40 ans après sa mort, Pier Paolo Pasolini pèse toujours autant

40 ans après sa mort, Pier Paolo Pasolini pèse toujours autant

Réalisateur, poète, journaliste, éditorialiste, scénariste, traducteur, écrivain, peintre, comédien. Voilà ce qu’on trouve sur le CV de Pier Paolo Pasolini, l’artiste le plus important de l’après-guerre européenne. Trois lettres, ou plutôt une seule lettre répétée triplement évoquant tellement de chose qu’il faudrait bien plus que ce minable papier pour espérer en faire un bref résumé. Mais je vais quand même le faire, je me lance car, pour vous c’est cool, l’histoire et l’œuvre de P.P.P est pleine de sexe et de violence alors vous allez aimer ça et vous allez en redemander.

Pour bien saisir qui était Pier Paolo Pasolini (oui les 3 P, tout ça…) il faut comprendre sa mort. Comme tous les rebelles, c’est sa mort qui a fait de lui un mythe, une légende, un martyr . A la différence d’autres junkies notoires, mort misérablement d’une balle dans le crâne ou d’un étouffement par vomi, Pasolini lui s’est fait rectifier une nuit, sur une plage d’Ostie, près de Rome alors qu’il s’apprêtait à tirer sa crampe avec un jeune homme de passage. Le mec s’est fait tabasser à mort et rouler dessus avec sa propre tire, retrouvée à proximité de con corps. Pour la version officielle, Pasolini a été tué par Giuseppe « Pino La Grenouille » Pelosi, une pauvre type de 17 ans, pour un mobile vaguement homosexuel. Pour ce qui est de la Vérité, ça fait quarante ans que la Justice italienne la recherche mais bon, on ne va pas se mentir, on ne saura jamais vraiment ce qu’il s’est passé cette nuit là sur cette plage. Pasolini lui-même n’a pas dû vraiment comprendre ce qui lui est arrivé. Même s’il le pressentait, une semaine plus tôt il affirmait dans une interview qu’il sentait qu’on n’allait pas tarder à se charger de son cas. Bingo. Faut dire qu’il cherchait un peu la merde en préparant un livre dans lequel il allait balancer un paquet de grosses huiles. Toutes les X années, l’enquête renaît suite à la découverte de nouveaux éléments. M’est d’avis qu’elle va encore rebondir longtemps avant qu’on ne sache quoi que ce soit. A moins qu’un vrai journaliste ne prenne l’affaire en main.


"Un beau bordel qui renforce l’aura de Pasolini et symbolise sa condition d’artiste martyr"

Plus qu’un tabassage crapuleux, pour connaitre les raisons plus crédibles de la mort du poète, il faut connaitre l’époque et le contexte. L’Italie, les seventies, les années de plombs, un brûlot politique que devait sortir Pasolini, « Petrolio ». Un livre mettant en cause des hommes politiques, des grands patrons d’entreprises pétrolières et des nationalistes italiens. Rapidement, on évoque un job de la Mafia et de la CIA qui se seraient alliées pour faire taire l’artiste. Une hypothèse revenue sur le devant de la scène quand en 2005, Pelosi, s’innocente et met en cause trois hommes au fort accent sicilien. Il dira n’avoir jamais parlé pour éviter les représailles envers sa famille. Bref, un beau bordel qui renforce l’aura de Pasolini et symbolise sa condition d’artiste martyr, christique même. Mais plus que ça, sa mort est un symbole car ce n’est pas un homme qu’on a dessoudé, c’est la liberté, l’intellectualisme italien et un certain esprit de révolte. En tuant Pasolini, ce sont les années de plomb qui ont gagné. Et on sait tous que le plomb, et ben c’est bien de la merde.

