui sombre dans le cynisme, le détachement absolu, le nihilisme, la déviance sociale, la violence et autres turpitudes de la fuite. Tout le monde est touché/coulé.
 


En grandissant, je me suis vite rendu compte que la société de consommation était comme la religion, le foot ou la démocratie. De belles inventions pour canaliser nos errances et donner un peu de sens à nos existences. Croire nous préserve du chaos en structurant nos vies autour d’un socle de jolies valeurs communes. Croire nous donne un sens dans lequel avancer, ou au moins une bonne excuse pour pas trop se poser de question. Mais qu’advient-il de ceux qui ne croient plus en rien ni personne ? 

Depuis l’adolescence, mes modèles sont tombés les uns après les autres : les parents, l’école, la république, l’humain… Putain, même Platini. Pourtant, j’ai l’impression d’avoir fait mon maximum pour m’accrocher à leurs promesses. Impossible is nothing. Liberté Egalité Fraternité. Think Different. Mais je sais très bien que je ne pourrai pas m’offrir le luxe d’avoir des mômes, une maison et une retraite. Je sais que l’amour dure 3 ans, que l’argent ne fait pas le bonheur, que Dieu n’a pas de bonne excuse, que tous pourris et que de toute façon, la banque gagne toujours à la fin. Après s’être bien gavés, les babyboomers nous laissent un monde où tout le monde nous déteste, une planète dégueulasse, des conflits archaïques, des élites à gerber, une dette faramineuse et une salée d’addition… Et nous, on est tellement flemmard qu’on fait que de se plaindre !
 

"Dois-je adopter un comportement égoïste, individualiste et inhumain pour avancer ?"


Tous mes idéaux se sont fracassés sur les écueils de cette réalité cynique et désenchantée. Je suis en pleine descente de rêve. Je n’arrive pas à faire le deuil du sens ni à trouver d’alternative idéologique crédible au mirage de la consommation. Dans un monde qui ne nous laisse le choix qu’entre esclavage ou prédateurisme, je constate chaque jour que l’apathie et le vice restent des investissements plus sûrs que la compassion, la bienveillance ou l’humanisme. L’époque est pernicieuse. Elle a longtemps réussi à me faire croire que c’était moi le problème, que j’étais dépressif ou idéaliste. Comme si le bon sens et la sensibilité étaient des tares. Comme si le pragmatisme aveugle et le réalisme situationnel étaient les seuls modes de pensée acceptables. Dois-je adopter un comportement égoïste, individualiste et inhumain pour avancer ? Dois-je devenir un fils de pute pour espérer bouffer les miettes en afterwork ? Tu parles d'un exutoire.

Hey les vrais journalistes, un mec qui passe des années à boire de l’alcool pour monter au Jihad, c’est pas Dieu qu’il cherche. Il cherche juste à exister. Et franchement, quand je vois des vidéos de bastons au Black Friday, Kim Kardashian en first lady ou les audiences d’Hanouna, je comprends sa désillusion, sa haine et surtout son besoin de vivre quelque chose de plus grand que cette époque formidable.

Ne me reconnaissant ni dans la mascarade démocratique, ni dans la facilité religieuse, ni dans la caricature militante, j’ai choisi de me réfugier dans la seule chose que j’ai toujours su faire : la fête. 

Ma vision de l'avenir est si pessimiste que je le réfute. Je refuse tout simplement de grandir. Grandir c’est se résigner, oublier ses combats pour pas saigner. Apprendre à se faire chier pour danser dans la grande farandole des apparences. Franchement, je préfère rester là, à squatter l’île aux enfants perdus de trente piges. Je suis bien mieux au pays imaginaire, planqué derrière mon hédonisme de façade et mes excuses régionalistes.
 


Face à la grande équation de la vie, j’ai choisi l’autodestruction et le nihilisme. Un nihilisme forcé et forcené. Et comme je ne suis pas persuadé que taper sur un flic changera quoi que ce soit, je préfère retourner cette violence contre moi-même. À la limite, je trouve ça plus responsable. Je sais bien que je suis trop vieux pour ces conneries, mais pour être franc, l’illusion de m’en foutre quelques heures m’aide à combler le vide laissé par le déficit idéologique de mon existence. C’est comme ça que je supporte l’époque. En faisant tout pour l’oublier.

Je passe mes nuits à vider des canettes bon marché jusqu’à ce que les premiers rayons de soleil viennent froidement me rappeler les réalités que je tente de fuir chaque soir. Je vis en montagne russe, dans un cycle perpétuel de descentes/montées. Je prends des pilules pour faire passer la pilule. J’erre dans des bars à la recherche du sens de la vie et des derniers gens de mon âge. Je parle de rien avec d’autres paumés qui me renvoient à mon propre néant… Et nous sommes des millions à nous entasser dans les entrailles des grandes métropoles dans l’espoir d’y prolonger encore un peu l’adolescence. Drogue, alcool, antidépresseurs, sexe, violence, jeu vidéo, religion… L’industrie de la fuite est en pleine croissance. Tout comme les taux de suicide, d’overdose, de dépression, de séjours en prison ou en HP… Autour de moi ça tombe comme des mouches.
 

"Mes chers contemporains, nous entrons dans l’ère cyberpunk"


Mes chers contemporains, nous entrons dans l’ère cyberpunk. Les multinationales dominent le monde et contrôlent les opinions. Une extrême minorité dépourvue de tout sens moral détient l’ensemble de la richesse. La technologie supplante l’humain pendant que la dystopie s’installe dans nos sociétés et dans nos esprits… Tout ça n’a rien d’une oeuvre d’anticipation sociale. C’est la réalité. La mienne et celle de vos rejetons. Celle d’une génération chimique égarée entre rêve et cauchemar, qui face à son incapacité à changer quoi que ce soit, préfère s’effondrer sur elle-même. 

Nous sommes les héritiers de la philosophie punk. La destruction et le chaos social. Le No futur de chair et d’os. On n'en a plus rien à foutre. Nous sommes les signes annonciateurs de la fin de l’humain par l’Homme. Nous sommes la fin de l’espèce. Nous sommes l’apocalypse.