Avant de se faire dessouder, Pier Paolo est né en 1922 d’une mère institutrice et d’un daron militaire fasciste avec des problèmes de jeu, qui obligera la famille à déménager très souvent. Comme il aura du mal à se faire des petits potes, il va développer une passion pour les livres, la poésie et la littérature. A la faculté de Bologne, il continue sa formation et entre dans le cercle des intellectuels. Son frère, Guido, entré dans la Resistance, se fait buter en 1945, par une milice proche du général Tito et de la République de Salo. Bref c’est la merde et la violence frappe déjà la famille Pasolini. La mort de son frère va le marquer profondément durant toute sa vie et va le forcer à se rapprocher de sa mère. Assez de blabla maintenant, on ne va pas s’apitoyer plus longtemps, ho ! Une vie violente comme il disait.

Pasolini est mort le 2 novembre 1975. Alors ouais, on ne va pas essayer de décrypter et d’analyser toute son œuvre et sa vie, putain il faudrait des millions de pages et de thèses tellement il y a des choses à dire. On va juste lui rendre hommage parce que merde, il le mérite. Puis on mettra des culs et des zizis parce que, plus que tout, la fesse occupait une grande partie de sa vie et de son œuvre. Bah oui, tout intello qu’il était, comme tout le monde, il aimait surtout mater et toucher des culs. Il ne se privait jamais d’aller flâner dans les quartiers chauds afin de trouver des ragazzi prêts à lui titiller le bout. La nudité et le sexe occupent une part importante de son œuvre cinématographique et lui-même ne rechignait pas à la tâche.

Pasolini est un type qui n’a jamais rien foutu comme les autres, un autodidacte qui a toujours aimé déranger son petit monde. Gay et marxiste revendiqué, il a toujours refuser de s’encarter au Parti Communiste et a pourfendu le fascisme avec hargne et violence. Lutter contre le fascisme était son grand œuvre, le but d’une vie. Mais attention, on n’est pas face à un petit antifa des beaux quartiers comme on peut en voir pulluler aujourd’hui sur les réseaux, non lui a théorisé le fascisme afin de le combattre et sa grande victoire a été de rapidement comprendre que le fascisme avait bel et bien gagné et influençait, qu’on le veuille ou non, toutes nos vies, même ses composantes les plus yolo :

« Aujourd'hui la liberté sexuelle de la majorité est en réalité une convention, une obligation, un devoir social, une anxiété sociale, une caractéristique inévitable de la qualité de vie du consommateur. Bref, la fausse libération du bien-être a créé une situation tout aussi folle et peut-être davantage que celle du temps de la pauvreté (...) le résultat d'une liberté sexuelle "offerte" par le pouvoir est une véritable névrose générale ».

Le fascisme selon Pasolini n’a pas été vaincu, au contraire, il s’est renforcé, il a muté, il s’est adapté, a fusionné. Quelque part le fascisme c’est Gogeta ou Vegeto. Un truc bien dégueulasse qui sévit là où on ne l’attend pas. Il va même plus loin ; le fascisme d’aujourd’hui est quelque chose de parfaitement intégré, un fascisme volontaire que toi, moi, nous, avons gentiment laissez entrer dans nos vies, on lui a offert un café, des gâteaux et une petit pipe au passage. Tranquillement. Le fascisme est la société de consommation. Il avait compris ça et anticipé la société d’aujourd’hui dés la fin des années soixante. Et il en profite, au passage, pour en mettre une bonne aux sociologues, comme ça, gentiment, pour le plaisir.

 « Une bonne partie de l'antifascisme d'aujourd'hui, ou du moins ce qu'on appelle antifascisme, est soit naïf et stupide soit prétextuel et de mauvaise foi. En effet elle combat, ou fait semblant de combattre, un phénomène mort et enterré, archéologique qui ne peut plus faire peur à personne. C'est en sorte un antifascisme de tout confort et de tout repos. Je suis profondément convaincu que le vrai fascisme est ce que les sociologues ont trop gentiment nommé la société de consommation. »

Si on a compris ça, on a compris une bonne partie de la pensée politique du triple P. Ensuite lisez « Ecrits Corsaires », un recueil d’essais sur la société italienne écrit dans les années soixante-dix. C’est brillant. Putain de brillant et on comprend que Pasolini était un lucide désabusé mais combatif.

Pier Paolo est le témoin privilégié de la décadence et de la chute de la société européenne qui d’une société de classe et de lutte s’est doucement transformée en une société d’hédonisme de façade et de renoncement. Bref, une bonne société de merde dans laquelle le vide est vénéré. Finalement, il est mort avant d’avoir pu voir sa pensée prendre forme. Oh oui, il aurait détesté le monde d’aujourd’hui, il aurait détesté Internet, grand instrument fasciste 2.0, et il aurait détesté Fier Panda. Et il aurait eu bien raison. Malgré ça, il nous manque plus que jamais, on aurait aimé le voir clouer le bec à ce guignol de Soral qui se paie le luxe, ce fils de rien, de se revendiquer de l’héritage de Pasolini afin de justifier que non, il n’est pas homophobe. On aurait aimé le voir trashtalker et traiter de fasciste ce pauvre Finkiel et de son syndrome frontal. Il aurait kiffé le salaud et nous aussi. Parce que le gars avait un bel égo, il aimait aller sur les plateaux de télévision dire que la télé c’est nul et qu’on n’y trouve que des cons. Oui PPP nous manque énormément depuis quarante ans. En ce sens où il était l’Ajax Amsterdam 1972 des intellos. Un intellectuel total capable de débattre sur la barbe, les cheveux longs, l’avortement, un match de foot, Eddy Merckx, le fascisme, la libération sexuelle, un film d’Antonioni, un roman de Moravia, la religion, Les Jeux Olympiques de Rome ou le théâtre antique. Un mec qui avait une vision précise et un avis tranché sur tout. Pas comme ces types qui parlent de tout sans rien connaitre. Pasolini était capable de développer une pensée cohérente et intelligente sur n’importe sujet. On pouvait bien sur ne pas être de son avis, on passait alors pour un fasciste à ses yeux (oui il aimait bien traiter les gens de fascistes), mais ses arguments avaient de la valeur.

Pasolini était une personne pleine de contradictions et de paradoxes, quelqu’un d’insaisissable aussi. Son rapport au catholicisme est très ambigu, il en conchie les dogmes et l’Etat Ecclésiastique tout autant qu’il vénère le sacré qui peut s’en dégager. Pour lui, le sacré ce n’est pas la foi, c’est autre chose, quelque chose comme la communion populaire qui n’est seulement possible que dans la messe et le football. Il est aussi un intellectuel bourgeois qui méprisait la bourgeoisie et adorait le petit peuple, les margoulins, les roublards et les petits voyous qu’il aimait rencontrer et draguer dans les petites ruelles romaines. Il aimait jouer au foot, il aimait ça plus que tout. Le ballon était la grande passion de sa vie. Jouer avec des gamins des rues avant d’écrire un manifeste politique et de monter son dernier film.

 « J’ai joué au football dans les équipes universitaires et j’essaie d’y jouer encore tous les matins, quand je peux, surtout quand je passe 10-12 heures par jouer à la visionneuse pour monter mes films. Je ne voudrais pas non plus passer pour un défenseur aveugle du football et du sport en général, parce que je sais très bien que c’est une évasion. Quand Herrera participa à cet horrible entretien avec Moravia en disant que le football détourne les jeunes de la révolution, je lui ai dit ses quatre vérités, plus fort que tous les autres. Dans ces cas-là, je dis ce qui doit être dit mais je ne veux pas passer de l’autre côté, avec ceux qui le renient aveuglément et totalement. »

Ce qui a forgé son personnage et sa légende c’est d’être parvenu à apporter la culture classique et intellectuelle au peuple italien. Pasolini était adepte du grand écart, marqué à la fois par le théâtre grec ancien, il aura l’idée de mettre en scène une Orestie en Afrique, et par le football populaire, des rues. Contrairement aux autres intellectuels, il n’a jamais méprisé le peuple et a toujours clamé son attachement aux petites gens, aux paysans, au gamins des rues, aux ouvriers alors que, dans le même temps, il crachait à vue sur la bourgeoisie et ses manières, son mépris. On a pu le traiter de populiste pour ça mais c’est un mauvais procès quand on connait se vie et ses racines. Tous ses films, tous ses livres, aussi pointus soient-ils ne sont jamais excluants pour le peuple. Suffit de voir Accatone, Mamma Roma, La Ricotta, autant de films qui rendent hommage aux petits mais avec les manières des grands cinéastes qu’il était. Dans Des Oiseaux Petits et Gros, il fait tourner Toto, l’idole de la comédie populaire italienne, sorte de Bourvil/De Funès/Fernandel italien. Il adapte l’Evangile Selon Saint Mathieu sous une forme hyper exigeante et austère tout en gardant à l’esprit que pour beaucoup de pauvres italiens, la Bible est le seul livre qu’ils n’ont jamais lu. Dans Salo, le plus grand film sur le fascisme jamais réalisé, il utilise des métaphores puissantes pour montrer et dénoncer l’emprise du pouvoir sur le peuple, réduit à l’état d’objet, de choses dévolues au bon vouloir des bourgeois, des puissants. Ne jamais mépriser le peuple, les petits, les faibles, toujours se placer à leurs côtés a contribué à faire de Pasolini celui qu’il était devenu dans la société italienne. Il est un peu comme nous, il aime bien les beaufs et les gens un peu limités dans le fond.

Dans ses livres aussi, le peuple est toujours présent, au premier plan. Dans l’Odeur de l’Inde il décrit ses errances nocturnes dans les rues de Bombay remplies d’intouchables et d’indigents, dans Les Ragazzis, comme son titre l’indique, les héros sont des adolescents issus du sous prolétariat. Il use aussi beaucoup de dialectes et de langues régionales, pas du dialecte wesh ou du verlan de mes fesses de hip hop que certains intellos complètement pétés essaient de faire passer pour la nouvelle forme littéraire à la Léon Bloy, mais de l’argot romain ou des poèmes écrits en frioulan à une époque ou la seule langue officielle du pouvoir était l’italien, écrire dans des langues régionales était interdit et réprimé à l’époque mais déjà, tout jeune, il prenait plaisir à défier le pouvoir avec ses armes : les mots, les idées, les rimes.

"C’est un petit gars du Frioul qui aimait le foot, la poésie et Karl Marx"

C’est aussi un homme qui savait reconnaitre ses erreurs. Il a renié totalement sa Trilogie de la Vie qu’il jugeait à posteriori trop joyeuse et délivrant une très mauvaise image du prolétariat. Il a rectifié le tir en réalisant Salo. Je pourrais encore noircir des centaines de pages pour expliquer pourquoi Pasolini est le plus grand intellectuel de la seconde moitié du XXé siècle, pourquoi il est essentiel de le lire, le voir, l’écouter pour comprendre comment et pourquoi on en est arrivé là aujourd’hui. Je pourrais le faire mais ça ne servirait à rien, Pasolini est un artiste avant tout et si lui n’est plus là, ses œuvres le sont encore et elles parleront pour lui. Au fond c’est un intellectuel qui haïssait les intellectuels et ce qu’on n’appelait pas encore « l’intelligentsia ». C’est un petit gars du Frioul qui aimait le foot, la poésie et Karl Marx, un petit gars qui a compris que le monde allait dans le mur et qui s’est servi de l’art pour le faire comprendre. C’est un petit gars qui a laissé une œuvre immense, bien plus grande que lui, un héritage artistique, politique et sociologique insensé, un petit gars à qui on doit beaucoup. Un petit gars qui voulut rendre sa noblesse au peuple et à la culture populaire. En le tuant, c’est un peu de cette noblesse et de cette âme populaire, prolétaire qui est morte avec lui. Pour tout ça, tous ses films, tous ses livres, toutes ses poésies, ses idées, ses essais, ses articles, ses critiques, son élégance, son style et sa petite voix posée, il mérite qu’on se souvienne de lui même si ce petit papier insignifiant, amoureux, bordélique et totalement subjectif ne rend en rien hommage au génie de cet homme. Maintenant je vais me taire pendant une minute et le laisser parler parce qu’il n y a pas de son plus beau que les mots «realita » et  liberta » sortis de sa bouche.

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